PARTIE 12 – Quand Lizzie comprit que je les avais observés en secret, sa première question fut beaucoup plus difficile que toutes celles de Jason

Lizzie me regardait par-dessus son bol de céréales.

Ses cheveux n’étaient pas encore brossés. Une mèche se dressait derrière son oreille. Le pull vert qu’elle avait insisté pour remettre dépassait sous son menton.

« Qu’est-ce que t’as fait ? »

Jason ne répondit pas pour moi.

Je lui en fus reconnaissante et, en même temps, j’aurais voulu qu’il le fasse.

Je pris une inspiration.

« J’ai eu peur à cause de toutes vos réunions dans le garage. »

Elle fronça les sourcils.

« Peur de quoi ? »

Voilà la question que Jason avait probablement redoutée.

Je choisis chaque mot.

« Je ne savais pas ce que vous faisiez. Et quand je ne comprends pas quelque chose, parfois mon imagination va trop loin. »

« Mais papa était avec moi. »

« Je sais. »

« Alors pourquoi t’avais peur ? »

Je jetai un regard à Jason.

Il resta calme.

« Parce que les adultes peuvent aussi avoir des peurs qui ne sont pas très logiques », expliquai-je. « Surtout quand quelque chose leur rappelle des choses anciennes. »

Lizzie ne sembla pas satisfaite.

« Et après ? »

Je sentis mes paumes devenir humides.

« J’ai voulu vérifier que tout allait bien. »

Jason intervint doucement.

« Maman a choisi une mauvaise façon de vérifier. »

Lizzie tourna les yeux vers lui.

Puis vers moi.

« Quelle mauvaise façon ? »

Il n’y avait plus de détour honnête.

« J’ai mis l’ancienne caméra de quand tu étais bébé dans le garage. »

Elle resta parfaitement immobile.

Je vis le moment où elle comprit.

Ses yeux s’élargirent.

« La caméra ? »

« Oui. »

« Celle qu’on mettait près de mon lit ? »

« Oui. »

« Dans le garage ? »

Je hochai la tête.

Son visage changea.

La surprise disparut.

Quelque chose de plus dur prit sa place.

« Tu nous as regardés ? »

La question était très simple.

Je répondis de la même manière.

« Oui. »

Elle baissa les yeux vers son pull.

Je sentis immédiatement ce que cela signifiait pour elle.

« Même quand je tricotais ? »

« Oui. »

« Tout ? »

« Pas tout le temps. Mais plusieurs fois. »

Elle posa sa cuillère.

« Alors tu savais. »

Je ne répondis pas assez vite.

« Tu savais pour mon cadeau. »

« Oui. »

Ses lèvres s’entrouvrirent.

« Hier matin aussi ? »

Ma gorge se serra.

« Oui. »

Lizzie regarda son père.

Puis moi.

« Tu faisais semblant ? »

« Non. »

Elle secoua immédiatement la tête.

« Si. Tu faisais la tête surprise. »

« J’étais vraiment émue. »

« Mais t’étais pas surprise. »

Je ne pouvais pas lui enlever cette vérité.

« Non. »

Elle repoussa son bol.

Un peu de lait éclaboussa la table.

Jason posa une main près d’elle mais ne la toucha pas.

« Hé. »

Lizzie se leva.

« J’ai travaillé super longtemps ! »

Sa voix se brisa sur les derniers mots.

Je me levai aussi.

« Je sais. »

« Non ! »

Elle recula.

« Si tu savais, alors c’était pas pareil ! »

Je m’arrêtai.

Tout ce que Jason m’avait dit la veille prit soudain un poids réel.

Elle avait attendu mon visage.

Elle avait imaginé ce moment.

Et je le lui avais volé.

« Tu as raison », dis-je.

Lizzie cligna des yeux.

Peut-être s’attendait-elle à ce que je la rassure.

À ce que je lui explique que cela ne changeait rien.

Mais cela changeait quelque chose.

Je refusais de lui dire le contraire simplement pour réduire ma culpabilité.

« Tu as raison. Je t’ai pris une partie de ta surprise. Et je suis désolée. »

Ses yeux se remplirent.

« Pourquoi t’as pas demandé ? »

La question me frappa plus violemment que tout ce que Jason avait dit.

Pourquoi n’avais-je pas demandé ?

J’avais demandé.

Mais jamais correctement.

Jamais en disant la vraie chose.

« Parce que j’avais peur que si je demandais, vous ne me disiez toujours pas. »

« Mais c’était le but ! »

Son indignation était parfaite.

Presque comique dans une autre situation.

Personne ne rit.

« Oui », répondis-je. « C’était le but. »

Elle essuya son nez avec sa manche.

« Donc t’as triché. »

Je baissai la tête.

