L’année suivante, personne n’avait besoin d’organiser la récolte.
Elle arriva comme une tradition.
Au début du mois d’août, Helen envoya un message à Rob : « Est-ce que l’équipe des pommes existe toujours ? »
Maya lut la phrase au-dessus de son épaule.
« Évidemment. »
Elle avait grandi. Ses dessins étaient plus précis maintenant, mais elle refusait toujours de rendre toutes les pommes identiques. Certaines étaient petites. D’autres penchées. Une avait même une feuille mordue par une chenille.
« Parce que les vraies choses ont des défauts », expliqua-t-elle à Leo.
Il leva les yeux de son téléphone.
« Tu dis ça parce que tu as raté celle-là. »
« Non. »
« Tu as débordé. »
« C’est artistique. »
Leur dispute continua pendant que je sortais les bocaux.
Dale avait transformé une partie de son garage en petite zone de stockage. Des caisses propres étaient empilées contre le mur. Il avait acheté une nouvelle presse et installé une table pliante.
Le premier dimanche de récolte, Aaron arriva avec sa femme, Emily, et leur fils de sept ans, Nathan.
Ce fut la première fois que je voyais Dale avec son petit-fils.
Il ne ressemblait plus à l’homme qui surveillait autrefois Maya faire quatre trajets pour lui rendre des fruits.
Il suivait Nathan partout en lui demandant de ralentir, de ne pas courir avec un outil, de regarder où il posait les pieds.
Aaron leva les yeux au ciel.
« Tu sais que j’ai survécu à mon enfance ? »
Dale répondit : « Par chance. »
Nathan trouva le vieux panier métallique.
« Papa dit qu’il était à lui. »
Dale acquiesça.
« Maintenant il est à toi si tu veux. »
Aaron protesta aussitôt.
« Minute. J’étais venu le récupérer. »
Nathan serra le panier.
« Il me l’a donné. »
Dale eut l’air innocent.
« Trop tard. »
Je regardai Aaron.
« Les traditions familiales évoluent vite ici. »
Il sourit.
« Apparemment. »
Nous avons travaillé dans les deux jardins.
La clôture existait toujours, mais les portillons restaient ouverts.
Certains fruits étaient cueillis chez Dale. D’autres ramassés chez nous. Les caisses circulaient de l’un à l’autre sans que personne demande d’où venait exactement chaque pomme.
Leo, désormais assez grand pour effectuer davantage de tâches, aidait Rob avec la presse.
Nathan suivait Maya.
Elle lui apprenait à dessiner des étiquettes.
« Tu dois faire une pomme différente à chaque fois. »
« Pourquoi ? »
« Parce que sinon c’est ennuyeux. »
Nathan dessina une pomme bleue.
Maya la regarda.
« Bon. Pas aussi différente. »
Dale passa derrière eux.
« Laissez-la bleue. »
Maya leva les yeux.
« Une pomme bleue, ça existe pas. »
« Une pomme avec des feuilles géantes non plus. »
Elle le fixa.
Il venait de faire référence à l’une de ses toutes premières étiquettes.
Maya éclata de rire.
« Vous vous souvenez ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Dale ne répondit pas tout de suite.
« Parce que j’en ai gardé une. »
Elle se figea.
« Où ? »
« Dans mon garage. »
« Laquelle ? »
Dale essaya de continuer son chemin.
Maya se leva.
« Dale ! »
Il s’arrêta.
« Celle avec deux feuilles trop grandes. »
Elle semblait stupéfaite.
« C’était une de mes premières. »
« Je sais. »
« Elle était pas très belle. »
Dale haussa les épaules.
« Moi, je l’aime bien. »
Maya ne répondit plus.
Elle se rassit.
Pendant les dix minutes suivantes, elle dessina avec une concentration inhabituelle.
À midi, Aaron fit griller des sandwiches. Emily avait apporté une salade. Nous avons installé deux tables bout à bout sur notre terrasse.
Helen vint également.
C’était la première fois qu’elle voyait réellement l’endroit d’où provenait toute cette nourriture.
Elle resta sous le pommier.
« Donc c’est lui, le fameux arbre. »
Dale croisa les bras.
« Il a une réputation maintenant ? »
« Plus que vous ne pensez. »
Maya intervint : « C’est grâce à moi. »
Leo corrigea : « Grâce aux pommes. »
« Les pommes font pas d’étiquettes. »
Helen rit.
Elle expliqua qu’au fil des années, les dons issus de notre récolte étaient devenus attendus. Certains bénévoles reconnaissaient les bocaux avant même de lire les étiquettes.
« Plusieurs familles demandent parfois si “les pommes dessinées” sont revenues. »
Maya ouvrit grand les yeux.
