PARTIE 11 – Le compte créé pour Adrien avait ouvert mes archives huit mois plus tôt, et sa première explication contenait une omission impossible à pardonner

Je demandai à Claire de ne modifier aucun fichier.

Pas encore.

Elle devait conserver les journaux de connexion, faire une copie complète des traces d’accès et isoler le serveur sans effacer quoi que ce soit.

Lorsque je raccrochai, mes mains tremblaient.

Pas assez pour que quelqu’un d’autre le remarque immédiatement.

Mais moi, je le sentais.

Aurélie resta silencieuse.

Inès, elle, referma son carnet.

« Nous devons parler à Adrien maintenant. »

Je regardai l’écran noir de mon téléphone.

« Oui. »

Cette fois, nous le convoquâmes au cabinet d’Inès.

Pas de message détaillé.

Seulement : Nous devons te parler de Saint-Roch.

Sa réponse arriva presque aussitôt.

« J’arrive. »

Vingt-cinq minutes plus tard, il entra.

Il vit Aurélie dans la salle et s’arrêta net.

« Qu’est-ce qu’elle fait ici ? »

Aurélie ne répondit pas.

Je désignai une chaise.

« Assieds-toi. »

Il me regarda.

« Élise… »

« Assieds-toi. »

Il obéit.

Inès posa devant lui une copie du rapport de connexion.

« Vous avez demandé la création d’un compte invité permettant l’accès à certaines archives du cabinet d’Élise il y a huit mois. »

Adrien regarda le papier.

Puis moi.

« Oui. »

La rapidité de sa réponse me surprit.

« Tu ne vas pas nier ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

Il expira.

« Parce que je sais de quoi il s’agit. »

Je sentis une douleur froide dans ma poitrine.

« Explique. »

« Tu m’avais donné l’autorisation de montrer certains éléments de projets à un investisseur potentiel. »

Je fronçai les sourcils.

« De quel projet ? »

« Des exemples généraux. Pour un hôtel sur lequel je travaillais. »

Je fouillai ma mémoire.

Puis je me rappelai.

Huit mois plus tôt, Adrien m’avait demandé s’il pouvait montrer quelques références du cabinet à un contact qui cherchait un architecte.

Je lui avais dit oui.

Claire avait probablement créé un compte invité avec accès à un dossier de présentation.

« Je t’ai donné accès à notre portfolio. »

« Oui. »

« Pas aux archives Saint-Roch. »

« Non. »

Il regarda le rapport.

« Je n’ai jamais demandé ça. »

Inès prit la parole.

« Pourtant le compte lié à votre demande a téléchargé des fichiers Saint-Roch. »

« Alors quelqu’un a utilisé le compte. »

« Qui avait les identifiants ? »

« Moi. »

« Personne d’autre ? »

Adrien hésita.

Le silence dura une seconde.

Deux.

Trop longtemps.

« Qui ? » demandai-je.

Il passa une main sur sa nuque.

« J’ai transféré les identifiants à Dumas. »

La pièce sembla se resserrer autour de moi.

« Pourquoi ? »

« Il cherchait un cabinet pour un projet. »

« Quel projet ? »

« Il m’avait dit qu’un client voulait voir des références techniques. »

Je le fixai.

« Et tu lui as donné les accès à mon cabinet sans me demander. »

« Seulement au compte invité. »

Je fermai les yeux.

Toujours la même méthode.

Seulement.

Une partie.

Temporairement.

Administratif.

« Tu savais qu’il avait accès pendant combien de temps ? »

« Je pensais quelques jours. »

« Tu as vérifié qu’on désactive le compte ? »

« Non. »

« Tu lui as demandé ce qu’il avait téléchargé ? »

« Non. »

« Tu m’en as parlé ? »

« Non. »

Chaque non tombait plus lourd.

« Pourquoi ? »

Adrien regarda ses mains.

« Parce que je pensais que ce n’était pas important. »

Je ris sans joie.

« Voilà donc la phrase qui résume tout. Ce qui m’appartient n’est important que si toi, tu décides que ça l’est. »

« Ce n’est pas juste. »

Je me penchai vers lui.

« Mon compte. Mon cabinet. Mes fichiers. Mon patrimoine. Mes cartons. Mes décisions. À chaque étape, tu as choisi que tu pouvais agir d’abord et m’expliquer ensuite. Dis-moi exactement ce qui n’est pas juste. »

Il ne répondit pas.

Aurélie intervint.

« Dumas savait-il que l’accès venait d’Élise ? »

Adrien lui lança un regard dur.

« Évidemment. »

« Saviez-vous qu’il s’intéressait à Saint-Roch ? »

« Non. »

« Vraiment ? »

« Oui. »

Aurélie s’adossa.

« Alors pourquoi lui avez-vous envoyé précisément le compte invité du cabinet qui avait travaillé sur Saint-Roch ? »

Adrien se raidit.

« Parce que c’était le seul accès que j’avais. »

Elle le fixa.