« Oui. »

Le mot sembla la surprendre.

Les adultes cherchent souvent des termes plus compliqués quand les enfants utilisent celui qui convient.

Intrusion.

Anxiété.

Vérification.

Protection.

Pour Lizzie, j’avais triché.

Et elle avait raison.

Jason se leva lentement.

« Tu veux aller dans ta chambre un moment ? »

Elle hocha la tête.

Puis s’arrêta au pied de l’escalier.

Elle se retourna vers moi.

« Tu m’as regardée quand j’ai raté les mailles ? »

Je sentis mes yeux piquer.

« Oui. »

« Et quand j’ai pleuré ? »

Je ne me souvenais pas l’avoir vue pleurer franchement. Mais une vidéo pouvait contenir un moment que je n’avais pas regardé.

Je choisis de ne pas supposer.

« Je ne sais pas. Peut-être que la caméra l’a enregistré, mais je ne me rappelle pas avoir vu ça. »

« Mais elle pouvait ? »

« Oui. »

Elle serra les lèvres.

« C’est nul. »

Puis elle monta.

Sa porte se ferma.

Pas violemment.

Ce fut pire.

Un simple clic.

Jason resta près de la table.

Je regardai les céréales ramollir dans le bol abandonné.

« J’aurais voulu pouvoir éviter ça. »

Il répondit après un moment.

« Moi aussi. »

« Peut-être qu’on aurait dû attendre. »

« Peut-être. »

Il regarda l’escalier.

« Mais elle aurait fini par savoir que tu connaissais déjà le cadeau. »

« Comment ? »

« Parce qu’on vit ensemble. Parce que les enfants posent des questions. Parce que tu n’es pas très douée pour porter la culpabilité sans devenir étrange. »

J’eus presque un sourire.

Il disparut avant d’arriver.

« Est-ce qu’elle va me pardonner ? »

Jason me regarda.

« Ce n’est pas une question utile maintenant. »

Je compris.

Demander quand quelqu’un vous pardonnera peut devenir une autre manière de lui demander d’alléger votre malaise.

« D’accord. »

Nous nettoyâmes la table.

Personne ne monta immédiatement.

Nous laissâmes Lizzie seule.

Au bout d’environ vingt minutes, j’entendis des pas au-dessus de nous.

Puis le bruit d’un tiroir.

Encore du silence.

Je me demandai si elle retirait le pull.

Cette pensée me donna envie de pleurer.

Jason posa une tasse de café devant moi.

« Elle t’aime. »

Je regardai la vapeur.

« Je sais. »

« Et elle est en colère. »

« Je sais. »

« Les deux peuvent exister ensemble. »

Je hochai la tête.

Une demi-heure plus tard, Lizzie descendit.

Elle avait effectivement retiré le pull vert.

Elle portait un vieux sweat gris.

Je ne commentai pas.

Elle s’arrêta dans le salon.

« Papa ? »

« Oui ? »

« Est-ce que toi aussi tu savais pour la caméra ? »

« Non. »

« T’étais fâché ? »

Jason réfléchit avant de répondre.

« Oui. »

Elle me regarda.

« Beaucoup ? »

« Assez. »

« Et maintenant ? »

« Encore un peu. »

J’appréciai qu’il ne prétende pas que tout était réglé.

Lizzie s’assit sur le canapé, loin de moi.

« Elle a dit pardon ? »

Jason hocha la tête.

« Oui. »

« Et ça suffit ? »

Cette fois, il s’assit en face d’elle.

« Dire pardon est important. Mais ça ne suffit pas toujours tout seul. »

Elle joua avec le cordon de son sweat.

« Alors quoi ? »

« Après, on doit faire mieux. Et parfois attendre que l’autre personne soit prête. »

Elle regarda vers moi.

Je ne bougeai pas.

« Est-ce que je peux poser une question ? » demanda-t-elle.

« Tout ce que tu veux », répondis-je.

« Si moi je mettais une caméra dans ta chambre parce que je voulais savoir ce que tu faisais… tu serais fâchée ? »

La question me coupa le souffle.

« Oui. »

« Même si j’avais peur ? »

Je réfléchis.

« Je voudrais savoir pourquoi tu avais peur. Et je voudrais t’aider. Mais oui, je serais probablement fâchée que tu me filmes sans me demander. »

Elle hocha lentement la tête.

« Alors c’est pareil. »

« Oui. »

Je ne pouvais pas demander plus clair.

Elle resta silencieuse.

Puis son regard se posa sur le couloir menant au garage.

« Est-ce que la caméra est encore là ? »

« Non. »

« Où elle est ? »

« Dans un tiroir, éteinte. On a supprimé les vidéos. »

« Toutes ? »

Jason répondit.

