PARTIE 5 – Le nom inconnu sur mes cartons a conduit Inès vers une société créée juste avant qu’Adrien ne me demande de l’épouser

Je restai devant le miroir, le téléphone dans la main, sans sentir immédiatement le froid de la chambre sur mes épaules nues.

Ma mère s’était immobilisée derrière moi. Elle avait défait la moitié des boutons de ma robe et, dans le reflet, je voyais ses yeux aller de mon visage à l’écran.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Je relus le message d’Inès une troisième fois.

« Mes affaires ont été livrées au Cap-Ferret sous le nom d’une société que je ne connais pas. »

Ma mère fronça les sourcils.

« Tes affaires ? Les valises pour après le mariage ? »

« Pas seulement les valises. »

Deux jours auparavant, Adrien avait insisté pour qu’une partie de mes vêtements, plusieurs cartons de livres, quelques dossiers personnels et deux petites œuvres que j’aimais particulièrement soient envoyés à la maison.

Je n’avais pas trouvé cela étrange.

Nous devions y passer plusieurs semaines.

Il avait parlé de « commencer vraiment notre vie ensemble » avant de revenir à Paris.

À présent, cette phrase avait une autre couleur.

J’appelai Inès.

Elle décrocha immédiatement.

« Tu es seule ? »

« Ma mère est avec moi. Qu’est-ce que tu as trouvé ? »

J’entendis du bruit derrière elle, des voix dans la salle, puis une porte qui se ferma.

« La directrice du domaine a retrouvé le bon de livraison transmis par le transporteur. Adrien avait organisé le transfert de tes cartons. L’adresse est bien celle du Cap-Ferret, mais le destinataire administratif n’est ni lui ni toi. »

« Quel nom ? »

Elle marqua une courte pause.

« Hélios Résidences SAS. »

Je répétai mentalement le nom.

Il ne m’évoquait rien.

« Ça appartient au fonds qui a repris la maison ? »

« Je ne crois pas. C’est justement le problème. »

« Alors à qui ? »

« Je vérifie. Pour l’instant, j’ai seulement trouvé une immatriculation récente. »

Je regardai ma robe ouverte dans le miroir.

« Récente comment ? »

« Quatorze mois. »

Quatorze mois.

Adrien m’avait demandé de l’épouser treize mois auparavant.

Je fermai les yeux.

« Qui est le dirigeant ? »

« Une société holding. Et derrière cette holding, je dois encore remonter. »

« Bastien ? »

« Possible. Solange aussi. Mais je ne veux pas te donner un nom avant d’avoir quelque chose de solide. »

Un silence passa.

« Élise, ne retourne surtout pas là-bas ce soir. »

« Je n’en avais pas l’intention. »

« Et n’envoie personne seul récupérer les cartons. »

Cette précision m’alarma davantage.

« Pourquoi ? »

« Parce que nous ne savons pas encore quel est le statut réel de la maison, ni qui possède les biens qui s’y trouvent juridiquement selon les documents qu’ils ont utilisés. »

Je regardai ma mère.

Elle avait entendu.

« Mes biens restent mes biens. »

« Bien sûr. Mais s’ils ont essayé de créer une apparence différente, je veux documenter tout ce qui se passe avant qu’on touche à quoi que ce soit. »

Une colère lente monta en moi.

Mes vêtements.

Mes livres.

Mes papiers.

Les cadres que mon père m’avait offerts.

Une boîte contenant les carnets de croquis de mes premières années d’architecture.

Rien de spectaculaire.

Mais tout cela était à moi.

Et quelqu’un avait choisi de l’envoyer dans une maison qui ne leur appartenait même plus, sous le nom d’une société dont je n’avais jamais entendu parler.

« Adrien savait-il ? »

« Je vais lui demander. »

« Non. »

Le mot sortit immédiatement.

Inès se tut.

« Pas encore. »

« Pourquoi ? »

Je respirai lentement.

« Parce que chaque fois qu’on lui demande quelque chose, il nous donne la plus petite version possible de la vérité. Je veux savoir ce que nous pouvons découvrir avant qu’il sache ce que nous cherchons. »

Cette fois, Inès ne répondit pas tout de suite.

Puis :

« D’accord. »

Je raccrochai.

Ma mère acheva d’ouvrir la robe.

Elle glissa le tissu avec précaution le long de mes bras et le posa sur le lit.

« Tu vas rentrer chez toi ? »

Je regardai le peignoir blanc.

« Oui. »

« Chez toi à Paris ? »

« Oui. Pas chez lui. »

Elle hocha la tête.

Aucune question.

Aucune hésitation.

Je passai un pantalon souple et un pull que j’avais laissé dans la suite pour le lendemain matin. Puis je retirai les dernières épingles de mes cheveux.

