PARTIE 10 – Aurélie avait repris la société cachée de Dumas, mais sa véritable raison impliquait mon cabinet et une fuite commencée bien avant Adrien

Aurélie accepta de rencontrer Inès le jour même.

Pas moi.

Ce détail m’irrita immédiatement.

« Elle veut parler seulement à toi ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

« Elle dit qu’elle doit d’abord déterminer ce qu’elle peut légalement transmettre. »

« C’est une façon élégante de garder le contrôle. »

« Probablement. »

Je regardai Inès ranger ses dossiers.

« Je viens. »

Elle secoua la tête.

« Élise. »

« Non. Depuis vingt-quatre heures, tout le monde décide de ce que je dois savoir, quand je dois le savoir et sous quelle forme. J’en ai assez. »

Inès me regarda quelques secondes.

Puis soupira.

« Très bien. Mais tu me laisses conduire l’entretien. »

« D’accord. »

Aurélie nous reçut dans les bureaux temporaires d’AV Conseil, au troisième étage d’un immeuble sans enseigne particulière.

Elle avait une cinquantaine d’années, des cheveux bruns coupés au carré et une manière de tenir son regard qui me rappela immédiatement Inès.

Pas froide.

Précise.

Elle se leva lorsque nous entrâmes.

« Madame Varenne. »

« Aurélie. »

Elle comprit que je n’avais aucune envie de cérémonial.

« Asseyez-vous. »

Inès posa son sac.

« Vous avez repris le mandat d’Orphée Participations ce matin. »

Aurélie hocha la tête.

« Oui. »

« À Marc Dumas. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Aurélie se tourna vers moi.

« Parce qu’il allait déplacer les derniers actifs récupérables avant lundi. »

Je ressentis un frisson.

« Bastien avait raison. »

Elle eut un mouvement presque imperceptible.

« Bastien vous a parlé. »

« Oui. »

« Alors il a probablement aussi essayé de se donner un rôle moins grave qu’il ne l’était. »

« Je ne suis pas ici pour défendre Bastien. »

« Tant mieux. »

Inès intervint.

« Expliquez Orphée. »

Aurélie joignit les mains.

« À l’origine, Orphée n’était pas une société de détournement. Elle avait été créée comme structure de portage pour isoler certains actifs risqués. »

« Par qui ? »

« Le père d’Adrien, avec Dumas. »

« Et après sa mort ? »

« Dumas a conservé pratiquement seul le contrôle juridique du véhicule. Solange connaissait son existence, mais pas chaque opération. »

Je demandai :

« Et vous ? »

« J’ai découvert une partie des transferts lorsque j’étais encore chez Valmont Patrimoine. »

« C’est pour ça que vous êtes partie. »

« Oui. »

Elle prit un dossier bleu.

« Je pensais alors que Dumas cherchait simplement à masquer des pertes pour protéger le groupe. Je me trompais. »

« Qu’est-ce qu’il faisait réellement ? »

« Il construisait des dépendances. »

Je fronçai les sourcils.

« Expliquez. »

« Chaque fois qu’une société avait besoin d’être sauvée, il proposait une structure si complexe que personne ne pouvait plus agir sans lui. Solange signait parce qu’elle voulait préserver le nom Valmont. Bastien signait parce qu’il voulait éviter la faillite. Adrien signait parfois parce qu’on lui disait que c’était administratif. »

Elle me regarda.

« Et quand vous êtes apparue avec un patrimoine extérieur au système, vous êtes devenue une solution idéale. »

La formule me donna envie de vomir.

« Encore une fois, je suis une solution. »

« Pour eux, oui. »

Je gardai le silence.

Inès demanda :

« Pourquoi reprendre Orphée maintenant ? »

« Parce que j’avais négocié depuis plusieurs mois une option permettant d’en prendre temporairement la gouvernance en cas de violation de certains engagements. »

« Avec qui ? »

« Les fiducies actionnaires. »

« Elles vous font confiance ? »

« Elles font surtout très peu confiance à Dumas. »

Je pensai à Hélios.

« Donc Hélios faisait partie d’une stratégie parallèle. »

« Oui. »

« La vôtre. »

« Partiellement. »

« Pour reprendre les actifs avant Dumas. »

« Pour empêcher qu’ils deviennent irrécupérables. »

Je la regardai.

