PARTIE 33 – Quand Lizzie demanda à toute la famille de participer à son projet scolaire, personne ne comprit que son expérience allait mesurer notre façon de nous faire confiance

Le projet de sciences de Lizzie occupait la moitié de la table de la salle à manger depuis quatre jours lorsque je compris qu’elle refusait délibérément de nous dire ce qu’elle préparait.

Il y avait des feuilles cartonnées, trois boîtes transparentes, des feutres, une balance de cuisine et plusieurs petits sachets numérotés. Chaque fois que je passais trop près, elle posait ses deux avant-bras devant son travail comme un garde du corps miniature.

« Tu pourrais t’installer dans l’atelier », lui dis-je un soir.

Elle secoua la tête.

« Non. J’ai besoin de vous voir. »

Cette réponse m’intrigua.

« Pour ton expérience ? »

Elle leva les yeux.

« Peut-être. »

Puis elle ajouta immédiatement :

« C’était une question interdite. »

Je levai les mains.

« Message reçu. »

Jason était beaucoup moins discipliné que moi.

Dix minutes plus tard, il demanda :

« Est-ce que les sachets contiennent quelque chose de vivant ? »

Lizzie le fixa.

« Papa. »

« Je veux seulement savoir si on héberge des insectes sans contrat. »

« Papa. »

« Très bien. »

Il se tourna vers moi.

« Je crains pour la maison. »

Je souris.

« Supporte l’incertitude. »

Il soupira avec exagération.

« Tu deviens insupportable. »

Le lendemain, ma mère vint assister à la répétition de la présentation. Elle avait commencé à consulter une thérapeute depuis presque deux semaines et, fait remarquable, elle ne nous donnait pas de compte rendu de ses séances.

Au début, cela m’avait presque frustrée.

Elle avait simplement dit :

« Ça m’aide. »

Puis elle avait changé de sujet.

Je m’étais surprise à vouloir demander ce qu’elles avaient évoqué.

Qu’avait dit la thérapeute sur sa surveillance ?

Sur mon père ?

Sur moi ?

Je m’étais arrêtée avant d’ouvrir la bouche.

Sa thérapie n’était pas une nouvelle pièce de la maison dont j’avais besoin de connaître chaque recoin.

Elle avait le droit d’avoir un espace à elle.

Lorsque ma mère entra, Lizzie lui tendit immédiatement une feuille.

« Tu dois signer. »

Ma mère ajusta ses lunettes.

« Qu’est-ce que je signe ? »

« Le formulaire de participation. »

Je me tournai vers Jason.

« Elle a préparé un formulaire ? »

Il haussa les épaules.

« Apparemment, nous vivons avec une comité d’éthique. »

Lizzie nous ignora.

Sur la feuille, elle avait écrit :

EXPÉRIENCE SUR LES CHOIX.

Je soussigné accepte de participer.

Je peux arrêter quand je veux.

Je peux demander ce que fait l’expérience.

Si je demande, Lizzie doit répondre.

Je peux dire non.

Ma mère lut deux fois.

Puis me regarda.

Je ressentis immédiatement ce qui se cachait derrière ces règles.

Consentement.

Sortie possible.

Pas de secret imposé.

Pas de manipulation qu’on ne puisse arrêter.

« Tu as écrit ça toute seule ? » demanda ma mère.

« Mme Alvarez m’a aidée pour les phrases compliquées. »

Jason s’accroupit devant la feuille.

« Et qu’est-ce qu’on doit faire ? »

Lizzie sourit.

« Si tu signes, je te dis. »

Il réfléchit.

« Est-ce que je peux refuser de signer ? »

« Oui. »

« Et tu seras fâchée ? »

« Peut-être un petit peu. Mais tu peux quand même. »

Il prit le stylo.

« Je participe. »

Je signai ensuite.

Ma mère aussi.

Mon père devait venir le lendemain pour signer sa propre feuille.

Lizzie nous expliqua enfin son idée.

Chaque participant recevrait trois boîtes identiques.

Dans l’une, elle placerait un objet que la personne pouvait regarder immédiatement.

Dans une autre, un objet marqué PRIVÉ — NE PAS OUVRIR.

Dans la troisième, un objet marqué SURPRISE — TU POURRAS L’OUVRIR DEMAIN.

Elle voulait observer ce que chacun ressentait.

Pas espionner.

Demander.

« C’est pas vraiment une expérience scientifique contrôlée », précisa Jason.

Lizzie croisa les bras.

« Mme Alvarez a dit que pour CE2 c’est assez. »

« Je retire mon objection académique. »

Elle avait préparé une petite fiche avec des cases.

Facile d’attendre.

Difficile d’attendre.

Très envie d’ouvrir.

Pas envie.

Fâché.

Curieux.

Inquiet.

« Pourquoi tu as choisi ça ? » demandai-je.

Lizzie réfléchit.

« Parce que je voulais savoir si les adultes ont aussi très envie de regarder quand c’est écrit de pas regarder. »

Je sentis mes joues chauffer.

Jason, lui, répondit avec beaucoup de sérieux :

« Oui. Absolument. »

Lizzie sourit.

« Mais vous allez pas ouvrir ? »

« Si j’ai signé, non. »

Elle se tourna vers moi.

« Toi ? »

La question n’avait rien d’accusateur.

Pourtant, je ressentis son poids.

« Je n’ouvrirai pas. »

Elle hocha la tête.

Le soir, elle distribua les boîtes.

La première contenait une bille orange.

La deuxième était fermée par un simple élastique rouge.

PRIVÉ — NE PAS OUVRIR.

La troisième portait un autocollant jaune.

