Le registre arriva le lendemain à neuf heures vingt.
Pas avec Antoine.
Avec son avocate.
Maître Delphine Jarry, une femme aux cheveux gris courts, apporta deux boîtes scellées et une clé de stockage chiffrée.
Elle ne s’assit pas immédiatement.
« Monsieur Valmont souhaite que la remise soit filmée et documentée. »
Inès acquiesça.
« C’est prévu. »
Un représentant des autorités devait rejoindre la réunion.
Un huissier aussi.
Je compris à cet instant que nous avions quitté le stade des découvertes privées.
Ce qui se passait désormais devait pouvoir survivre à une contestation.
Chaque boîte fut photographiée.
Chaque sceau.
Chaque signature.
L’huissier nota l’heure.
Puis seulement, la première boîte fut ouverte.
Le registre n’avait rien d’impressionnant.
Un classeur bleu foncé.
Épais.
Usé sur les coins.
À l’intérieur, des tableaux imprimés, des notes manuscrites, des copies d’instructions bancaires.
Je m’attendais presque à ressentir quelque chose de spectaculaire.
Je ressentis surtout de la fatigue.
Tant de vies bouleversées.
Et au centre, du papier.
Inès parcourut les premières pages.
Aurélie avait été autorisée à assister à une partie de l’examen, ainsi que l’enquêteur chargé de recevoir les éléments.
Solange, Adrien et Bastien ne furent pas présents.
Pour la première fois, je trouvai cela sain.
La famille n’avait pas besoin d’être dans chaque pièce.
Le registre commençait presque dix ans plus tôt.
Les premières opérations étaient relativement simples.
Achats d’actifs.
Portage.
Financement.
Montfaucon.
Orphée.
Puis les structures se multipliaient.
Asterion.
MDS.
Novalis.
Des sociétés au Luxembourg.
En Suisse.
En France.
Certains noms avaient déjà disparu.
D’autres existaient encore.
À côté de chaque opération, Philippe avait inscrit un bénéficiaire final estimé.
Parfois :
Groupe Valmont.
Parfois :
Montfaucon.
Parfois :
Philippe / famille.
Puis, plus tard :
MDS — M. Dumas.
Les premières lignes où Dumas apparaissait personnellement étaient petites.
Honoraires.
Participation indirecte.
Commission.
Puis les montants augmentaient.
Cent mille.
Trois cent cinquante mille.
Un droit sur une participation.
Une option immobilière.
Aurélie secoua la tête.
« Il s’est introduit progressivement. »
L’enquêteur demanda :
« Monsieur Dumas déclarait-il ces intérêts ? »
« Pas au groupe, à ma connaissance. »
Inès pointa plusieurs notes de Philippe.
« Regardez les dates. »
Sur les marges :
Marc nie intérêt personnel.
À vérifier.
Puis plus loin :
Découvert MDS = Marc.
Il ment depuis au moins 18 mois.
Je sentis un frisson.
Philippe avait donc documenté sa propre prise de conscience.
Pas d’un coup.
Lentement.
Comme nous.
Chaque vérité révélait la précédente sous un autre angle.
Nous arrivâmes ensuite à l’Hôtel Mirabeau.
Le transfert évoqué par Sernin.
Valeur estimée : 6,8 millions.
Valeur de cession interne : 2,4.
Bénéficiaire économique indirect :
MDS Gestion.
Puis une flèche manuscrite.
M.D.
À côté, Philippe avait écrit :
Inacceptable. Retour immédiat exigé.
Sur la page suivante :
Marc dit impossible. Faux.
Je regardai Inès.
« La clause de restitution s’appliquerait ici aussi. »
« Potentiellement, oui. »
Plus loin, le registre confirmait quelque chose d’autre.
Le domaine de Keravel.
Valeur estimée : 4,1 millions.
Cédé à Antoine : 1,2 million.
Bénéficiaire final :
A.V. — Antoine Valmont.
Note de Philippe :
Protection personnelle hors groupe. Accord entre nous. Moralement discutable. À régulariser après réduction dette.
Maître Jarry ne broncha pas.
L’avocate d’Antoine savait exactement ce qui apparaîtrait.
Inès demanda :
« Monsieur Valmont est prêt à restituer la différence ou à soumettre l’opération à examen ? »
« Oui. »
« Sans condition ? »
« Il demandera seulement que ses apports réels soient pris en compte. »
L’enquêteur nota.
