Je relus le troisième message.
Ce n’est pas Clara.
Inès se tenait à côté de moi, une main posée sur le dossier de ma chaise. Elle ne parla pas immédiatement.
Le numéro était inconnu.
Pas enregistré.
Aucun nom.
Seulement ces trois messages qui semblaient venir de quelqu’un connaissant des détails que très peu de personnes pouvaient connaître.
« Qui reste-t-il ? » demandai-je.
Inès réfléchit.
« Dans la famille proche ? Solange. Adrien. Clara. »
« Bastien n’est pas un héritier direct. »
« Non. »
Je regardai l’écran.
« Philippe avait des frères ou des sœurs ? »
« Je ne sais pas. »
Nous appelâmes Adrien.
Il répondit après quatre sonneries.
« Oui ? »
Sa voix paraissait plus calme que quelques heures auparavant.
« Est-ce que ton père avait un frère ou une sœur encore en vie ? »
Silence.
« Pourquoi ? »
« Réponds d’abord. »
« Un frère. »
Je me redressai.
« Nom ? »
« Antoine. »
« Où est-il ? »
Adrien hésita.
« Je ne sais pas exactement. Bretagne, je crois. »
« Pourquoi personne n’en a parlé ? »
« Parce qu’il est sorti de la famille il y a longtemps. »
« Sorti comment ? »
« Dispute avec mon père. Puis avec ma mère. Il n’est presque jamais revenu. »
Inès s’approcha du téléphone.
« Monsieur Valmont, Antoine possédait-il des parts dans le groupe ? »
Adrien réfléchit.
« Autrefois, oui. Il a vendu. »
« Avant ou après la création de Montfaucon ? »
« Avant, je pense. »
Je regardai Inès.
« Et ton père lui faisait confiance ? »
Cette fois, Adrien répondit sans hésiter.
« Par moments plus qu’à tout le monde. »
Mon ventre se noua.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’Antoine détestait les affaires. »
« Je ne vois pas le rapport. »
« Justement. Mon père disait qu’il était le seul Valmont qui n’avait rien à gagner à lui mentir sur les comptes. »
Je regardai mon téléphone.
La seule personne de la famille que Dumas n’a jamais réussi à contrôler.
Cela correspondait.
« Tu as son numéro ? »
« Peut-être un ancien. »
« Envoie-le. »
Quelques secondes plus tard, je reçus un contact.
Antoine Valmont.
Le numéro commençait par un indicatif français.
J’appelai.
Aucune réponse.
Je laissai sonner longtemps.
Puis la messagerie.
Pas de nom.
Seulement une voix d’homme vieillissante demandant de laisser un message.
Je raccrochai sans en laisser.
Inès me regarda.
« Pourquoi ? »
« Parce que si c’est lui qui nous écrit anonymement, il sait déjà comment nous joindre. »
Nous retournâmes aux messages.
Je tapai :
« Antoine ? »
La réponse arriva moins d’une minute plus tard.
« Enfin. »
Je montrai l’écran à Inès.
Elle soupira.
« Demande-lui de parler. »
J’écrivis :
« Appelez-moi. »
Il répondit :
« Pas avant d’avoir une réponse. »
« À quelle question ? »
Quelques secondes.
« Solange a-t-elle enfin reconnu ce qu’elle a fait à Philippe ? »
Je restai immobile.
Ce n’était pas la question que j’attendais.
Je montrai le message à Inès.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? »
« Aucune idée. »
J’appelai Solange.
Elle décrocha plus lentement.
« Élise ? »
C’était étrange d’entendre mon prénom dans sa voix maintenant.
Moins comme celui d’une belle-fille.
Plus comme celui d’une personne devant laquelle elle n’avait plus beaucoup d’espace pour jouer un rôle.
« Je dois vous poser une question sur Antoine. »
Silence.
« Quoi sur lui ? »
« Il veut savoir si vous avez reconnu ce que vous avez fait à Philippe. »
Long silence.
Très long.
« Où avez-vous trouvé Antoine ? »
« Il nous a trouvées. »
Elle ne répondit pas.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? »
« Ce n’est pas votre affaire. »
Je sentis une colère sèche.
« Tout ce qui concerne des documents cachés, Dumas, Montfaucon et le vrai registre est devenu mon affaire lorsque votre famille a essayé de prendre mon argent. »
Elle inspira.
