PARTIE 13 – Solange était partie avec Dumas pour signer avant lundi, et Adrien connaissait le seul endroit où ils pouvaient encore le faire

Aurélie avait déjà son téléphone en main lorsque nous quittâmes la salle de réunion.

« Il faut savoir quel notaire travaille avec Dumas en dehors du cabinet habituel. »

Inès marchait à côté d’elle.

« Pourquoi en dehors ? »

« Parce que le notaire prévu lundi a reçu les documents de restructuration officiels. Si Marc veut modifier les bénéficiaires sans attirer immédiatement l’attention, il utilisera quelqu’un qui n’apparaît pas encore dans le dossier. »

Je suivais derrière elles, le téléphone serré dans ma main.

Le message d’Adrien restait affiché.

Ma mère vient de disparaître. Son téléphone est éteint.

La formulation me frappa.

Pas : elle est partie.

Disparue.

Même lui avait compris que Solange n’avait pas simplement quitté sa maison pour une réunion.

J’appelai Adrien.

Il décrocha à la première sonnerie.

« Où es-tu ? »

« Chez elle. Bastien aussi. »

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Sa respiration était courte.

« Je suis venu lui demander les documents de Londres. La gouvernante m’a dit qu’elle était sortie il y a environ une heure. »

« Avec Dumas ? »

« Elle a vu sa voiture. »

« Elle a pris quoi ? »

Un silence.

« Son sac de documents gris. »

Aurélie, qui m’entendait grâce au haut-parleur, s’arrêta.

« Demandez-lui ce qu’elle garde dedans. »

Je répétai la question.

Adrien répondit :

« Les originaux importants. Mandats, certificats, vieux actes. Elle ne le prend presque jamais. »

Inès échangea un regard avec Aurélie.

« Il veut des signatures anciennes », murmura celle-ci.

Je parlai dans le téléphone.

« Adrien, qui peut recevoir ta mère un dimanche pour signer un acte ? »

« Je ne sais pas. »

« Réfléchis. »

« Le cabinet Dumas utilise plusieurs études. »

« Pas l’étude habituelle. Quelqu’un de personnel. »

Long silence.

Puis :

« Maître Lenoir. »

Aurélie releva brusquement la tête.

« Étienne Lenoir ? »

Adrien l’entendit.

« Oui. Vous le connaissez ? »

Aurélie répondit directement :

« Il a travaillé sur Orphée à sa création. »

Inès sortit déjà son téléphone.

« Adresse ? »

Adrien donna le nom d’une petite étude située à Neuilly.

« Mais elle est fermée le dimanche. »

Aurélie eut un rire sans humour.

« Les portes administratives ferment. Les relations, non. »

Nous descendîmes dans la rue.

Inès appela immédiatement un confrère spécialisé en droit des sociétés.

Aurélie tenta de joindre une ancienne collaboratrice de Lenoir.

Moi, je rappelai Bastien.

Il répondit d’une voix nerveuse.

« On la cherche partout. »

« Arrêtez de chercher partout. Est-ce que Dumas a déjà emmené Solange chez Lenoir un week-end ? »

Bastien réfléchit.

« Oui. Une fois. Après la mort d’oncle Philippe. »

Le père d’Adrien.

« Pour quoi faire ? »

« Des modifications de mandats. »

« Orphée ? »

« Peut-être. Je n’étais pas dans la pièce. »

Je fermai les yeux.

Toujours la même architecture.

Des décisions familiales prises dans des pièces où certains membres n’entraient jamais.

« Bastien, avez-vous accès à la localisation d’un véhicule de votre tante ? »

« Son chauffeur peut-être. »

« Appelez-le. »

« Pourquoi ? »

« Parce que si elle signe quelque chose maintenant, il sera peut-être beaucoup plus difficile de revenir en arrière. »

Il raccrocha sans discuter.

Adrien rappela presque immédiatement.

