PARTIE 2 – En retournant chercher les dernières affaires de Jack à l’hôpital, je découvre un vêtement inconnu et une visiteuse dont personne ne m’avait parlé

Pendant les jours qui ont suivi l'appel, j'ai plusieurs fois composé le numéro de l'hôpital sans aller jusqu'au bout. Je voulais savoir si je pouvais récupérer les affaires de Jack à une heure où le service serait presque vide. Je voulais aussi demander si quelqu'un pouvait me les remettre dans le hall, sans que j'aie à traverser le couloir de sa chambre. Chaque fois, je raccrochais avant qu'une personne réponde. J'avais passé huit mois à souhaiter que nous puissions quitter cet endroit ensemble. Y revenir seule me semblait une épreuve inutile, mais laisser ses objets là-bas était devenu une autre manière de refuser sa mort.

Une semaine après l'enterrement, j'ai finalement pris les clés de la voiture. Ma mère avait accepté de garder notre fille pendant quelques heures. Elle m'avait proposé de m'accompagner, puis avait compris à mon expression que je préférais être seule. Avant de partir, elle m'a tendu une bouteille d'eau et un petit paquet de biscuits, comme lorsqu'elle préparait mon cartable autrefois. « Tu n'as presque rien mangé », a-t-elle remarqué. J'ai promis de faire attention. Elle n'a pas insisté, mais son regard est descendu vers mon ventre. Depuis la mort de Jack, chacun semblait craindre que mon corps finisse par céder sous une fatigue que je refusais de reconnaître.

Le trajet jusqu'à l'hôpital m'était devenu si familier que je connaissais les endroits où la circulation ralentissait et les feux qui restaient rouges plus longtemps que les autres. Je savais également quelle entrée éviter lorsqu'il pleuvait, parce qu'une flaque se formait toujours près du trottoir. Ces détails ordinaires m'ont accompagnée pendant tout le trajet. En approchant du parking, j'ai aperçu une ambulance dont les portes arrière étaient ouvertes. Pendant une seconde, j'ai cherché des yeux Jack parmi les personnes qui entraient. Mon esprit continuait à attendre quelqu'un dont il savait pourtant qu'il ne reviendrait plus.

J'ai garé la voiture au même étage que d'habitude. Avant de sortir, j'ai remarqué une ancienne carte de stationnement coincée dans le vide-poche. Jack l'avait pliée en deux après un rendez-vous, quelques semaines avant sa mort. Au dos, il avait griffonné une liste de choses à ne pas oublier : prendre le courrier, demander les résultats d'une analyse, acheter du lait. Une écriture familière, rapide, légèrement inclinée. J'ai gardé le ticket dans ma main jusqu'aux ascenseurs. Je pensais alors que cette petite liste était peut-être le dernier document vraiment ordinaire que je retrouverais de lui.

Les portes de l'ascenseur se sont ouvertes au troisième étage, devant le couloir que je connaissais trop bien. L'odeur des produits désinfectants m'a immédiatement ramenée aux longues nuits passées auprès de Jack. Une infirmière transportait des draps propres sur un chariot. Plus loin, un homme en robe de chambre avançait lentement, soutenu par sa femme. J'ai dû m'arrêter pour les laisser passer. J'ai regardé leur façon de marcher ensemble, le soin avec lequel elle adaptait ses pas aux siens. J'avais fait cela si souvent que mon corps semblait encore savoir comment régler sa vitesse sur celle d'un homme malade.

L'infirmière qui devait me recevoir m'a reconnue dès mon arrivée au poste de soins. Elle avait un visage calme, un peu tiré, et ses cheveux étaient rassemblés à la hâte. Je me souvenais l'avoir vue lors des derniers jours de Jack. Elle m'a demandé comment j'allais, puis s'est excusée presque aussitôt, consciente que sa question ne pouvait recevoir aucune réponse satisfaisante. « Je suis venue pour les affaires », ai-je simplement dit. Elle a acquiescé et m'a conduite vers une petite pièce où plusieurs sacs étiquetés attendaient sur une étagère.

En voyant le nom de Jack sur l'un d'eux, j'ai ressenti un chagrin d'une violence inattendue. Ce n'était qu'une étiquette administrative, avec quelques lettres imprimées et un numéro de chambre. Pourtant, elle prouvait qu'on avait déjà terminé de classer sa présence ici. On avait nettoyé la chambre, changé les draps, accueilli un autre patient. Les couloirs avaient continué à fonctionner après sa dernière respiration. Je savais parfaitement que c'était nécessaire. Cela ne m'empêchait pas d'éprouver un ressentiment absurde contre le monde entier, coupable à mes yeux de poursuivre son activité.

