Bastien refusa de parler au téléphone.
Son message suivant fut plus précis : il voulait nous rencontrer dans un lieu public, sans Solange, sans Adrien, et surtout sans prévenir personne du groupe Valmont. Inès lui répondit depuis son propre téléphone. Elle proposa un café discret à quelques rues de son cabinet, une adresse où les tables du fond étaient séparées par de hautes banquettes et où personne ne ferait attention à quatre personnes parlant trop bas.
Adrien voulut venir.
Je refusai immédiatement.
« Bastien a demandé sans toi. »
« C’est aussi ma famille. »
« Justement. »
Il se leva de sa chaise.
« Tu crois vraiment que je vais attendre ici pendant que mon cousin raconte Dieu sait quoi sur moi ? »
Je le regardai.
« Oui. »
Il ouvrit la bouche.
Je poursuivis avant qu’il puisse protester.
« Depuis hier, chaque fois que je découvre un nouveau morceau, tu me dis que tu ne savais pas, ou que tu savais seulement une partie, ou que quelqu’un t’avait donné une autre version. Cette fois, je veux entendre Bastien avant toi. »
Adrien resta debout quelques secondes.
Puis il s’assit lentement.
« D’accord. »
Sa voix était basse.
Je savais que cette docilité tardive ne réparait rien, mais elle m’évitait au moins une nouvelle bataille.
Une heure plus tard, Inès et moi étions assises face à Bastien.
Il avait changé de vêtements depuis le mariage. Jean sombre, chemise froissée, pas de veste. Il paraissait plus vieux que la veille, non parce que ses traits avaient changé, mais parce qu’il ne faisait plus l’effort de jouer l’homme léger.
Il posa son téléphone face contre table.
« Je vais tout dire. »
Inès répondit :
« Alors commencez au début. »
Bastien regarda autour de lui avant de parler.
« Ce n’est pas Solange qui a eu l’idée d’utiliser le mariage. »
Je ne réagis pas.
« Qui ? »
Il pinça les lèvres.
« Marc Dumas. »
L’avocat principal de Valmont Patrimoine.
Le nom apparaissait déjà dans les messages entre Solange et Adrien.
Je gardai les mains autour de ma tasse sans y toucher.
« Expliquez. »
Bastien prit une inspiration.
« Il y a environ dix-huit mois, mes sociétés étaient déjà en difficulté. Beaucoup plus que je ne l’avais dit. Il y avait les dettes du Portugal, mais aussi des engagements personnels que j’avais garantis moi-même. Je pensais pouvoir tenir six mois de plus. J’ai demandé de l’aide à Solange. »
Il eut un sourire amer.
« C’est là que tout a empiré. »
Inès demanda :
« Elle a utilisé Valmont Patrimoine pour vous couvrir ? »
« Oui. Au début, sous forme de prêts relais internes. Puis des garanties. Puis des opérations entre sociétés que je ne comprenais même plus. »
« Dumas participait ? »
« À toutes. »
Bastien baissa les yeux.
« Il disait toujours que la structure était temporaire. Que personne ne perdrait rien si on vendait quelques actifs au bon moment. »
Je pensai au Cap-Ferret.
« Mais les ventes n’ont pas suffi. »
« Non. »
« Et Dumas a cherché autre chose. »
« Exactement. »
Il sortit une enveloppe de son sac.
« J’ai retrouvé ça hier soir dans une vieille boîte mail. »
Inès enfila presque instinctivement ses lunettes.
Bastien fit glisser plusieurs feuilles imprimées vers elle.
« Une note préparatoire de Dumas. Elle date de mai. Avant les fiançailles. »
Je sentis ma respiration ralentir.
Inès commença à lire.
Son visage resta neutre pendant près d’une minute.
Puis elle leva les yeux vers Bastien.
« Où avez-vous obtenu ça ? »
« J’étais en copie cachée sur l’échange original. Dumas avait besoin que je fournisse certains chiffres. »
Elle me tendit les pages.
Le titre était froid, impersonnel.
Scénarios de stabilisation patrimoniale — Groupe familial.
Je parcourus les premières lignes.
Vente d’actifs.
Refinancement court terme.
Réduction des participations.
Apport externe.
Puis une quatrième hypothèse.
Évolution patrimoniale du foyer A.V. en cas d’union avec partenaire disposant de ressources significatives.
Je m’arrêtai.
« Foyer A.V. »
Bastien hocha la tête.
« Adrien Valmont. »
Je continuai.
La note ne citait pas mon nom.
Elle évaluait seulement ce qu’un mariage pouvait produire en matière de « perception bancaire », de « solidité consolidée » et de « capacité future de garantie ».
Je tournai la page.
Une phrase était surlignée.