« Je sais. »
« Alors répondez. »
Solange resta silencieuse plusieurs secondes.
Puis :
« Antoine croit que j’ai forcé Philippe à continuer le groupe alors qu’il voulait vendre. »
« C’est tout ? »
« Non. »
Je fermai les yeux.
« Continuez. »
« Il croit aussi que j’ai laissé Dumas prendre trop de pouvoir parce que cela m’arrangeait. »
« C’est vrai ? »
« Oui. »
Pas de détour.
« Et Philippe ? »
Solange parla plus bas.
« Philippe voulait réduire le groupe. Vendre des actifs. Admettre devant le conseil que certaines opérations avaient été mal faites. »
« Et vous ? »
« Je lui ai dit que s’il faisait ça, il détruirait ce que son père avait construit. »
« Il voulait quand même parler ? »
« Oui. »
« Alors qu’avez-vous fait ? »
Le silence devint lourd.
« J’ai demandé à Dumas de préparer des solutions pour l’empêcher de prendre certaines décisions seul. »
Je me redressai.
« Vous avez essayé de le bloquer juridiquement ? »
« Oui. »
« Quand ? »
« Quelques mois avant son accident. »
Inès m’écoutait maintenant avec une attention totale.
« Quels documents ? »
« Des modifications de pouvoirs. Des obligations de co-signature. Des restrictions internes. »
« Dumas les a utilisées ensuite ? »
« Oui. »
« Avec votre accord ? »
« Au début. »
Je sentis mon estomac se nouer.
« Donc vous avez donné à Dumas une partie du pouvoir qu’il a ensuite utilisé contre Philippe. »
Solange ne répondit pas.
Je n’avais pas besoin qu’elle le fasse.
« Antoine savait ? »
« Oui. »
« Comment ? »
« Philippe lui avait parlé. »
Je regardai Inès.
Le frère oublié n’était pas seulement un dépositaire possible.
Il avait aussi été le confident de Philippe.
« Pourquoi ne l’avez-vous pas mentionné ? »
Solange répondit avec une fatigue presque nue.
« Parce que je savais ce qu’il dirait de moi. »
Je raccrochai quelques minutes plus tard.
Puis je tapai au numéro inconnu :
« Elle reconnaît avoir demandé à Dumas de limiter les pouvoirs de Philippe et lui avoir donné une partie des moyens utilisés ensuite contre lui. »
Longue attente.
Puis :
« Ce n’est pas toute la confession. »
Je sentis la tension monter.
« Qu’est-ce qu’il manque ? »
Antoine répondit :
« Elle lui a fait croire que ses enfants approuvaient. »
Je relus.
Puis j’appelai immédiatement Solange.
Elle répondit presque aussitôt.
« Quoi encore ? »
« Est-ce que vous avez dit à Philippe qu’Adrien et Clara soutenaient votre position ? »
Silence.
« Solange. »
« Oui. »
Je fermai les yeux.
« Est-ce qu’ils le savaient ? »
« Non. »
La réponse me glaça.
« Pourquoi ? »
« Parce que Philippe hésitait. Il pensait que les enfants voudraient vendre une partie du groupe et sécuriser leur avenir. »
« Alors vous lui avez dit qu’ils préféraient garder l’entreprise intacte. »
« Oui. »
Je pensais à Clara.
À Adrien.
À la famille entière construite sur des décisions prises en invoquant les autres sans leur demander.
« Vous avez utilisé vos enfants comme argument sans qu’ils soient au courant. »
« Oui. »
« Et Philippe vous a crue. »
La voix de Solange trembla.
« Oui. »
Je raccrochai.
Cette fois, je n’éprouvais même plus de surprise.
Seulement cette sensation d’entrer toujours plus profondément dans la même mécanique.
On décide pour les autres.
On parle en leur nom.
On cache une partie.
Puis la partie cachée devient la suivante.
Je transmis à Antoine.
Sa réponse arriva rapidement.
« Maintenant je peux parler. »
Le téléphone sonna immédiatement.
Je mis le haut-parleur.
Une voix rauque répondit.
« Élise Varenne ? »
« Oui. »
« Antoine Valmont. »
« Je sais. »
Un souffle qui ressemblait presque à un rire.
« Vous avez l’air plus directe que les autres. »
« J’ai eu une longue semaine. »
« Je sais. »
Je me raidis.