Les boucles soigneusement fixées par la coiffeuse tombèrent sur mes épaules.

En moins de dix minutes, la mariée disparut.

Il ne restait qu’une femme avec une joue gonflée et une trace de mascara sous l’œil gauche.

Lorsque je redescendis, la réception s’était vidée de moitié.

Certaines personnes étaient parties discrètement.

D’autres restaient pour donner leur témoignage ou parce qu’elles ne savaient tout simplement pas comment quitter une soirée devenue scène de police.

Adrien se trouvait à l’écart avec l’un des agents.

Il leva les yeux quand je descendis l’escalier.

Je vis immédiatement qu’il remarqua l’absence de robe.

Il pâlit.

« Élise. »

Je continuai jusqu’à Inès.

« Où en est le coffre ? »

« Presque terminé. »

« Rien ne manque ? »

Elle hésita.

« Si. »

Je la regardai.

« Quoi ? »

« Trois enveloppes ne sont pas là alors que leurs auteurs affirment les avoir déposées. »

Mon estomac se contracta.

« Montant connu ? »

« Deux chèques. Un de quinze mille euros, un de dix. La troisième personne avait mis des espèces. »

« Combien ? »

« Elle ne veut pas le dire devant tout le monde. »

Je tournai lentement la tête vers Solange.

Elle parlait avec un policier.

Bastien se tenait à plusieurs mètres, seul, les mains dans ses poches.

« Le coffre avait-il déjà été ouvert ? »

La directrice du domaine répondit :

« La serrure ne porte pas de trace. La seconde clé est restée dans mon bureau sécurisé. »

« Et la première était sur moi. »

Inès hocha la tête.

« Donc soit les enveloppes n’ont jamais été mises dans le coffre, soit quelqu’un a eu accès à ta clé plus tôt dans la journée. »

Je réfléchis.

La clé avait été dans une petite pochette avec mon téléphone pendant la cérémonie.

Puis dans ma chambre.

Ensuite, au début de la réception, je l’avais prise moi-même.

« Qui savait où elle était avant que je la récupère ? »

La directrice du domaine réfléchit.

« Votre coordinatrice. Vos témoins. Monsieur Valmont est monté une fois dans la suite avant votre arrivée au dîner. »

Je regardai Adrien.

« Pourquoi ? »

Elle parut gênée.

« Il disait chercher son chargeur. »

Inès me fit signe de ne rien dire.

Je compris.

Pas encore.

Nous avions appris en une heure que plusieurs personnes avaient menti.

Il devenait plus utile de regarder leurs mensonges se croiser que de les interrompre trop tôt.

Mon père s’approcha.

« On rentre. »

« Oui. »

« Ta mère vient avec toi. »

« Papa… »

« Je ne discute pas. »

Malgré moi, un sourire minuscule me traversa.

« D’accord. »

Thomas apparut derrière lui.

« Moi aussi. »

« Non. »

« Élise. »

« Tu as une femme et deux enfants chez toi. Tu vas rentrer dormir. »

« Et toi ? »

« Je ne serai pas seule. »

Il serra les dents.

Puis il me prit dans ses bras avec une prudence inhabituelle, comme si j’étais faite de verre.

« Appelle-moi dès que tu te réveilles. »

« Promis. »

Quand il recula, Adrien se tenait à quelques mètres.

« Est-ce que je peux te parler deux minutes ? »

Mon père fit un mouvement.

Je posai une main sur son bras.

« Deux minutes. Ici. »

Adrien regarda autour de lui.

« Pas devant tout le monde. »

« C’est ça ou rien. »

Il accepta.

Nous nous éloignâmes jusqu’à un coin de la terrasse couverte.

Il resta à distance.

Je remarquai qu’il avait retiré sa veste.

Sa chemise était froissée.

Pour la première fois depuis que je le connaissais, il semblait incapable de contrôler l’image qu’il renvoyait.

« Je ne te demande pas de me pardonner », commença-t-il.

« Bien. »

Il encaissa.

« Je veux seulement que tu saches que je vais découvrir ce que ma mère a fait. »

« Fais-le. »

« Et je vais réparer. »

« Quoi ? »

Il fronça les sourcils.

« Tout. »

« Commence par nommer les choses. »

Il regarda le sol.

« La gifle. »

« Et ? »

« L’argent. Le dossier bancaire. La maison. »

« Et ? »

Il releva les yeux.

« Qu’est-ce que tu veux encore ? »

Cette question me confirma quelque chose.

Il pensait encore connaître l’ensemble du problème.

Je décidai de ne rien lui dire concernant Hélios Résidences.