« Je viens avec vous. »

Je regardai Inès.

Elle secoua légèrement la tête.

« Non », répondis-je.

« Élise, c’est ma mère. »

« Et c’est précisément pourquoi tu risques d’agir avant de réfléchir. »

« Je dois être là. »

« Pour faire quoi ? »

Silence.

« L’empêcher de signer. »

« Comment ? »

Il ne répondit pas.

Je revoyais sa main.

La gifle.

L’urgence.

La conviction qu’une situation impossible pouvait être réglée en forçant la personne devant lui.

« Adrien, écoute-moi bien. Tu ne vas pas entrer quelque part en criant ou en arrachant un stylo à ta mère. »

« Je ne ferai pas ça. »

« Tu pensais aussi ne jamais me frapper. »

Le silence au bout du fil fut brutal.

Je regrettai presque la violence de la phrase.

Presque.

Puis Adrien dit :

« D’accord. »

Sa voix avait changé.

« Mais laisse-moi venir. Je reste avec Bastien. Je ne fais rien sans que vous me le disiez. »

Je regardai Inès.

Cette fois, elle hocha la tête.

« Venez séparément », dit-elle.

« Très bien. »

Nous atteignîmes Neuilly vingt-cinq minutes plus tard.

La rue était calme.

Les bureaux de Maître Lenoir occupaient le premier étage d’un immeuble haussmannien, au-dessus d’une agence immobilière fermée.

Les fenêtres donnaient sur la rue.

Deux étaient éclairées.

Aurélie désigna une berline noire garée plus loin.

« C’est la voiture de Dumas. »

Mon ventre se serra.

Solange était là.

Inès nous empêcha immédiatement d’entrer.

« Nous n’avons aucune autorité pour interrompre un rendez-vous privé. »

« Même s’ils sont en train de signer un acte frauduleux ? » demandai-je.

« Si nous savons précisément lequel, nous pouvons agir. Pour l’instant, nous avons des soupçons. »

Aurélie regarda l’immeuble.

« Je peux appeler les fiducies actionnaires d’Orphée. Si une modification touche leurs intérêts, elles peuvent demander un gel immédiat. »

« Faites-le. »

Elle s’éloigna.

Adrien et Bastien arrivèrent cinq minutes plus tard.

Adrien sortit de la voiture avant qu’elle soit complètement arrêtée.

Il aperçut les fenêtres éclairées.

Son visage se ferma.

« Elle est là. »

« Oui. »

« Je monte. »

Je me plaçai devant lui.

« Non. »

« Élise. »

« Tu as dit que tu écouterais. »

Il serra les dents.

Bastien sortit à son tour.

« Si elle signe une cession… »

Inès l’interrompit.

« Nous travaillons à la bloquer juridiquement. Entrer sans savoir ce qui se passe peut leur permettre de prétendre ensuite que la signature a été empêchée par intimidation. »

Adrien regarda la porte.

Ses mains étaient fermées.

Puis, lentement, il les ouvrit.

« D’accord. »

C’était probablement la première fois depuis le mariage que je le voyais retenir volontairement une impulsion.

Je ne savais pas quoi ressentir.

Aurélie revint.

« J’ai joint un représentant de l’une des fiducies. Ils n’ont autorisé aucune modification aujourd’hui. »

Inès demanda :

« Peuvent-ils transmettre une opposition immédiate à Lenoir ? »

« Ils le font. »

Nous attendîmes.

Une minute.

Deux.

Puis trois.

Rien.

Adrien faisait les cent pas sur le trottoir.

Bastien fumait une cigarette avec des mains tremblantes.

Je regardais les fenêtres.

À un moment, une silhouette passa derrière le rideau.

Je reconnus Solange à sa posture.

Même de loin.

Droite.

Immobile.

Comme si aucune catastrophe ne pouvait lui retirer sa manière de tenir ses épaules.

Mon téléphone vibra.

Un courriel d’Aurélie transféré par Inès.