Je trouvai cela presque étrange.
Pas héroïque.
Pas propre.
Mais enfin quelqu’un acceptait que dévoiler la vérité puisse coûter personnellement.
Nous poursuivîmes.
AV-01 apparut.
Clara et Adrien, comme bénéficiaires successoraux conjoints.
AV-02.
Solange.
Sophie avait vu juste.
Les codes n’étaient pas des initiales de personnes individuelles.
Mais un troisième code apparut ensuite.
EV-01.
Mon ventre se serra.
« Élise ? »
Aurélie regarda la date.
« Impossible. Cette entrée est antérieure à votre rencontre avec Adrien. »
Je me penchai.
EV-01 ne pouvait donc pas me désigner.
Inès observa la légende en bas d’une ancienne page.
EV = entité de valeur.
Je soufflai.
Ce n’était pas moi.
Encore une fois, les initiales avaient joué avec notre compréhension.
L’enquêteur eut un bref sourire.
« C’est pour ça qu’on ne construit jamais une théorie sur des initiales seules. »
Inès hocha la tête.
Je ressentis presque de la gratitude pour cette banalité professionnelle.
Elle ramenait tout au réel.
Le registre continuait.
Puis nous atteignîmes les deux années précédant la mort de Philippe.
Les flux devinrent énormes.
Plusieurs millions déplacés.
Une partie revenait vers le groupe.
Une autre vers des structures extérieures.
Dumas apparaissait plus souvent.
Novalis aussi.
Puis une série de montants portait une mention différente.
Projet H.
Je regardai Aurélie.
« H comme Hélios ? »
Elle secoua la tête.
« Hélios n’existait pas encore. »
Inès parcourut les pages suivantes.
Projet H.
700 000 euros.
1,2 million.
850 000.
Puis 2,6 millions.
« C’est énorme », murmurai-je.
L’enquêteur demanda :
« Bénéficiaire ? »
Nous tournâmes la page.
Pas Dumas.
Pas Philippe.
Pas Solange.
Pas Montfaucon.
Une société appelée Harmonie Développement.
Aurélie fronça les sourcils.
« Je ne connais pas. »
Recherche immédiate.
Société dissoute trois ans plus tôt.
Activité : conseil et investissement immobilier.
Bénéficiaire effectif historique :
Jean-Baptiste Leroux.
Aucun de nous ne connaissait ce nom.
Je demandai :
« Qui est-ce ? »
Aurélie secoua la tête.
L’enquêteur lança une recherche plus large.
Quelques minutes plus tard :
ancien directeur financier de Valmont Patrimoine.
Parti douze ans plus tôt.
Décédé depuis deux ans.
Solange aurait peut-être connu.
Mais elle n’était pas là.
Le registre, lui, portait une note de Philippe :
H = dette cachée ancienne. Marc insiste pour solder. Pourquoi ?
Puis plus loin :
Leroux menace de parler.
Je sentis la tension monter.
« Parler de quoi ? »
Personne ne savait encore.
La page suivante fut plus troublante.
Paiement Projet H :
2,6 millions.
Origine :
Montfaucon.
Bénéficiaire :
Harmonie Développement.
Instruction :
M. Dumas.
Validation apparente :
P. Valmont.
À côté, Philippe avait écrit :
Je n’ai jamais validé ceci.
Je sentis mon cœur accélérer.
Une autre signature potentiellement fausse.
L’enquêteur photographia la page.
« Il nous faudra l’acte correspondant. »
Aurélie chercha dans la clé chiffrée.
Elle trouva un dossier Harmonie.
À l’intérieur, plusieurs pièces.
Puis un protocole.
Jean-Baptiste Leroux renonçait à toute action contre Valmont Patrimoine et certaines personnes physiques en échange d’un règlement financier.
« Donc c’était un accord de silence », dis-je.
Inès resta prudente.
« Peut-être une transaction. Tout dépend du litige. »
Nous cherchâmes l’objet.
Il était formulé de manière vague :
Différends relatifs à la période de gestion 2008–2011.
Pas assez.
Mais une annexe était manquante.
L’enquêteur demanda :
« Le registre mentionne l’objet ? »
Nous tournâmes quelques pages.
Enfin, une note de Philippe :
Leroux affirme que Marc a fait porter au groupe des pertes privées liées au fonds M.
Fonds M.
Encore une nouvelle piste.