L'infirmière a posé le sac devant moi et en a vérifié le contenu. Il y avait le chargeur de téléphone de Jack, ses produits de toilette, un livre dont la couverture était légèrement pliée et plusieurs vêtements. Sa montre reposait dans une petite pochette transparente. J'ai demandé à la sortir. Elle était arrêtée, peut-être parce que la pile était épuisée, peut-être parce que personne n'avait pensé à la remettre en marche. Je l'ai tenue contre ma paume et j'ai retrouvé le souvenir du bruit qu'elle produisait lorsqu'il la posait le soir sur notre table de chevet. Je n'avais jamais imaginé que ce bruit pourrait un jour me manquer.

Je reconnaissais presque tout. Une chemise que Jack portait lorsqu'il avait froid, un pantalon de survêtement que je lui avais acheté et la trousse où je rangeais ses petits objets. Je me suis rappelé une plaisanterie qu'il avait faite à propos de cette trousse, beaucoup trop grande selon lui pour trois effets personnels. Il affirmait que j'aurais été capable d'y transporter une pharmacie entière. Je m'étais défendue en lui montrant tout ce que j'avais réussi à y faire tenir. Ces disputes ridicules nous avaient parfois permis de traverser des journées où la peur était autrement impossible à supporter.

Puis j'ai aperçu un vêtement gris glissé sous le livre. Au début, je l'ai pris pour un pull léger appartenant à Jack. Il portait souvent des vêtements souples pendant ses traitements, et je lui en avais acheté plusieurs lorsque ses anciens habits étaient devenus trop larges. Mais en retirant le tissu du sac, j'ai senti qu'il ne correspondait pas à ce que j'attendais. La laine était plus fine. Les manches étaient étroites. Une rangée de petits boutons courait sur le devant. J'ai déplié le vêtement entièrement avant de comprendre ce que je tenais.

C'était un cardigan féminin, gris, d'une taille qui ne pouvait pas être la mienne. J'ai examiné l'étiquette, puis la coupe, comme si une vérification supplémentaire allait dissiper mon malaise. Je n'avais jamais porté cet habit. Je ne l'avais jamais vu à la maison ni dans les sacs que nous préparions pour les séjours de Jack à l'hôpital. Il était propre, mais légèrement froissé. Au niveau d'une manche, un fil dépassait près du poignet. Je l'ai remis à plat sur la table, incapable d'expliquer pourquoi sa présence me paraissait soudain plus inquiétante que toutes les lettres accumulées dans ma cuisine.

« Je crois qu'il y a une erreur », ai-je dit à l'infirmière. Elle s'est approchée et a regardé le cardigan. « C'est possible. Nous avons vérifié les effets présents dans la chambre, mais certains objets peuvent se mélanger lorsqu'il y a plusieurs visiteurs. » Je lui ai répondu que ce vêtement n'appartenait ni à Jack ni à moi. Elle a paru surprise. Pendant quelques secondes, elle a cherché dans sa mémoire. Puis elle a prononcé une phrase qui m'a fait oublier le bruit des chariots et les conversations du couloir. « Je pensais qu'il était à la dame qui venait souvent le voir. »

J'ai levé les yeux vers elle. Elle s'était déjà détournée pour consulter une fiche, sans remarquer immédiatement l'effet de ses mots. « Quelle dame ? » ai-je demandé. Elle s'est immobilisée. Lorsque son regard a rencontré le mien, j'ai vu qu'elle venait de comprendre quelque chose. Son visage a changé avec la rapidité de quelqu'un qui découvre avoir révélé une information personnelle sans en avoir mesuré la portée. Elle a commencé à s'excuser. Je l'ai interrompue, non par agressivité, mais parce que je voulais une réponse avant qu'elle se réfugie derrière une formule professionnelle.

L'infirmière m'a demandé si Jack avait une sœur, une cousine ou une amie proche aux cheveux foncés. J'ai répondu que non. Jack n'avait pas de sœur, et sa mère était morte depuis longtemps. Nous étions ensemble depuis l'adolescence. Je connaissais ses amis, ses anciens collègues et les personnes de sa famille avec lesquelles il entretenait encore des liens. Je ne voyais aucune femme qui aurait pu lui rendre régulièrement visite sans que je le sache. « Elle venait à l'hôpital ? » ai-je insisté. L'infirmière a hoché la tête, visiblement mal à l'aise. « Plusieurs fois, oui. Je croyais que vous étiez au courant. »

Je lui ai demandé de me décrire cette femme. Elle semblait avoir autour de quarante ans. Elle portait les cheveux foncés et se présentait avec un sac rempli de documents. L'infirmière l'avait vue assise près du lit de Jack, souvent en pleine discussion avec lui. Ils ne paraissaient pas se disputer. Ils parlaient plutôt avec concentration, parfois assez bas pour ne pas être entendus depuis le couloir. Une fois, l'infirmière était entrée pour vérifier un médicament et avait remarqué des feuilles étalées sur la tablette du lit. Jack les avait rassemblées rapidement afin qu'elle puisse installer son matériel.