« Comment savez-vous ce qui s’est passé au mariage ? »
« Clara. »
Évidemment.
« Vous êtes en contact avec elle ? »
« Par intermittence. »
« Depuis combien de temps ? »
« Depuis la mort de Philippe. »
Je regardai Inès.
« Elle ne nous l’a pas dit. »
« Vous ne lui avez pas demandé. »
Encore cette logique des informations conservées tant qu’on ne pose pas la bonne question.
Je ressentis une pointe d’irritation.
« Pourquoi avez-vous le vrai registre ? »
Antoine ne répondit pas tout de suite.
Puis :
« Parce que Philippe me l’a donné trois jours avant son accident. »
La pièce sembla devenir plus froide.
« En personne ? »
« Oui. »
« Où ? »
« Chez moi. »
« Il savait déjà que Dumas utilisait Montfaucon ? »
« Oui. »
« Il savait pour la fausse signature ? »
« Pas encore celle dont vous parlez. »
Inès prit la parole.
« Monsieur Valmont, quel type de registre vous a-t-il remis ? »
« Un classeur papier. Et une clé chiffrée. »
« Contenu ? »
« Bénéficiaires réels, instructions de transfert, correspondances, copies de certains mandats. »
« Pourquoi à vous ? »
Antoine eut un rire sec.
« Parce que je n’avais plus rien à perdre avec les Valmont. »
« Vous aviez vendu vos parts. »
« Oui. Et Philippe savait que Dumas ne pouvait pas me faire chanter sur le groupe. »
« Vous avez gardé le registre pendant quatre ans ? »
« Oui. »
Je demandai :
« Pourquoi ne pas l’avoir remis à Clara ? »
« Parce que Philippe m’avait donné une instruction. »
« Laquelle ? »
« Ne le remettre à personne tant que trois conditions n’étaient pas réunies. »
Inès prit un stylo.
« Quelles conditions ? »
« Premièrement : qu’un transfert important soit tenté après sa mort. »
C’était fait.
« Deuxièmement : que Clara ou Adrien conteste officiellement un ancien mandat. »
Adrien avait signé l’opposition.
Clara aussi depuis quatre ans.
« Troisièmement ? »
Antoine se tut plus longtemps.
« Que Solange reconnaisse qu’elle avait utilisé les enfants pour forcer Philippe à rester dans le groupe. »
Je regardai le téléphone.
« Philippe avait prévu cette confession ? »
« Il savait qu’elle ne regarderait jamais les faits en face tant qu’elle pourrait raconter qu’il avait agi contre la volonté de toute la famille. »
Je pensai à Solange.
À la violence de devoir reconnaître ce mensonge.
Puis une question me vint.
« Pourquoi Philippe n’a-t-il pas simplement donné le registre à un avocat ou à la police ? »
Antoine répondit :
« Parce qu’il y avait aussi ses propres fautes dedans. »
Encore.
Toujours.
« Il avait peur. »
« Oui. »
« Et il voulait se protéger. »
« Oui. »
« Donc même à la fin, il ne faisait pas entièrement ce qu’il fallait. »
Antoine soupira.
« Non. Philippe était courageux certains jours et lâche d’autres. Comme la plupart des gens. »
Cette phrase me plut davantage que toutes les histoires héroïques que nous aurions pu raconter.
« Où est le registre ? »
« En sécurité. »
« À Genève ? »
« Non. »
« En Bretagne ? »
« Non. »
« Vous allez nous le remettre ? »
« Pas à vous directement. »
Inès intervint.
« À qui ? »
« Aux autorités, à condition que vous organisiez la remise avec mon avocat. »
« Pourquoi maintenant ? »
« Parce que Marc a recommencé à chercher la copie après avoir compris que Sernin détenait encore une partie de la structure. »
« Comment savez-vous ça ? »
« Sophie Delmas. »
Je me figeai.
« Vous connaissez Sophie aussi ? »
« Depuis deux ans. »
Je regardai Inès.
Le réseau de personnes qui s’étaient silencieusement mises à surveiller Dumas existait depuis bien plus longtemps que nous ne le pensions.
« Pourquoi tous ces gens ont-ils attendu ? »
Antoine répondit sans hésiter.