« Marc Dumas n’a jamais besoin d’un portfolio d’architecte. »

« Vous ne savez pas ce qu’il m’a dit. »

« Je le connais depuis vingt ans. Il ne choisit pas un architecte. Il choisit des structures. »

Adrien se tourna vers moi.

« Je ne savais pas. »

J’aurais voulu que cette phrase me fasse encore quelque chose.

Elle me laissa vide.

Inès posa un second document.

« Il y a plus. »

Adrien la regarda.

« Quoi ? »

« Le compte a été utilisé une première fois le lendemain de sa création. Puis plusieurs fois pendant trois semaines. Ensuite, plus rien jusqu’à un téléchargement massif huit mois plus tôt exactement. »

« Je ne suivais pas les connexions. »

« Mais quelqu’un a dû renouveler le mot de passe. »

Adrien se figea.

Inès poursuivit.

« Le système exigeait une réactivation après trente jours. »

Je tournai lentement la tête vers lui.

« Tu l’as réactivé ? »

Il ne parla pas.

« Adrien. »

« Oui. »

Le mot fut presque inaudible.

Je sentis ma mâchoire se serrer.

« Pourquoi ? »

« Dumas m’a dit qu’il n’avait pas eu le temps de regarder les documents. »

« Combien de temps après ? »

« Environ deux mois. »

« Et ensuite ? »

« Il a demandé encore une fois. »

Je le regardai.

« Combien de fois au total ? »

« Trois. »

Je reculai sur ma chaise.

« Trois fois. »

« Oui. »

« Tu lui as renouvelé l’accès à mon entreprise trois fois sans m’en parler. »

« Oui. »

Cette fois, il ne chercha pas à minimiser.

Je ne savais pas si c’était mieux.

Inès demanda :

« Pourquoi accepter aussi facilement ses demandes ? »

Adrien regarda Aurélie.

Puis moi.

« Parce qu’il avait quelque chose sur moi. »

Le silence changea.

Je me redressai.

« Quoi ? »

Il avala difficilement.

« Une opération que j’avais faite deux ans plus tôt. »

« Quelle opération ? »

« J’avais avancé de l’argent à une société d’un ami en utilisant une ligne de crédit de l’une de mes structures. »

Inès fronça les sourcils.

« Sans autorisation du conseil ? »

« Oui. »

« Montant ? »

« Trois cent mille euros. »

Je le regardai.

« Tu as détourné de l’argent ? »

« Non. Je l’ai remboursé. »

« Après avoir utilisé une ligne qui ne devait pas servir à ça. »

« Oui. »

« Et Dumas savait. »

« Oui. »

« Il t’a fait chanter ? »

Adrien secoua la tête.

« Jamais directement. »

Aurélie eut un rire très bref.

« C’est comme ça qu’il fonctionne. Il ne menace presque jamais. Il rappelle simplement ce qu’il peut faire. »

Adrien ne la contredit pas.

« Chaque fois qu’il me demandait quelque chose, il disait que j’avais intérêt à coopérer pour éviter que certaines anciennes erreurs deviennent un problème. »

Je sentis une nouvelle vague de colère.

« Et tu as donc donné accès à mon cabinet pour protéger ton secret. »

« Oui. »

« Tu aurais pu me dire la vérité. »

« J’avais honte. »

« Alors tu m’as mise en danger pour préserver ton image. »

Il baissa la tête.

« Oui. »

Je restai silencieuse.

Il avait finalement cessé de se défendre.

Mais la vérité qu’il reconnaissait était plus grave que tout ce qu’il avait essayé d’éviter.

Aurélie demanda :

« Dumas vous a-t-il aussi utilisé pour organiser votre première rencontre avec Élise ? »

Adrien releva brusquement les yeux.

« Quoi ? »

Je ne quittai pas son visage.

« Réponds. »

Il fronça les sourcils.

« Non. »

« Tu es sûr ? »

« Oui. »

« Le vernissage où on s’est rencontrés. Comment as-tu été invité ? »

Il réfléchit.

« Par un client. »

« Lequel ? »

« Delcourt Développement. »

Mon souffle se coupa.

Delcourt avait été impliqué dans Saint-Roch.

« Qui t’a envoyé l’invitation ? »

Adrien secoua la tête.

« Je ne sais plus. »

Aurélie demanda :

« Dumas ? »

« Non. »

Puis il s’arrêta.

Je vis le souvenir arriver.

« Quoi ? »

Adrien prit son téléphone.

« Il m’avait transféré la liste des invités en disant que je devrais rencontrer plusieurs investisseurs. »

Je ne bougeai plus.

« Il savait que j’y serais. »

« Probablement. »

« Il t’a dit de me parler ? »

« Non. »

« Tu en es certain ? »

« Oui. Élise, je te jure que je t’ai abordée parce que… »

Il s’interrompit.

« Parce que quoi ? »

« Parce que tu m’as plu. »

La phrase aurait dû appartenir à une autre vie.

Je la reçus comme une information parmi d’autres.

« Mais Dumas t’avait placé dans la même pièce que moi en sachant qui j’étais. »

« Peut-être. »

Aurélie secoua la tête.