« Des documents médicaux ? » ai-je demandé. Elle n'en savait rien. Elle n'avait pas regardé ce qui était écrit, et les conversations des visiteurs ne la concernaient pas. Je comprenais cette réserve. Je savais aussi qu'aucun renseignement n'était inscrit sur le visage de Jack lorsqu'il souhaitait dissimuler une inquiétude. Il pouvait parler d'un problème sérieux avec une voix parfaitement tranquille. Cette faculté m'avait parfois rassurée pendant sa maladie. Dans cette petite pièce, elle me paraissait soudain capable de cacher bien davantage que ses douleurs.

L'infirmière a proposé de vérifier si un vêtement semblable avait été signalé comme perdu. Je lui ai dit que cela pouvait attendre. Je voulais surtout savoir quand cette femme était venue. Elle a réfléchi, puis m'a expliqué que les visites n'avaient pas suivi d'horaire fixe. Certaines étaient courtes. D'autres avaient duré une bonne partie de l'après-midi. Jack semblait connaître sa visiteuse et l'attendait parfois. Cette dernière précision a provoqué en moi une crispation que j'ai tenté de dissimuler. Je n'avais jamais entendu mon mari mentionner une femme correspondant à cette description.

Je me suis alors rappelé une scène survenue plusieurs semaines auparavant. Jack était encore assez solide pour descendre seul jusqu'au bureau, mais les traitements l'épuisaient. Un soir, je l'avais trouvé devant son ordinateur portable alors que tout le monde dormait. Il avait plusieurs fenêtres ouvertes et des documents imprimés à côté de lui. Lorsque j'étais entrée, il avait rabattu l'écran presque aussitôt. Il m'avait dit qu'il terminait des formalités et que je pouvais aller me recoucher. J'avais voulu l'aider. Il avait répondu qu'il préférait s'en charger. À l'époque, j'avais attribué son attitude à son besoin de conserver un peu d'indépendance.

Ce n'était pas la seule fois. Il lui arrivait de quitter la maison sans expliquer précisément où il se rendait. Il parlait de démarches, de rendez-vous ou de personnes à rencontrer. Je lui demandais pourquoi il ne souhaitait pas que je l'accompagne, surtout lorsqu'il se sentait faible. Il répondait que je devais me reposer et m'occuper de notre fille. Une partie de moi avait apprécié qu'il cherche à me soulager. Une autre avait été irritée par son obstination. Nous avions toujours réglé nos problèmes ensemble. Depuis le diagnostic, j'avais l'impression de devoir demander la permission d'entrer dans certains recoins de sa vie.

Un jour, je lui avais reproché de se comporter comme s'il menait une existence parallèle. Il avait levé les yeux de ses papiers avec une fatigue qui m'avait immédiatement fait regretter mon ton. « Je voudrais simplement finir quelques choses sans que tu sois obligée de t'en charger », m'avait-il répondu. J'avais insisté : « Nous sommes mariés, Jack. Ce qui t'arrive me concerne. » Il avait acquiescé, puis fermé le dossier devant lui. « Je sais. Mais ça ne veut pas dire que tu dois tout supporter à ma place. » Nous n'avions pas poursuivi la conversation. Le lendemain, une nouvelle consultation avait absorbé toute mon attention.

Devant l'infirmière, ces souvenirs ont commencé à former une histoire différente de celle que je m'étais racontée. Jack avait des conversations dont j'ignorais le contenu. Il rencontrait une femme qu'il ne m'avait jamais présentée. Il conservait des papiers hors de ma vue. J'avais remarqué chacun de ces éléments, mais je les avais rangés parmi les conséquences désordonnées de sa maladie. Je me demandais maintenant si j'avais choisi de ne pas comprendre parce que comprendre aurait exigé une confrontation à laquelle nous n'avions plus de force à consacrer.

« Vous êtes certaine qu'elle ne faisait pas partie du personnel ? » ai-je demandé. L'infirmière a répondu qu'elle ne le pensait pas. La visiteuse avait parfois demandé des indications pour retrouver une chambre ou un bureau. Elle n'avait pas porté de badge hospitalier et se comportait comme une personne extérieure. J'ai voulu connaître son nom. L'infirmière s'est excusée : elle ne l'avait pas retenu et ne pouvait pas consulter librement des renseignements concernant les visiteurs. Elle m'a proposé de m'adresser au service administratif si je souhaitais obtenir des informations supplémentaires. J'ai compris qu'elle ne pouvait pas m'en dire davantage.