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
Elle regarda ses mains, soudain beaucoup plus silencieuse.
Dale, lui aussi, semblait affecté.
Helen poursuivit : « Ce n’est évidemment qu’une petite partie de ce que nous distribuons. Mais les choses faites avec soin se remarquent. »
Rob répondit : « C’est exactement ce que nous voulions. »
Je le regardai.
Au départ, nous n’avions pas voulu créer une tradition.
Nous voulions simplement empêcher un mauvais après-midi de définir nos enfants.
Le reste était arrivé ensuite.
Après le déjeuner, Dale montra à Helen les branches qu’il avait fait conserver au-dessus de notre jardin.
Elle écouta l’histoire sans connaître tous les détails.
Puis elle demanda : « Pourquoi celles-là spécialement ? »
Dale regarda Maya.
« Parce que j’avais appris trop tard qu’une clôture n’est pas toujours une bonne raison pour empêcher quelque chose d’utile de passer. »
Maya leva la tête.
Elle réfléchit longtemps.
Puis elle posa la question.
« Dale, si vous pouviez revenir au premier jour, vous feriez quoi ? »
Toute la table se calma.
Il aurait été facile pour un adulte d’intervenir.
Personne ne le fit.
Dale posa son verre.
« Le jour où vous ramassiez les pommes ? »
« Oui. »
Il regarda le jardin.
« Je crois que je sortirais. »
Maya attendit.
« Et ? »
« Je vous demanderais ce que vous faites. »
« On aurait dit qu’on vous les rapportait. »
« Oui. »
« Et après ? »
Dale eut un petit sourire.
« Je vous remercierais. »
Maya semblait vouloir une réponse complète.
« C’est tout ? »
Il réfléchit.
« Peut-être que je vous dirais d’en garder quelques-unes. »
« Combien ? »
Leo soupira.
« Maya. »
« Je demande. »
Dale rit.
« Autant que vous voulez. »
Maya sembla satisfaite.
Mais elle n’avait pas fini.
« Et si vous pouviez revenir juste après avoir dit qu’on était des voleurs ? »
Le rire disparut.
Dale baissa les yeux.
Puis il répondit sans esquiver.
« Je dirais tout de suite que j’avais eu tort. »
« Vous attendriez pas un an ? »
« Non. »
« Vous donneriez quand même les pommes ? »
« Oui. »
Elle hocha la tête.
« D’accord. »
Et elle se remit à dessiner.
Aaron regardait son père.
Dale le remarqua.
« Quoi ? »
Aaron secoua la tête.
« Rien. »
Mais quelques secondes plus tard, il ajouta :
« C’est bien de t’entendre répondre comme ça. »
Dale acquiesça.
« J’aurais dû apprendre plus tôt. »
Aaron répondit : « Oui. »
Il n’ajouta pas « mais ce n’est pas grave ».
Il ne fallait pas effacer les années perdues pour reconnaître les progrès.
Dale l’accepta.
Cette capacité était probablement la plus grande différence entre l’homme qu’il était devenu et celui que nous avions rencontré près de la clôture.
En fin d’après-midi, nous avions rempli suffisamment de caisses pour la première grande série de la saison.
Helen chargea une partie directement dans son véhicule.
Avant de partir, elle prit une étiquette dessinée par Nathan : une énorme pomme bleue avec trois feuilles jaunes.
« Celle-là, je la garde. »
Maya protesta.
« Ce n’est pas réaliste. »
Helen la glissa dans sa poche.
« Justement. »
Nathan rayonna.
Dale regarda Maya.
« Tu vois ? »
Elle leva les yeux au ciel.
« D’accord, une pomme bleue par année. Pas plus. »
Une nouvelle règle venait d’être créée.
Le soir, après le départ de tout le monde, nous sommes restés quelques minutes dehors.
La table était sale.
Le sol collait légèrement.
Des morceaux de pelure avaient réussi à atteindre des endroits inexplicables.
Comme autrefois.
Sauf que cette fois, personne ne travaillait contre quelqu’un.
Rob posa son bras autour de mes épaules.
« Tu te souviens du premier seau ? »
« Oui. »
« Moi aussi », dit Dale derrière nous.
Nous nous retournâmes.
Il portait ce même vieux seau bleu.
À l’intérieur restaient cinq pommes.
Il nous le tendit.
« Vous l’aviez oublié de mon côté. »
Maya arriva.
Elle prit le seau.
Puis elle regarda Dale.
« Vous savez quoi ? »
« Quoi ? »
« Maintenant, si vous dites que les pommes sont à vous, personne va vous croire. »
Dale éclata de rire.
« J’ai probablement mérité ça. »
Maya serra le seau contre elle.
« Oui. »
Et cette fois, nous avons tous ri avec lui.