« Pas peut-être. »

Elle ouvrit son ordinateur.

« J’ai retrouvé le devis initial de Novalis. »

Elle nous montra une ligne.

Objectif : établir un contact social naturel entre la cible EV et un membre du réseau Valmont afin d’évaluer son niveau de connaissance du projet Saint-Roch.

Je cessai de respirer.

Adrien fixa l’écran.

« Non. »

Aurélie fit défiler.

« Le devis est daté de six jours avant le vernissage. »

Je regardai Adrien.

« Tu étais le membre du réseau Valmont. »

Il secouait déjà la tête.

« Je ne savais rien. »

« Peut-être. »

« Je te jure. »

« Je ne sais plus ce que vaut ton serment. »

Il ferma les yeux.

La phrase lui fit mal.

Je continuai malgré tout.

« Est-ce que Dumas t’a demandé après notre rencontre ce que je savais de Saint-Roch ? »

Long silence.

Puis :

« Oui. »

Mon ventre se noua.

« Et tu lui as répondu ? »

« Oui. »

« Quoi ? »

« Que tu n’avais parlé d’aucun problème particulier. »

Je regardai Inès.

« Donc après notre premier rendez-vous… »

Adrien m’interrompit.

« Ce n’était pas un rapport. »

« Tu as parlé de moi à Dumas. »

« Une seule fois. »

« À propos de ce que je savais professionnellement. »

« Oui. »

Je sentis mes yeux brûler.

Pour la première fois depuis la veille, j’eus envie de pleurer non de peur ou de colère, mais de deuil.

Quelque chose de très ancien venait de se casser.

Le début de notre histoire.

Même s’il ne savait pas pourquoi Dumas nous avait rapprochés, il avait tout de même accepté de lui rendre compte après m’avoir rencontrée.

« Quand as-tu arrêté de lui parler de moi comme ça ? »

Adrien resta silencieux.

Puis :

« Après notre troisième rendez-vous. »

Je le regardai.

« Pourquoi ? »

« Parce que j’ai compris que je voulais te revoir pour moi. »

Aucune phrase n’aurait pu être plus cruelle.

Parce qu’elle était probablement sincère.

Notre relation avait pu commencer comme une manœuvre dont il ne comprenait pas le but, puis devenir réelle pour lui.

Et pourtant, chaque fois qu’il avait fallu choisir entre me protéger et protéger son monde, il avait choisi son monde.

Je me levai.

« La conversation est terminée. »

Adrien se leva aussi.

« Élise. »

Je reculai.

« Non. »

« Je peux encore aider. »

« Alors aide sans venir vers moi. Donne tout à Inès. Tes messages. Tes sauvegardes. Chaque document. Et arrête de décider ce que je peux supporter. »

Il resta immobile.

Je quittai la salle.

Dans le couloir, je dus m’appuyer un instant contre le mur.

Inès me rejoignit quelques minutes plus tard.

« Tu veux rentrer ? »

Je secouai la tête.

« Pas encore. »

« Quoi ? »

Je regardai la porte de la salle de réunion.

« Dumas a voulu savoir ce que je savais de Saint-Roch. Il a essayé d’entrer dans mes archives jeudi. Donc il pense toujours qu’un document existe chez nous. »

Inès comprit aussitôt.

« Un document qu’il n’a jamais récupéré. »

« Oui. »

Je sortis mon téléphone.

« Je vais rappeler Claire. »

Une heure plus tard, elle trouva ce que nous cherchions.

Pas dans le serveur principal.

Dans une sauvegarde hors ligne réalisée par notre ancien directeur financier.

Un tableur de valorisation annexé à la toute première version du projet Saint-Roch.

Un détail ressortait immédiatement.

Deux immeubles transférés plus tard à Orphée avaient été estimés presque trois fois plus cher dans nos projections que dans les actes utilisés six mois après.

Inès regarda les chiffres.

« Voilà pourquoi Dumas cherche ce fichier. »

Je hochai la tête.

« Il prouve qu’ils savaient combien ces actifs valaient avant de les déplacer. »

Aurélie, qui nous avait rejoints, pâlit.

« Ce n’est pas seulement de la sous-évaluation. »

Je me tournai vers elle.

« Quoi alors ? »

Elle pointa une ligne au bas du document.

« Regardez qui a validé l’estimation initiale pour le client. »

Je suivis son doigt.

Le nom était presque noyé dans les signatures électroniques.

Marc Dumas.

Il ne pouvait donc pas prétendre avoir ignoré la valeur réelle.

Et s’il avait ensuite organisé des transferts à un tiers à un prix artificiellement bas, toute la restructuration prenait une autre dimension.

Mon téléphone sonna.

Un numéro masqué.

Je décrochai.

Personne ne parla pendant deux secondes.

Puis une voix d’homme, posée et familière, dit :

« Madame Varenne, je crois que nous devons enfin nous rencontrer. »

Je n’avais jamais parlé directement à Marc Dumas.

Mais je sus immédiatement que c’était lui.


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