Objet : Opposition formelle à toute modification d’Orphée Participations.

Je relevai la tête.

« C’est parti. »

Presque au même instant, une lumière s’éteignit à l’étage.

Puis une seconde.

Adrien fit un pas.

Inès leva une main.

La porte de l’immeuble s’ouvrit.

Maître Lenoir sortit le premier.

Petit homme aux cheveux gris, manteau beige sur le bras.

Il s’arrêta en nous voyant.

Son visage changea.

Dumas apparut derrière lui.

Puis Solange.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

La rue entière sembla retenir son souffle.

Dumas fut le premier à sourire.

« Voilà une assemblée inattendue. »

Inès s’avança.

« Une opposition formelle vous a été adressée concernant toute modification liée à Orphée. »

Lenoir regarda Dumas.

« Je viens de la recevoir. »

Solange se tourna vers lui.

« Et ? »

« Et tant que la situation n’est pas clarifiée, je ne signerai rien d’autre. »

Dumas resta calme.

« Nous avions terminé. »

Aurélie pâlit.

« Terminé quoi ? »

Solange la vit enfin.

Une haine ancienne traversa son visage.

« Vous. »

Aurélie ne broncha pas.

« Qu’avez-vous signé ? »

Dumas répondit :

« Ce qui devait l’être. »

Adrien fit un pas vers sa mère.

« Maman. Qu’est-ce que tu as signé ? »

Solange le regarda.

Une seconde, je vis non pas la matriarche mais une femme épuisée.

Puis son masque revint.

« Une correction nécessaire. »

« Quoi ? »

« Des mandats. »

Aurélie se tourna immédiatement vers Lenoir.

« Quels mandats ? »

Le notaire hésita.

« Je ne suis pas autorisé à communiquer le contenu d’actes à des tiers. »

Inès répondit :

« Si ces actes portent sur Orphée ou ses actifs, plusieurs personnes ici ne sont pas des tiers. »

Dumas intervint.

« Vous recevrez ce qui doit vous être communiqué dans les délais prévus. »

Je le regardai.

« Vous aviez très peur de quelques vieux chiffres pour venir signer un dimanche. »

Son sourire disparut.

« Madame Varenne, vous continuez à surinterpréter une situation qui ne vous concerne pas. »

« Vous avez payé des gens pour enquêter sur moi. Vous avez utilisé mon mari pour accéder à mon cabinet. Vous avez préparé une garantie portant sur deux millions de mon patrimoine. Je crois qu’on a dépassé depuis longtemps l’étape où vous pouvez me dire que ça ne me concerne pas. »

Solange me regarda.

« Adrien vous a donc tout dit. »

Je tournai légèrement la tête.

« Pas tout. Jamais tout. Mais assez. »

Adrien encaissa sans répondre.

Dumas regarda Solange.

« Nous devrions partir. »

Aurélie s’interposa verbalement.

« Pas avant que vous sachiez que votre modification de gouvernance chez Orphée a déjà été contestée. »

Dumas se figea.

« Par qui ? »

« Par les fiducies. »

Cette fois, son contrôle se fissura.

Très légèrement.

Mais je le vis.

Solange aussi.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? » demanda-t-elle.

Dumas répondit trop vite.

« Rien de définitif. »

Elle se tourna vers lui.

« Marc. »

« C’est une manœuvre. »

« Tu m’as dit que les fiducies étaient neutralisées. »

Silence.

Le mot tomba dans la rue comme une pièce de métal.

Neutralisées.

Aurélie eut un sourire froid.

« Elles ne l’étaient pas. »

Solange regarda Dumas d’une manière nouvelle.

Pas encore avec méfiance totale.

Mais pour la première fois, elle semblait se demander si l’homme à côté d’elle avait pu lui cacher autant de choses qu’elle en avait cachées aux autres.

Adrien s’approcha.