« Toutes celles qu’on a trouvées. Et on a réinitialisé la caméra. »

Lizzie réfléchit.

« Je veux la voir. »

Je me levai immédiatement.

« D’accord. »

Nous montâmes tous les trois.

Dans la chambre, Jason ouvrit le tiroir.

La petite caméra blanche était là.

Lizzie la regarda sans la toucher.

« Elle est vraiment éteinte ? »

« Oui », dit Jason.

« Elle peut pas nous voir ? »

« Non. »

Elle me regarda.

« Promis ? »

La question me serra la gorge.

« Promis. »

Elle tendit enfin la main.

Jason lui donna l’appareil.

Lizzie le retourna.

Observa l’objectif noir.

« Je l’aimais bien quand j’étais bébé ? »

« Tu ne savais probablement même pas qu’elle était là », répondis-je.

Elle leva les yeux vers moi.

La phrase avait pris un sens que je n’avais pas voulu.

Je le vis immédiatement.

Elle aussi.

« Exactement », dit-elle.

Je fermai les yeux une seconde.

« Oui. Exactement. »

Elle reposa la caméra dans le tiroir.

Puis demanda :

« On peut la jeter ? »

Jason regarda vers moi.

Je n’hésitai pas.

« Oui. »

Nous descendîmes jusqu’au garage.

Jason prit un petit tournevis, retira la batterie et la carte mémoire déjà formatée pour qu’elles puissent être recyclées séparément. Lizzie observa chaque geste.

Puis elle prit le boîtier principal.

Elle le plaça dans une boîte destinée aux déchets électroniques.

Aucune cérémonie.

Aucun discours.

Juste un petit objet blanc disparaissant parmi de vieux câbles et un téléphone cassé.

Lorsque nous retournâmes vers la maison, Lizzie s’arrêta près du tapis brun.

Elle regarda son père.

« Est-ce que maman sait maintenant pour en dessous ? »

Jason répondit : « Oui. »

« Tout ? »

« Pas vraiment. »

Je fronçai les sourcils.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Jason posa une main sur le tapis.

« Tu as vu la trappe avec la caméra. Tu m’as vu descendre. Mais tu n’es jamais descendue toi-même. »

« Non. »

Il regarda Lizzie.

Elle semblait hésiter.

Puis elle s’avança vers le tapis.

« Alors montre-lui. »

Jason souleva un coin.

Je l’aidai à rouler le tissu.

La ligne carrée apparut dans le béton.

L’anneau métallique.

Tout était exactement comme sur l’écran.

Mais debout au-dessus, la trappe paraissait plus lourde, plus réelle.

Jason la souleva.

Des marches plongèrent dans un espace étroit éclairé par une petite ampoule fixée au mur.

Il descendit le premier.

Lizzie le suivit.

Je restai un instant au bord.

Puis je mis un pied sur la première marche.

Pour la première fois, je n’entrais pas dans leur secret en cachette.

Ils m’avaient invitée.

En bas, Jason alluma la lumière.

Le réduit était plus grand que je l’avais imaginé.

Des étagères avaient été nettoyées.

Les pelotes étaient rangées dans des paniers.

Quelques morceaux de laine pendaient encore d’un crochet.

Sur le mur du fond, Lizzie avait collé une feuille.

Je m’approchai.

Trois silhouettes étaient dessinées au feutre.

Un grand homme en bleu.

Une petite fille en vert.

Une femme en gris.

Au-dessus, Lizzie avait écrit :

NOTRE ÉQUIPE.

Je sentis ma gorge se serrer.

« Je l’ai fait avant qu’on se dispute », dit-elle derrière moi.

Je me retournai.

Elle ne souriait pas.

« Je sais. »

Elle resta près de Jason.

« Je suis encore fâchée. »

« Tu as le droit. »

« Je vais peut-être être fâchée longtemps. »

« Tu as le droit aussi. »

Elle observa mon visage.

Puis elle regarda le dessin.

« Mais t’es encore dans l’équipe. »

Ce fut tout.

Pas un pardon.

Pas encore.

Seulement une petite place laissée ouverte.

Je hochai la tête, incapable de parler.

Puis Jason se pencha vers une étagère.

« Il y a autre chose que tu n’as jamais vu sur les vidéos. »

Il tira une vieille boîte en métal cachée derrière les paniers de laine.

Elle était couverte de poussière et ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient utilisé pour mon anniversaire.

« Je l’ai trouvée ici le jour où j’ai découvert la trappe », dit-il.

Lizzie fronça les sourcils.

« C’est quoi ? »

Jason posa la boîte sur la petite table.

« Je ne sais pas encore. »

Il passa son doigt sous le loquet rouillé.

Celui-ci céda.

Et lorsque le couvercle s’ouvrit, aucun de nous ne parla.


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