Aurélie se redressa.
« Attendez. »
« Quoi ? »
« Fonds M pourrait être Montclar. »
« C’est quoi ? »
« Un fonds immobilier créé avant Montfaucon. Philippe et Dumas y avaient investi ensemble. »
Je fronçai les sourcils.
« Donc leur relation financière personnelle remonte encore plus loin. »
« Oui. »
Nous cherchâmes.
Montclar Investissements.
Créé quatorze ans auparavant.
Associés initiaux :
Philippe Valmont.
Marc Dumas.
Jean-Baptiste Leroux.
Je sentis l’air se refroidir.
Ils avaient été associés.
Pas seulement avocat, dirigeant et directeur financier.
Associés privés.
Inès fit défiler les documents.
« Voilà peut-être le début. »
Le registre confirmait plusieurs apports.
Philippe : 3 millions.
Leroux : 800 000.
Dumas : 300 000.
Puis pertes.
Très importantes.
Fonds M liquidé partiellement.
Mais une note de Philippe disait :
Marc refuse reconnaissance des pertes privées. Veut les faire absorber par le groupe.
Je compris.
« Dumas avait commencé par utiliser les structures Valmont pour couvrir ses propres pertes. »
Aurélie acquiesça.
« Et Leroux savait. »
« C’est pour ça qu’il menaçait de parler. »
Inès pointa le paiement Harmonie.
« Puis quelqu’un lui verse plusieurs millions pour qu’il renonce. »
« Avec l’argent de Montfaucon. »
« Et Philippe dit qu’il n’a jamais validé. »
L’enquêteur nota longuement.
Ce nouveau schéma changeait encore la chronologie.
Dumas n’avait pas attendu la fragilité du groupe pour commencer.
Il avait peut-être contribué à la fragiliser dès le départ en y transférant ses pertes personnelles.
Je demandai :
« Où est la plus grosse somme du registre ? »
Aurélie regarda les totaux.
Elle prit plusieurs pages.
« Ici. »
Neuf millions deux cent mille euros.
Date : trois ans avant la mort de Philippe.
Destination :
Artemis Fiduciaire.
Bénéficiaire final :
non indiqué.
Philippe avait entouré la ligne trois fois.
Puis écrit :
Marc refuse d’identifier bénéficiaire. Dit protection succession. Faux ?
Inès se redressa.
« Neuf millions. »
L’enquêteur demanda :
« Cette société existe ? »
Recherche.
Artemis Fiduciaire.
Suisse.
Toujours active.
Liée administrativement à Bellérophon.
Puis un nom apparut.
Administratrice historique :
Hélène Sernin.
Je regardai l’écran.
« Sernin ? »
Gabriel Sernin avait donc peut-être un lien familial.
« Sa femme ? » demanda Inès.
Aurélie chercha.
« Sœur. »
La sœur de Gabriel.
Je sentis une tension.
Sernin nous avait présenté Bellérophon comme une structure commune créée avec Philippe.
Mais neuf millions avaient été transférés vers une fiducie administrée par sa sœur.
« Il le savait ? »
Personne ne pouvait répondre.
Inès appela immédiatement Sernin.
Il décrocha après plusieurs sonneries.
« Oui ? »
« Gabriel, qui est Hélène Sernin ? »
Silence.
Puis :
« Ma sœur. »
« Pourquoi Artemis Fiduciaire a-t-elle reçu neuf millions provenant de Montfaucon ? »
Long silence.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« Dans le registre. »
Il ne répondit pas.
« Gabriel. »
Sa voix changea.
« Ce transfert n’était pas pour Marc. »
« Pour qui ? »
Encore un silence.
« Pour Philippe. »
Je fronçai les sourcils.
« Pourquoi cacher neuf millions appartenant à Philippe dans une fiducie administrée par votre sœur ? »
Sernin répondit :
« Parce qu’il préparait son départ. »
Solange n’était pas dans la pièce, mais j’eus malgré tout l’impression que son nom venait d’être prononcé.
« Départ de quoi ? »
« Du groupe. »
« Seulement du groupe ? »
Sernin ne répondit pas.
Inès insista.
« Gabriel. »
Puis la vérité tomba.
« De Solange aussi. »
Je restai parfaitement immobile.
Philippe préparait donc non seulement la vente d’une partie du groupe.
Il préparait aussi une séparation.
Neuf millions avaient été mis de côté.