« Maman, qu’est-ce que tu as signé ? »

Elle ne répondit pas.

« S’il te plaît. »

Sa voix avait perdu toute colère.

Solange baissa les yeux.

« Une délégation. »

« À qui ? »

Elle regarda Dumas.

Puis nous.

« À MDS Gestion. »

Aurélie inspira brutalement.

Inès murmura :

« Le bénéficiaire historique. »

Je sentis mon estomac se serrer.

La société liée à Dumas.

Adrien comprit suffisamment.

« Tu lui as donné quoi ? »

Solange releva le menton.

« Un pouvoir temporaire de disposition sur certains actifs pour finaliser la restructuration. »

Aurélie se tourna vers Lenoir.

« Quels actifs ? »

Le notaire resta silencieux.

Dumas prit Solange par le bras.

Elle le retira immédiatement.

Le geste fut rapide.

Presque imperceptible.

Mais il disait tout.

« Ne me touche pas. »

Dumas la regarda.

Elle demanda :

« Le pouvoir que j’ai signé te permet quoi, exactement ? »

« Nous en avons parlé. »

« Réponds. »

« De transférer certains droits afin de les protéger d’une saisie. »

Aurélie secoua la tête.

« Non. »

Tout le monde se tourna vers elle.

« Avec MDS comme délégataire, il peut aussi modifier le bénéficiaire final de plusieurs structures avant qu’une contestation ne soit enregistrée. »

Solange pâlit.

« Tu m’as dit que ça ne changeait pas la propriété. »

Dumas répondit calmement.

« Dans l’esprit, non. »

Je vis Adrien fermer les yeux.

Cette phrase.

Dans l’esprit.

Temporairement.

Administratif.

Seulement.

Toute cette famille semblait avoir vécu dans les euphémismes jusqu’à ne plus savoir distinguer une précision d’un mensonge.

Solange regarda Lenoir.

« Annulez. »

Le notaire se raidit.

« Madame, un acte signé ne s’annule pas simplement parce que vous changez d’avis. »

« Alors révoquez le mandat. »

Dumas intervint.

« Solange. »

Elle se tourna vers lui.

« Tais-toi. »

Pour la première fois depuis le mariage, je vis Dumas surpris.

Lenoir expliqua qu’une révocation pouvait être rédigée, mais que si le mandat avait déjà été utilisé entre-temps, certains actes devraient être contestés séparément.

« Combien de temps ? » demanda Solange.

« Pour préparer une révocation formelle, quelques minutes. Pour la rendre opposable à toutes les parties, plus longtemps. »

Aurélie sortit son téléphone.

« Alors nous devons savoir si Dumas a déjà utilisé le mandat. »

Dumas eut un sourire froid.

« Vous vous donnez beaucoup d’importance. »

Aurélie le fixa.

« Et vous, trop de temps. »

Son téléphone sonna.

Elle décrocha.

Son visage changea presque immédiatement.

« Quand ? »

Silence.

« Vous êtes certain ? »

Elle nous regarda.

Puis raccrocha.

« Un acte vient d’être déposé électroniquement. »

Solange ferma les yeux.

Adrien demanda :

« Quel acte ? »

Aurélie prit une inspiration.

« MDS Gestion vient de transférer les droits économiques de trois actifs d’Orphée à une société étrangère. »

Inès demanda :

« Lesquels ? »

Aurélie lut l’écran.

Deux immeubles liés au dossier Saint-Roch.

Puis elle s’arrêta.

« Et une option de rachat prioritaire sur la maison du Cap-Ferret. »

Adrien devint livide.

Solange regarda Dumas.

Et quelque chose dans son visage se brisa enfin.

Elle venait de comprendre que l’homme qu’elle avait utilisé pour contrôler tout le monde s’était servi de son besoin de contrôle contre elle.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Solange a découvert qu’elle venait de donner à Dumas le pouvoir qu’il attendait depuis des années, mais un détail empêchait encore son plan