Le calendrier d’une éventuelle union pourrait constituer un élément favorable dans toute négociation de refinancement engagée au troisième trimestre.
Je posai le document.
« C’est Dumas qui a écrit ça. »
« Oui. »
« Et Solange l’a reçu quand ? »
« Le vingt et un mai. »
Un jour avant le message où elle avait écrit à Adrien : Si tu es sérieux avec Élise, il faut qu’on parle.
Je regardai Inès.
La chronologie venait de se resserrer.
« Donc Dumas lui a proposé le principe avant qu’elle en parle à Adrien. »
« Oui », répondit Bastien.
« Pourquoi savait-il qu’Adrien était avec moi ? »
Bastien se frotta le front.
« Parce que tout le monde savait. Adrien parlait de vous. Vous étiez ensemble depuis longtemps. Mais surtout parce que Dumas connaissait déjà assez bien votre situation. »
Je me raidis.
« Comment ? »
Il hésita.
« Pas grâce à Adrien. Pas au début. »
« Alors grâce à qui ? »
« À des documents publics. »
Je fronçai les sourcils.
« Quels documents ? »
« Vos sociétés. Vos acquisitions immobilières. Des opérations professionnelles. Rien d’illégal. »
« Ça ne donne pas mes liquidités. »
« Non. »
Il marqua une pause.
« Mais il avait aussi rencontré quelqu’un de votre entourage professionnel. »
Mon dos se tendit.
« Qui ? »
Bastien secoua la tête.
« Je ne connais pas son nom. Seulement que Dumas avait obtenu une estimation de votre situation avant même que Solange pose des questions à Adrien. »
Inès intervint.
« Vous avez une preuve ? »
« Pas directe. Mais j’ai un autre message. »
Il sortit son téléphone.
Cette fois, il nous montra un courriel datant du vingt mai.
Dumas écrivait à Solange :
La compagne d’A.V. semble présenter un profil patrimonial nettement supérieur aux estimations initiales. Cela modifie sensiblement les options si leur relation évolue comme prévu.
Je relus la phrase.
Comme prévu.
« Quelqu’un suivait donc notre relation comme une variable financière. »
Bastien hocha la tête.
« Oui. »
« Et toi ? Tu savais ? »
Il inspira lentement.
« Je savais que Dumas regardait toutes les options. Je ne savais pas qu’il avait déjà analysé votre patrimoine à ce niveau. »
« Encore quelqu’un qui ne savait qu’une partie. »
Il encaissa sans protester.
« Oui. »
Je posai le téléphone.
« Pourquoi m’avoir écrit hier que ce n’était pas Solange qui avait commencé ? »
« Parce que si vous vous concentrez seulement sur elle, Dumas gagnera. »
Inès le fixa.
« Gagnera quoi ? »
Bastien regarda la vitre.
« Du temps. »
« Pour faire quoi ? »
« Déplacer ce qu’il reste. »
Je ne compris pas immédiatement.
Inès, si.
« Quels actifs ? »
Bastien baissa la voix.
« Je ne sais pas exactement. Mais depuis plusieurs mois, Dumas contrôle pratiquement toute la documentation juridique du groupe. Les garanties. Les sociétés intermédiaires. Les actes. Les mandats. Solange signe souvent ce qu’il prépare parce qu’elle pense qu’il protège la famille. »
Je pensai à Solange, si sûre d’elle la veille.
« Vous êtes en train de dire qu’elle pourrait aussi être manipulée ? »
Bastien hésita.
« Pas innocente. Jamais. Elle savait que vous deviez être utilisée comme levier. Elle a accepté. Mais je ne crois pas qu’elle connaisse tout ce que Dumas a construit autour de nous. »
Cette distinction me dérangea.
J’avais besoin de coupables simples.
La réalité refusait de m’en offrir.
« Qu’est-ce que Dumas gagne si le groupe s’effondre ? »
Bastien me regarda.
« C’est précisément ce que je ne comprends pas. »
Inès tourna les pages de la note.
« Il existe des honoraires de restructuration ? Des commissions ? »
« Oui. Mais pas assez pour expliquer tout ça. »
« Des intérêts dans Hélios ? »
« Pas directement, à ma connaissance. »
Je demandai :
« Et Aurélie ? »
« Elle déteste Dumas. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle a découvert que certains transferts qu’il appelait protections temporaires avaient pour effet de concentrer les risques dans les structures que ma tante contrôlait. Quand elle a protesté, Dumas a convaincu Solange qu’Aurélie préparait sa propre sortie. »
« Elle a été poussée dehors. »
« Oui. »
Une logique nouvelle apparaissait.
Aurélie n’était peut-être pas revenue simplement pour profiter de la chute.
Elle pouvait essayer de reprendre le contrôle d’actifs avant qu’ils disparaissent ailleurs.
