Le lendemain, j’avais décidé que la meilleure façon de ne pas devenir folle était de traiter toute cette histoire comme exactement ce qu’elle semblait être : une surprise préparée par un père et sa fille. Une surprise maladroite, bruyante et apparemment protégée comme un secret d’État, mais une surprise quand même. J’avais même réussi à rire de moi-même en préparant le café. Quel genre de femme surveillait mentalement la porte de son propre garage parce qu’elle avait trouvé dix centimètres de laine sous l’oreiller de son enfant ?
À sept heures vingt, Jason préparait les tartines pendant que Lizzie essayait de convaincre une banane trop mûre de ne pas être « dégoûtante ». Rien dans leur comportement ne paraissait inhabituel. Ils ne chuchotaient pas. Ils ne se lançaient pas de regards suspects. Jason me demanda si je pouvais récupérer un colis dans l’après-midi. Lizzie se plaignit d’un contrôle de vocabulaire. Notre cuisine ressemblait à toutes les cuisines un matin d’école.
Je m’étais donc promis de ne poser aucune question.
Cette promesse avait tenu jusqu’à seize heures onze.
Lizzie venait à peine de poser un pied dans l’entrée que Jason avait sorti la tête de la cuisine. « Tu as cinq minutes pour goûter. Après, on reprend. »
« Oui ! »
Elle n’avait même pas demandé ce qu’ils reprenaient.
Je me trouvais sur le canapé avec une tasse de thé. « Vous avez un calendrier maintenant ? »
Jason m’avait adressé son sourire le plus innocent. « On est des professionnels. »
Lizzie avait mordu dans une pomme en gardant son manteau. « On a beaucoup de travail. »
Le mot travail avait retenu mon attention. « Quel genre de travail ? »
Elle s’était tournée vers son père.
Ce regard-là avait été minuscule, presque rien. Mais je l’avais vu.
Jason avait posé un doigt sur ses lèvres.
Lizzie avait aussitôt souri. « Secret. »
Je n’avais pas insisté. J’avais même fait semblant de retourner à mon livre lorsque leurs pas avaient traversé le couloir. La porte s’était refermée.
Le verrou avait cliqué.
Puis la radio s’était allumée.
Cette fois, j’avais remarqué que la musique était plus forte que la veille.
Je n’arrivais pas à dire si cela avait une importance. Peut-être Jason aimait-il simplement travailler en musique. Peut-être Lizzie avait-elle choisi une chanson. Peut-être que je cherchais désormais des motifs là où il n’y avait que des coïncidences.
Pendant vingt minutes, je m’étais forcée à lire. Lorsque j’avais enfin regardé la page, je m’étais rendu compte que j’étais restée tout ce temps sur le même paragraphe.
Je m’étais levée sous prétexte de ranger une pile de courrier et avais marché jusqu’au bout du couloir.
La musique devenait plus nette à mesure que j’approchais. Une vieille chanson que Jason écoutait parfois en conduisant. Je pouvais entendre le rythme, la guitare, presque chaque parole.
Mais aucune voix venant de l’intérieur.
J’avais posé l’oreille contre la porte.
Rien.
Puis un bruit sec avait retenti, comme quelque chose de lourd posé sur une table.
J’avais reculé instinctivement.
Un instant plus tard, un éclat de rire de Lizzie avait percé la musique. Pas un cri nerveux. Un vrai rire, incontrôlé, celui qui lui faisait hoqueter lorsqu’elle trouvait quelque chose particulièrement drôle.
J’aurais dû partir à cet instant.
Au lieu de cela, j’avais frappé.
Le rire s’était arrêté.
Pas progressivement. Net.
J’avais attendu.
« Jason ? »
Aucune réponse.
« Je peux entrer une seconde ? »
J’avais entendu quelque chose frotter contre le sol.
Puis un murmure impossible à distinguer.
Deux ou trois secondes s’étaient écoulées avant que le verrou tourne.
Jason avait entrouvert la porte, mais il ne s’était pas écarté. Son corps occupait presque tout l’espace.
« Oui ? »
Son ton était parfaitement calme. C’était précisément ce qui m’avait gênée.
« Je voulais juste… » J’avais regardé par-dessus son épaule.
Je distinguais la table métallique au fond, la radio, un pan de mur avec les outils accrochés. Mais Jason avait placé une main sur le chambranle, bloquant involontairement — ou volontairement — l’angle le plus large.
Lizzie avait passé la tête derrière sa hanche. « Salut, maman. »
Ses joues étaient roses et elle semblait heureuse.
« Tout va bien ? »
Elle m’avait regardée comme si la question était étrange. « Oui. »
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Maman… »
Elle avait étiré le mot avec la lassitude d’une adolescente de quinze ans.