Je me suis assise sur une chaise près de la table. Le cardigan reposait entre nous, et je fixais les petits boutons comme s'ils pouvaient m'indiquer une direction. Une pensée que je refusais encore de formuler s'imposait progressivement. Une femme avait partagé du temps avec Jack pendant que j'étais absente. Elle connaissait peut-être une partie de ses inquiétudes. Elle avait peut-être entendu ses confidences, tenu sa main, reçu des mots que je croyais réservés à notre mariage. Je me suis aussitôt reproché d'imaginer cela. Mon mari venait de mourir d'un cancer. Je n'avais aucune raison suffisante pour douter de lui.

Pourtant, je me souvenais de sa façon de détourner le regard lorsque je posais certaines questions. Il n'avait jamais été un homme particulièrement mystérieux. Au contraire, Jack parlait facilement de ses journées, même lorsqu'elles avaient été sans intérêt. Il me racontait les petites contrariétés du bureau, les conversations absurdes et les idées qui lui traversaient l'esprit. Pendant notre mariage, ses silences les plus longs concernaient habituellement les parties de son enfance qu'il n'aimait pas évoquer. Ces derniers mois, en revanche, il avait commencé à conserver près de lui des secrets qui semblaient appartenir à notre présent.

Je me suis levée pour refermer le sac. L'infirmière m'a demandé si je souhaitais lui laisser le cardigan au cas où sa propriétaire viendrait le réclamer. J'ai hésité. C'était probablement la décision la plus simple. Il ne m'appartenait pas, et je n'avais aucune raison de le rapporter chez moi. Mais j'avais besoin de garder cet objet près de moi pour comprendre ce que je venais d'apprendre. J'ai expliqué que je préférais l'emporter pour le moment. L'infirmière n'a pas protesté. Elle a seulement indiqué qu'elle était désolée de m'avoir causé une inquiétude supplémentaire.

Avant de quitter le service, je me suis arrêtée devant le couloir menant à l'ancienne chambre de Jack. Je n'y suis pas entrée. De là où je me trouvais, je pouvais seulement voir une porte entrouverte et une fenêtre au bout du passage. Une aide-soignante riait doucement avec une collègue. Le bruit m'a paru d'abord déplacé, puis profondément normal. Jack avait vécu ses derniers jours parmi ces personnes. Elles l'avaient soigné, observé et accompagné lorsque je ne pouvais pas être présente. Peut-être savaient-elles aussi des choses de lui que je n'avais jamais apprises. Cette idée m'a blessée davantage que je ne l'aurais cru possible.

En reprenant la voiture, j'ai déposé le sac sur le siège passager. Le cardigan gris dépassait légèrement de son ouverture. J'ai essayé de le ranger sous les autres vêtements, puis je l'ai ressorti. Je ne voulais pas qu'il touche la chemise de Jack. Je ne voulais pas non plus l'abandonner sur le parking. Aux premiers feux rouges, j'ai regardé ce morceau de laine avec une hostilité presque ridicule. Il ne portait aucun message. Il n'avait rien fait, sinon se trouver dans une chambre où j'avais cru connaître tous les objets. Pourtant, il venait de rendre incertaine une période de notre mariage que je pensais avoir vécue entièrement auprès de mon mari.

En arrivant devant la maison, je n'ai pas immédiatement coupé le moteur. J'entendais ma fille rire à l'intérieur avec ma mère. Des oiseaux fouillaient la pelouse près du petit vélo abandonné. Tout semblait exactement à sa place. Je me suis rappelé alors la dernière précision de l'infirmière, prononcée presque timidement lorsque je lui avais demandé si cette femme venait parfois aux mêmes heures que moi. Elle avait expliqué qu'elle se présentait surtout lorsque je n'étais pas auprès de Jack, pendant les matinées où je devais accompagner notre fille ou les périodes où je rentrais me reposer. Je ne savais pas si cela relevait d'un simple hasard.

J'ai regardé le cardigan posé près de moi. Une femme avait passé des heures avec mon mari pendant les dernières semaines de sa vie, précisément aux moments où j'étais ailleurs. Ils s'étaient entretenus en privé devant des documents qu'il ne m'avait jamais montrés. Et lorsque j'avais demandé à Jack ce qui occupait ses nuits, il m'avait assurée qu'il terminait quelque chose dont il ne souhaitait pas encore parler. J'ai compris que je ne pourrais plus considérer ses silences comme des détails sans importance. Pour la première fois depuis son décès, je redoutais que la vérité sur notre mariage ne soit plus celle avec laquelle je l'avais enterré.


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