« Et gagner de l’argent au passage. »

Elle ne détourna pas les yeux.

« Oui. »

Cette franchise m’apaisa presque.

Au moins, elle ne prétendait pas agir par bonté.

« Maintenant, expliquez les cent quatre-vingt mille euros dépensés sur le dossier EV. »

Pour la première fois, son visage changea réellement.

« Bastien vous a montré ça. »

« Oui. »

Elle prit une longue inspiration.

« Ce montant ne correspond pas à une seule opération. »

« À quoi alors ? »

« À des consultations, des analyses, des vérifications, des honoraires… et à l’achat d’informations. »

Je restai immobile.

« Achat auprès de qui ? »

« C’est justement ce que j’ai essayé de découvrir pendant des mois. »

« Ils ont acheté des informations sur moi. »

« Oui. »

Ma voix devint plus sèche.

« Lesquelles ? »

« Vos participations professionnelles. Certaines estimations immobilières. Vos habitudes de financement. Les banques avec lesquelles votre cabinet travaillait. »

Je sentis ma poitrine se serrer.

« Mes banques ne sont pas publiques. »

« Non. »

Inès se pencha légèrement.

« Il y a donc eu une fuite. »

Aurélie acquiesça.

« C’est ce que j’ai conclu. »

Je pensai immédiatement à Claire, puis rejetai cette idée.

Claire travaillait avec moi depuis neuf ans.

Mais cette certitude émotionnelle ne valait rien comme preuve.

« D’où ? »

Aurélie ouvrit son ordinateur.

« Nous avons isolé plusieurs factures liées à un prestataire appelé Novalis Stratégies. »

« Qui sont-ils ? »

« Officiellement, une société d’intelligence économique. »

« Officieusement ? »

« Ils trouvent des informations que d’autres ne peuvent pas obtenir proprement. »

Inès prit des notes.

« Dumas les a mandatés ? »

« Oui. »

« Sur Élise ? »

« Oui. »

Je fixai le bureau devant moi.

J’avais l’impression étrange qu’une partie de ma vie m’avait été volée avant même que je sache qu’on la regardait.

« Quand ? »

« La première mission date de dix-sept mois. »

Je relevai brusquement la tête.

« Dix-sept mois ? »

C’était plusieurs mois avant que le mariage soit même envisagé sérieusement.

« Pourquoi si tôt ? »

« Je ne sais pas. »

« Dumas ne savait pas qu’Adrien voulait m’épouser. »

« Peut-être pas. »

« Alors pourquoi enquêter sur moi ? »

Aurélie hésita.

« Parce que votre nom apparaît ailleurs. »

Je sentis Inès se figer.

« Où ? »

Aurélie ouvrit un PDF.

« Dans un dossier de développement immobilier sur lequel votre cabinet avait travaillé il y a presque deux ans. »

Je reconnus immédiatement le projet.

Les Terrasses Saint-Roch.

Un ensemble mixte de logements et de commerces que mon cabinet avait étudié pour un investisseur avant que le financement soit abandonné.

« Quel rapport avec les Valmont ? »

Aurélie fit défiler une page.

« L’investisseur initial était une société liée à Orphée. »

Je restai silencieuse.

Je n’avais jamais su cela.

Le client officiel était une société de développement indépendante.

« On nous avait présenté un autre groupe. »

« Parce que la participation d’Orphée était indirecte. »

Inès demanda :

« Élise avait-elle accès à des informations sensibles dans ce projet ? »

Je répondis moi-même.

« Plans, estimations, coûts, analyses de rentabilité. Pas la structure financière complète. »

Aurélie hocha la tête.

« Dumas a demandé à Novalis de déterminer votre niveau d’accès. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’une partie du projet devait servir à refinancer d’autres actifs. Lorsque l’opération a échoué, il a voulu savoir si vous aviez compris pourquoi. »

Je sentis la colère revenir.

« Donc au départ, ils ne m’espionnaient pas parce que je sortais avec Adrien. »

« Non. »

« Ils m’espionnaient parce que mon cabinet avait travaillé sur un projet lié à eux. »

« Oui. »

Je me levai et fis quelques pas.