Jason avait souri. « On avance. »
« Sur quoi ? »
« Sur quelque chose que tu verras quand ce sera prêt. »
J’avais croisé les bras. « Vous savez que plus vous rendez ça mystérieux, plus j’ai envie de savoir. »
« C’est justement le défi. »
Je m’étais rendu compte que la radio jouait toujours derrière eux.
« Pourquoi vous verrouillez la porte ? »
Pour la première fois, Jason avait marqué une pause.
À peine une seconde.
« Parce que tu es curieuse. »
Il avait dit cela en souriant, comme une plaisanterie.
J’avais souri aussi, mais quelque chose s’était resserré dans mon ventre.
« Et la musique à fond ? »
« Lizzie travaille mieux avec de la musique. »
« C’est vrai », avait-elle confirmé.
« Depuis quand ? »
Elle avait réfléchi très sérieusement. « Depuis hier. »
Jason avait ri.
Moi aussi, parce qu’il aurait été étrange de ne pas rire.
Quand il avait refermé la porte, le verrou n’avait pas été remis immédiatement. J’étais restée dans le couloir suffisamment longtemps pour le remarquer.
Trois secondes.
Puis clic.
Je m’étais éloignée avant qu’ils puissent m’entendre.
Le reste de l’après-midi, je n’avais rien dit. Pourtant, j’avais commencé à observer des choses que j’avais jusque-là ignorées. La petite fenêtre latérale du garage, autrefois visible depuis le jardin, était maintenant couverte de l’intérieur. Un tissu sombre pendait derrière la vitre. Je ne savais pas depuis combien de temps il était là. Peut-être des mois. Peut-être deux jours.
Au dîner, j’avais demandé comme si cela m’était venu par hasard : « Vous avez mis quelque chose devant la fenêtre du garage ? »
La fourchette de Jason s’était arrêtée à mi-chemin de sa bouche.
Encore une fois, une seconde seulement.
« Un vieux drap. Le soleil me gênait quand je bricolais. »
« Depuis quand ? »
Il avait avalé. « Je ne sais pas. Quelques jours. »
Lizzie s’était concentrée soudainement sur ses petits pois.
Je les avais regardés tour à tour.
« Ça a un rapport avec la fameuse surprise ? »
Jason avait posé sa fourchette. « Tu veux vraiment que je te la gâche ? »
Le ton n’était pas agressif. Plutôt amusé. Mais il y avait dessous une demande claire : laisse-nous faire.
J’avais secoué la tête. « Non. »
« Alors fais-nous confiance. »
Le mot m’avait piquée plus que je ne l’aurais voulu.
Faire confiance.
Bien sûr que je lui faisais confiance.
Ou j’avais toujours cru le faire.
Plus tard, quand Lizzie avait pris son bain, j’avais rejoint Jason dans la cuisine. Il essuyait les assiettes. Je lui avais tendu une tasse encore mouillée.
« Sérieusement. »
« Hum ? »
« Rien d’inquiétant ne se passe dans ce garage ? »
Il avait baissé le torchon.
Son visage s’était transformé. Plus de plaisanterie cette fois. Seulement une surprise sincère.
« Inquiétant ? Comment ça ? »
J’avais immédiatement regretté la formulation. « Je ne sais pas. Vous vous enfermez. Vous mettez la radio. La fenêtre est couverte. Quand je frappe, vous arrêtez de parler comme si la police venait d’arriver. »
Jason m’avait observée quelques secondes.
« Lizzie est-elle sortie une seule fois de là bouleversée ? »
« Non. »
« Blessée ? »
« Non. »
« Est-ce qu’elle évite d’y retourner ? »
Je n’avais pas répondu.
Il avait posé l’assiette.
« Elle court littéralement jusqu’à la porte. »
« Je sais. »
Son expression s’était adoucie. « Alors qu’est-ce qui te fait peur ? »
J’aurais pu lui répondre.
J’aurais pu dire : une serrure. Un silence trop rapide. Un enfant à qui l’on apprend qu’un adulte peut lui demander de garder des secrets. Un détail minuscule qui, dans certaines familles, ne signifie rien et, dans d’autres, devient le premier morceau d’une catastrophe que tout le monde prétendra ensuite ne pas avoir vue.
Mais prononcer ces mots à Jason aurait été une accusation.
Je m’étais contentée de secouer la tête. « Je crois que je n’aime simplement pas être exclue. »
Il avait souri et embrassé ma tempe. « Ça, je peux le croire. »
J’avais voulu être rassurée.
Je l’étais presque.
Le troisième après-midi, pourtant, j’avais entendu quelque chose que je n’avais encore jamais entendu derrière cette porte.
Une voix basse. Celle de Jason.
Puis, très distinctement, trois mots :
« Attends ici, Lizzie. »
Ensuite, plus rien.
Pas même ses pas.
Je m’étais rapprochée du couloir, le cœur soudain trop rapide.
La radio avait augmenté de volume.
Et quelque part derrière la porte verrouillée, quelque chose avait raclé le sol pendant plusieurs longues secondes.