« Parce que chacun avait une raison d’avoir peur. »
Je sentis cette phrase m’atteindre.
« Et vous ? »
« Moi aussi. »
« De quoi ? »
Long silence.
« Du fait que le registre prouve que Philippe m’a transféré un actif pour le mettre hors de portée du groupe. »
« Quel actif ? »
« Une propriété. »
« Laquelle ? »
Antoine hésita.
Puis :
« Le domaine de Keravel. »
Je ne connaissais pas.
Adrien, lui, plus tard, saurait sûrement.
Antoine continua.
« Il valait plusieurs millions. Philippe me l’a cédé officiellement à bas prix pour le protéger. Je savais pourquoi. J’ai accepté. »
Inès demanda :
« Donc vous avez bénéficié d’une opération comparable à celles que vous reprochez à Dumas. »
« Oui. »
La réponse fut nette.
« Et si le registre sort, vous pourriez devoir restituer ou vous expliquer. »
« Oui. »
« Pourtant vous le remettez. »
« Maintenant, oui. »
« Pourquoi maintenant ? »
Antoine prit une longue inspiration.
« Parce que Clara m’a envoyé la vidéo du mariage. »
Je ne bougeai plus.
« Quelle vidéo ? »
« Un invité avait filmé. On voit Adrien frapper Élise. Puis Solange demander encore la clé. »
Je fermai les yeux.
Il y avait donc déjà des copies.
Je savais pourtant que plusieurs téléphones avaient filmé.
Je n’avais simplement jamais voulu voir.
Antoine poursuivit.
« J’ai regardé ça trois fois. »
Sa voix changea.
« Et j’ai compris que nous étions encore en train de faire la même chose que Philippe et moi quatre ans plus tôt. Attendre qu’un autre paie le prix de nos secrets. »
Personne ne parla.
Il ajouta :
« Je ne veux plus. »
Inès demanda :
« Quand pouvez-vous remettre le registre ? »
« Demain matin. »
« Où ? »
« Mon avocat contactera le vôtre. »
« Une dernière question », dis-je.
« Oui ? »
« Qui vous a envoyé les messages anonymes que vous m’avez transmis ? »
Antoine rit doucement.
« Moi. »
« Pourquoi ne pas vous présenter tout de suite ? »
« Je voulais savoir si Solange avait enfin dit la vérité sans que je sois celui qui la force. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, elle devra vivre avec. »
L’appel se termina.
Je restai assise.
La pièce était silencieuse.
Puis Inès posa son stylo.
« Demain, si le registre est authentique, nous aurons probablement la première vue complète de la structure. »
Je hochai la tête.
« Et Dumas saura qu’il est perdu. »
« Peut-être. »
« Tu ne le crois pas ? »
« Les gens comme lui ne deviennent pas nécessairement plus rationnels lorsqu’ils comprennent qu’ils perdent. »
Je regardai mon téléphone.
Un message d’Adrien apparut.
« Ma mère vient de me dire ce qu’elle a avoué à Antoine. Je ne savais pas qu’elle avait parlé en notre nom à mon père. »
Je répondis seulement :
« Je sais. »
Quelques secondes plus tard :
« Je crois que je commence à comprendre pourquoi Clara est partie. »
Je ne répondis pas.
Je pensais à une autre chose.
Antoine avait dit que Philippe lui avait remis le registre trois jours avant l’accident.
Mais Clara avait reçu son dernier message le soir même de l’accident, disant qu’il venait de découvrir ce que Dumas faisait depuis deux ans.
Donc Philippe avait déjà suffisamment compris trois jours plus tôt pour cacher le registre.
Et pourtant, il avait encore découvert quelque chose de pire ensuite.
Quelque chose qui l’avait poussé à écrire :
J’ai découvert ce qu’il fait depuis deux ans. Je vais le confronter ce soir.
Le registre pouvait montrer le système.
Mais peut-être pas le dernier élément.
Je le dis à Inès.
Elle resta silencieuse.
Puis elle acquiesça.
« Oui. »
« Il manque encore le document qui a déclenché la confrontation finale. »
Le vrai registre allait nous dire qui avait reçu quoi.
Mais le dernier secret de Philippe était peut-être encore ailleurs.
Et si Dumas avait passé quatre ans à chercher le registre, cela signifiait qu’il pouvait lui aussi ignorer où se trouvait cette dernière preuve.