Secrètement.
Je compris immédiatement pourquoi cela pouvait avoir bouleversé encore davantage Solange si elle l’avait découvert.
« Elle savait ? »
« Non. »
« Dumas ? »
« Oui. »
Mon estomac se noua.
Dumas connaissait donc un autre secret capable d’exercer une pression sur Philippe.
L’enquêteur demanda :
« Le transfert était-il légal ? »
Sernin répondit :
« Il provenait d’actifs personnels de Philippe selon notre analyse de l’époque. Mais la provenance exacte de certaines sommes était contestable. »
Encore une compromission.
Encore une faille.
« Pourquoi Philippe voulait-il partir ? »
« Parce qu’il pensait que le groupe était devenu impossible à sauver sans tout avouer. Et parce que son mariage avec Solange s’était profondément dégradé. »
Je pensai au message de Philippe à Clara.
À la confrontation prévue avec Dumas.
À la volonté d’avouer à Solange.
Peut-être allait-il lui dire non seulement qu’il avait découvert les manipulations de Dumas.
Mais aussi qu’il comptait partir.
Inès posa la question suivante.
« Le dernier soir, savait-il que Dumas connaissait Artemis ? »
« Oui. »
« Et Dumas savait que Philippe allait parler à Solange ? »
« Je pense que oui. »
Personne ne tira de conclusion.
Il ne fallait pas.
L’accident restait un accident selon toutes les preuves disponibles.
Mais cela expliquait l’urgence émotionnelle et financière autour de cette soirée.
Philippe avait plusieurs secrets sur le point d’éclater.
Dumas aussi.
Sernin aussi.
Solange n’en connaissait presque aucun.
Je regardai le registre.
« Il manque toujours le document final. »
Inès hocha la tête.
Le registre nous donnait le système.
Mais pas ce que Philippe avait découvert le soir de son accident.
Maître Jarry ouvrit la seconde boîte.
À l’intérieur, il n’y avait pas de classeur.
Seulement une enveloppe cachetée.
Sur le devant, de la main de Philippe :
À ouvrir uniquement si Marc prétend que j’ai autorisé le transfert Harmonie.
Je sentis mon cœur battre plus vite.
L’huissier photographia l’enveloppe.
Puis elle fut ouverte.
À l’intérieur se trouvait une clé USB ancienne et une feuille.
Une seule phrase manuscrite.
Marc a enregistré lui-même la réunion. Il ignore que j’ai obtenu une copie.
L’enquêteur prit immédiatement la clé.
« Nous allons la cloner avant lecture. »
Nous attendîmes.
Presque une heure.
Puis le fichier audio apparut.
Date : quatre jours avant l’accident.
Voix identifiées :
Philippe Valmont.
Marc Dumas.
Jean-Baptiste Leroux.
Le mort.
L’avocat.
Et l’ancien directeur financier.
La première minute était indistincte.
Puis la voix de Leroux devint claire.
« Si vous ne régularisez pas Montclar, je donne les dossiers aux autorités. »
La voix de Dumas répondit :
« Vous avez été payé. »
« Pour me retirer du groupe, pas pour couvrir vos pertes personnelles. »
Philippe intervint.
« Quelles pertes personnelles ? »
Un silence sur l’enregistrement.
Puis Leroux dit :
« Marc ne vous a donc jamais expliqué où sont passés les onze millions ? »
Je sentis tous les regards se figer.
Onze millions.
Pas neuf.
Pas quatre.
Onze.
Et Philippe, sur l’enregistrement, répondit d’une voix que je n’avais jamais entendue jusque-là.
« Quels onze millions ? »
Le fichier continua.
Dumas essaya de l’interrompre.
Philippe exigea des réponses.
Puis Leroux prononça une phrase qui changea encore tout.
« Ce n’est pas votre groupe que Marc a sauvé avec ces montages. C’est son propre fonds. Et il s’en sert depuis dix ans pour vous faire payer ses pertes. »
Je sentis un frisson me parcourir.
Voilà.
Le début réel.
Pas Bastien.
Pas la dette récente.
Pas mon mariage.
Pas même Solange.
Tout avait commencé bien avant, avec un fonds privé déficitaire et un avocat qui avait trouvé le moyen de transférer progressivement ses pertes dans le monde financier des Valmont.
Nous avions enfin trouvé ce que Philippe avait découvert juste avant sa mort.