Inès posa la note.
« Pourquoi maintenant, Bastien ? Pourquoi parler seulement après le mariage ? »
Il baissa la tête.
Ses doigts tremblaient légèrement.
« Parce que je pensais que le paiement de soixante-dix mille euros nous ferait gagner trois jours. »
« Trois jours pour quoi ? »
« Pour que Dumas finalise une nouvelle structure. »
« Laquelle ? »
« Je ne connaissais pas les détails. »
Je le regardai durement.
Il leva une main.
« Cette fois, je vous jure que c’est vrai. On m’a dit que lundi, si tout était signé, le fonds suspendrait les poursuites. »
« Et vous saviez qu’on devait me faire signer quelque chose. »
« Oui. »
« Vous saviez que je n’étais pas informée. »
Long silence.
« Oui. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Alors pourquoi aurais-je confiance en vous maintenant ? »
Il me regarda enfin.
« Vous ne devriez pas. »
La réponse me surprit.
« Mais vous devriez vérifier ce que je vous donne. »
Inès acquiesça très légèrement.
Bastien continua.
« Après la gifle, j’ai compris que tout ce qu’on appelait “temporaire” n’était plus temporaire du tout. Adrien vous a frappée parce que nous avions tous accepté que votre refus devait être un obstacle à contourner. »
Sa voix se brisa.
« Je n’ai pas levé la main sur vous. Mais j’étais assis là en attendant l’argent. Ça suffit pour que je comprenne ce que j’étais devenu. »
Je ne savais pas si c’était du remords ou de la peur.
Peut-être les deux.
« Vous avez dit que Dumas déplaçait peut-être des actifs. Lesquels ? »
Bastien réfléchit.
« Il y a une société appelée Orphée Participations. »
Inès nota immédiatement le nom.
« Je ne l’ai jamais vue dans les documents. »
« Normal. Elle n’est pas officiellement au centre du groupe. »
« Qui la détient ? »
« Deux fiducies étrangères et une structure française. »
« Et le lien avec les Valmont ? »
« Dumas en est mandataire juridique. »
Je sentis Inès se tendre.
« Pourquoi est-ce important ? »
« Parce qu’à chaque fois qu’un actif Valmont était “mis à l’abri”, il semblait finir quelque part autour d’Orphée. »
« La maison du Cap-Ferret ? »
« Pas directement. »
« Hélios ? »
« Peut-être indirectement. »
Bastien sortit une dernière feuille.
« Mais il y a plus inquiétant. »
C’était un relevé de transferts internes.
Plusieurs lignes portaient des dates et des montants.
À côté de l’une d’elles, un intitulé me glaça.
Projet EV.
Je regardai Bastien.
« EV ? »
« Élise Varenne. »
Je levai les yeux.
« Vous en êtes sûr ? »
« Oui. Dumas utilisait souvent des initiales dans ses notes. »
Le transfert avait eu lieu huit mois avant le mariage.
Montant : 180 000 euros.
Bénéficiaire : Orphée Participations.
Motif : coûts préparatoires — dossier EV.
Ma voix sortit plus basse que prévu.
« Ils ont dépensé cent quatre-vingt mille euros sur un dossier qui me concernait ? »
Inès regarda la date.
« Avant même la plupart des opérations que nous connaissons. »
Je ressentis un froid très net dans mes bras.
« Pour quoi faire ? »
Bastien secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
Puis il ajouta :
« Mais si vous voulez comprendre pourquoi Dumas savait autant de choses sur vous, commencez par là. »
Nous quittâmes le café quarante minutes plus tard.
Dans la rue, Inès resta silencieuse jusqu’à ce que nous atteignions sa voiture.
Puis elle me regarda.
« Je vais vérifier Orphée immédiatement. »
« Et Dumas ? »
« Pas encore. »
« Pourquoi ? »
« Parce que s’il est réellement au centre de la structure, je préfère qu’il continue à croire que nous regardons Solange. »
Je fixai le trafic.
« Il sait peut-être déjà que Bastien nous parle. »
« Peut-être. »
À cet instant, mon téléphone vibra.
Adrien.
Je ne décrochai pas.
Un message apparut.
« Dumas vient de m’appeler. Il sait que tu as rencontré Bastien. Il m’a dit de ne signer absolument aucun document et de venir le voir seul. »
Je montrai l’écran à Inès.
Elle lut.
Puis releva les yeux.
« Trop tard. »
« Pourquoi ? »
Elle tourna légèrement son ordinateur portable vers moi.
Une notification d’un registre professionnel venait d’arriver.
Orphée Participations avait déposé une modification de gouvernance le matin même.
Nouveau mandataire.
Marc Dumas venait de céder sa place.
À une personne dont je connaissais désormais très bien le nom.
Aurélie Vasseur.