SURPRISE — DEMAIN MATIN.

Aucune serrure.

Aucune protection réelle.

Je posai les deux boîtes sur mon bureau.

Pendant vingt minutes, je les oubliai.

Puis, en cherchant un chargeur, mon regard revint sur PRIVÉ.

Je me surpris à me demander ce qu’il y avait dedans.

Pas parce que je soupçonnais un danger.

Simplement parce que le cerveau humain semble parfois considérer une limite comme une invitation à imaginer.

Je n’ouvris pas.

Une heure plus tard, l’envie était presque partie.

La boîte SURPRISE était différente.

Je savais que j’aurais le droit de l’ouvrir bientôt.

Cette attente-là était légère.

Presque agréable.

Je compris exactement ce que Lizzie essayait de démontrer sans avoir encore les mots pour l’expliquer.

Le privé n’était pas une promesse qu’un contenu serait révélé.

La surprise, oui.

Le lendemain, elle nous interrogea individuellement.

« Tu as voulu ouvrir la boîte privée ? »

« Oui. »

Ses yeux s’agrandirent.

« Beaucoup ? »

« Au début, oui. »

« Tu as eu peur ? »

Je réfléchis.

« Non. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je savais que si quelque chose concernait ma sécurité ou la tienne, on en parlerait. »

Elle nota.

« Et la surprise ? »

« J’avais envie de savoir, mais c’était plus facile d’attendre parce que je savais quand je pourrais ouvrir. »

Elle écrivit encore.

« T’as triché ? »

« Non. »

Elle me regarda longuement.

Puis cocha quelque chose.

Je ris.

« Quoi ? »

« Rien. Données privées. »

Je levai les mains.

« Bien joué. »

Jason eut presque les mêmes réponses.

Ma mère, elle, admit avoir soulevé la boîte privée plusieurs fois.

« Pour voir le poids », expliqua-t-elle.

Lizzie fronça les sourcils.

« Ça compte comme regarder ? »

« Je ne l’ai pas ouverte. »

« Mais t’as cherché un indice. »

Ma mère resta silencieuse.

Puis sourit légèrement.

« Tu as raison. J’ai cherché un indice. »

Lizzie écrivit soigneusement.

« C’était difficile ? »

« Plus que je pensais. »

« Pourquoi ? »

Ma mère prit son temps.

« Parce que quand je sais qu’il y a une information que je ne connais pas, une partie de moi croit encore que la connaître me rendra plus tranquille. »

Je regardai ma mère.

Elle ne me regardait pas.

Elle parlait directement à Lizzie.

« Et tu as ouvert ? »

« Non. »

« Donc tu peux avoir envie et pas faire. »

« Oui. »

Lizzie sourit.

« C’est mon hypothèse. »

Jason murmura :

« Voilà donc la science. »

Le lendemain, mon père vint participer.

Il lut le formulaire beaucoup plus longtemps que nécessaire.

« Ça te dérange ? » demanda Lizzie.

« Non. Je trouve juste que tes règles sont meilleures que beaucoup de contrats que j’ai signés. »

Il participa.

Le soir, il me téléphona.

« Je crois que je comprends enfin quelque chose. »

« Quoi ? »

« J’ai eu envie d’ouvrir la boîte privée presque toute la soirée. »

Je souris.

« Moi aussi. »

« Mais chaque fois, je pensais à la caméra. »

Un silence.

« Pas parce que c’était comparable. Juste parce que j’ai compris que la curiosité et l’inquiétude peuvent se ressembler à l’intérieur. »

Je m’assis.

« Oui. »

« On peut donner un nom noble à quelque chose qui est parfois simplement l’envie de savoir. »

Je regardai ma propre boîte privée.

Toujours fermée.

« Oui. »

Le lendemain matin, Lizzie nous autorisa à ouvrir les boîtes SURPRISE.

La mienne contenait un petit papier.

BRAVO D’AVOIR ATTENDU.

Celle de Jason disait :

TU ES CURIEUX MAIS SUPPORTABLE.

Il protesta.

Ma mère reçut :

TU AS BEAUCOUP TOUCHÉ LA BOÎTE MAIS TU L’AS PAS OUVERTE.

Mon père :

PAS DE CAMÉRA NÉCESSAIRE.

Il éclata de rire lorsqu’il lut.

« Je l’ai mérité. »

Enfin, Lizzie récupéra les boîtes privées.

Sans les ouvrir devant nous.

Jason leva les sourcils.

« On ne saura jamais ? »

« Non. »

Il regarda la boîte.

« Cruel. »

Lizzie sourit.

« C’est privé. »

Puis elle les rangea dans son sac.

L’expérience devait être présentée le vendredi.

Je pensais que l’histoire s’arrêterait là.

Mais ce soir-là, alors que je descendais dans l’atelier, je trouvai une feuille tombée sous la table de Lizzie.

Je ne voulais pas la lire.

Je la ramassai uniquement pour la replacer.

Une phrase apparut pourtant avant que je puisse détourner les yeux.

QUESTION POUR L’EXPÉRIENCE :

EST-CE QUE LES GENS QUI ONT DÉJÀ TRAHI UNE LIMITE PEUVENT APPRENDRE À LA RESPECTER ?

Je restai immobile.

Ce n’était plus seulement un projet scolaire.

C’était la question que Lizzie posait depuis le début.

Sur moi.

Sur mon père.

Sur ma mère.

Peut-être même sur la famille entière.

Je reposai la feuille face contre table sans lire une ligne de plus.

Puis je remontai.

Je n’avais pas besoin de connaître sa conclusion avant qu’elle soit prête à la donner.