« Je veux savoir combien de mensonges il reste. »

« Il n’y en a pas d’autres de mon côté. »

Sa réponse arriva trop vite.

« Tu es certain ? »

« Oui. »

« Très bien. »

Je fis un pas en arrière.

« Alors cela devrait être facile à vérifier. »

Je rejoignis mes parents.

Dans la voiture, personne ne parla pendant presque vingt minutes.

Les lumières de la route défilaient sur les vitres.

Ma mère tenait son téléphone entre ses mains sans l’utiliser.

Mon père conduisait trop droit, les deux mains verrouillées sur le volant.

Je regardais mon reflet dans la vitre.

À plusieurs reprises, je revis la main d’Adrien.

Puis le sourire de Solange.

Puis la phrase de Bastien.

Toi.

Ce n’était pas seulement mon argent qu’ils avaient évalué.

C’était ma capacité à leur servir d’issue.

Lorsque nous arrivâmes à mon appartement, il était presque deux heures du matin.

Je vécus un instant étrange en ouvrant ma propre porte.

J’avais cru que je n’y reviendrais qu’après plusieurs semaines.

Sur la console de l’entrée se trouvait encore la liste imprimée de mes dernières affaires à emporter au Cap-Ferret.

Je la pris.

Chemises.

Livres.

Dossiers personnels.

Boîte bleue.

Croquis.

Clés secondaires du bureau.

Je m’arrêtai.

« Papa. »

Il vint près de moi.

« Quoi ? »

Je pointai la ligne.

« Mes clés secondaires du bureau étaient dans un des cartons. »

Son expression changea.

« Les clés de ton cabinet ? »

« D’une entrée latérale et de mon ancien bureau d’archives. Pas du serveur ni des espaces comptables. Mais quand même. »

Ma mère pâlit.

J’appelai immédiatement mon associée, Claire.

Elle décrocha au troisième appel avec une voix ensommeillée.

« Élise ? Tout va bien ? »

« Non. J’ai besoin que tu fasses désactiver dès demain matin tous les badges et serrures secondaires liés à mes anciennes clés. »

Elle se réveilla instantanément.

« Pourquoi ? »

« Je t’expliquerai. Fais-le avant l’ouverture. Et demande à notre responsable informatique de vérifier tous les accès récents. »

« Bien sûr. »

Je raccrochai.

À peine le téléphone posé, un message d’Inès apparut.

Puis un second.

Je l’appelai.

Elle répondit immédiatement.

« J’ai trouvé Hélios. »

Je m’assis.

« Qui ? »

« La société a été créée quatorze mois plus tôt. Son actionnaire unique à la constitution était une holding luxembourgeoise. Cette holding a ensuite transféré la majorité des parts. »

« À qui ? »

« Une structure française appelée AV Conseil. »

Je regardai le mur.

« AV. »

« Oui. »

« Adrien Valmont. »

« C’est ce que j’ai pensé. Mais ce n’est pas Adrien. »

Je fermai les yeux.

« Alors qui ? »

« La gérante d’AV Conseil s’appelle Aurélie Vasseur. »

Le nom ne me disait rien.

« Et quel rapport avec eux ? »

« Je cherche encore. Mais il y en a un. »

« Lequel ? »

Inès prit une inspiration.

« Aurélie Vasseur a travaillé pendant douze ans pour Valmont Patrimoine. »

Je me levai.

« À quel poste ? »

« Directrice financière adjointe. Elle est partie il y a environ dix-huit mois. »

Quatre mois avant la création d’Hélios.

« Pourquoi créer une société avec elle après son départ ? »

« Je ne sais pas encore. »

Mon téléphone vibra pendant que nous parlions.

Un nouveau message.

Un numéro inconnu.

Je l’ouvris.

Il contenait seulement une photographie.

La façade de la maison du Cap-Ferret.

Prise de nuit.

À travers une fenêtre du rez-de-chaussée, une lumière était allumée.

Et devant la porte, empilés sous l’auvent, je reconnus trois de mes cartons.

Sous la photographie, une phrase.

« Si vous voulez savoir pourquoi vos affaires sont ici, demandez à Adrien ce qu’il devait signer lundi matin. »

Je cessai de respirer une seconde.

« Inès. »

« Quoi ? »

« Quelqu’un vient de m’envoyer une photo de la maison. »

« Qui ? »

« Je ne sais pas. »

« Ne réponds pas. Transfère-moi tout. »

Je lui envoyai la capture.

Puis je relus la dernière partie.

Ce qu’il devait signer lundi matin.

Nous étions samedi soir.

Ou plutôt déjà dimanche.

Lundi était dans moins de trente heures.

Et Adrien venait de me jurer qu’il ne restait plus aucun mensonge.


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