Cette fois, les dates changeaient encore.

Ma relation avec Adrien avait commencé après le projet Saint-Roch.

Pas longtemps après.

Je me retournai.

« Est-ce qu’Adrien connaissait déjà le lien entre Saint-Roch et sa famille lorsqu’il m’a rencontrée ? »

Aurélie ne répondit pas.

« Vous le savez ? »

« Non. »

« Mais vous avez une raison de penser que oui. »

Elle baissa légèrement les yeux.

C’était suffisant.

« Quoi ? »

Aurélie ouvrit un autre document.

« Il y a une note de Novalis indiquant : “Contact indirect établi via A.V.” »

Je m’assis.

« Contact indirect avec qui ? »

« Vous. »

Personne ne parla.

Je relus la ligne.

Contact indirect établi via A.V.

Date : quatre jours après ma première rencontre avec Adrien.

Je me souvenais de cette soirée avec une précision douloureuse.

Un vernissage organisé par un client commun.

Adrien m’avait abordée près d’une maquette exposée dans le hall.

Il avait plaisanté sur la manière dont les architectes dessinaient toujours des arbres plus beaux que ceux qui finissaient réellement sur les chantiers.

J’avais ri.

Il m’avait demandé mon numéro.

Quatre jours plus tard, nous avions pris un verre.

Je regardai Aurélie.

« Vous êtes en train de me dire que notre rencontre pouvait être organisée ? »

« Je dis seulement que Dumas en a été informé presque immédiatement et que Novalis a considéré Adrien comme un point de contact. »

« Adrien travaillait avec eux ? »

« Je n’ai aucune preuve. »

Inès intervint calmement.

« Aucune preuve signifie aussi que l’hypothèse reste ouverte. »

Aurélie acquiesça.

Je sortis mon téléphone.

« Je veux l’appeler. »

Inès secoua la tête.

« Pas encore. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si nous avons une chance de déterminer s’il savait, il faut d’abord voir ce qu’il raconte sans connaître cette note. »

Je compris.

Encore une fois, nous devions écouter avant de révéler.

Cette méthode me fatiguait.

Mais elle avait déjà montré son utilité.

Aurélie referma son ordinateur.

« Il y a autre chose. »

Je la regardai.

« Bien sûr. »

Elle accepta la pointe dans ma voix.

« L’accès à votre cabinet jeudi soir n’était probablement pas destiné à vos archives papier. »

Je me figeai.

« Alors à quoi ? »

« À un ancien serveur local utilisé sur Saint-Roch. »

« Comment savez-vous ça ? »

« Parce que Novalis cherchait depuis six mois une copie d’un dossier technique précis. »

Je sentis mon sang se refroidir.

« Lequel ? »

« Les annexes de valorisation initiale. »

Je connaissais ces fichiers.

Ils contenaient des hypothèses de prix et des projections que le client avait demandé d’archiver.

« Pourquoi maintenant ? »

Aurélie me regarda.

« Parce qu’un chiffre dans ces annexes pourrait prouver que certains actifs ont été volontairement sous-évalués avant leur transfert vers Orphée. »

Inès se redressa.

« Sous-évalués de combien ? »

« Potentiellement plusieurs millions. »

Je comprenais enfin.

Quelqu’un n’avait pas simplement essayé d’utiliser mon patrimoine.

Quelqu’un avait aussi peur de ce que mon entreprise possédait comme mémoire du passé.

Mon téléphone vibra.

Claire.

Je décrochai immédiatement.

« Quoi ? »

Sa voix était tendue.

« L’audit est terminé. Le badge temporaire de jeudi a été créé depuis ton compte, mais l’accès venait d’une adresse IP extérieure. »

« On sait laquelle ? »

« Oui. »

Je me levai.

« Où ? »

« Un cabinet d’avocats. »

Je fermai les yeux.

« Dumas ? »

« Oui. »

La pièce devint silencieuse.

Claire continua :

« Mais il y a un autre problème. Quelqu’un a déjà réussi à télécharger une partie de l’archive Saint-Roch il y a huit mois. »

Je regardai Aurélie.

Elle avait blêmi.

« Avec quel compte ? »

Claire hésita.

« Celui d’un utilisateur invité créé à la demande d’Adrien Valmont. »


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