Aaron revint au début d’octobre, un samedi où le ciel avait cette couleur blanche et uniforme qui annonce une journée froide sans véritable pluie. Sa voiture se gara devant la maison de Dale peu après neuf heures. Cette fois, personne chez nous ne courut vers une fenêtre.
Nous savions qu’il viendrait.
Dale nous l’avait dit trois jours plus tôt, avec une désinvolture si étudiée qu’elle avait révélé exactement l’inverse. « Aaron passera samedi », avait-il annoncé tout en ramassant deux pommes près de sa clôture. « Il veut voir l’arbre. »
Rob avait simplement répondu : « C’est bien. »
Dale avait hoché la tête, puis ajouté après quelques secondes : « Il restera peut-être déjeuner. »
Pour quelqu’un qui prétendait nous transmettre une information banale, il avait réussi à la compléter trois fois.
Le samedi matin, nous travaillions dans le garage. La récolte touchait à sa fin, mais plusieurs caisses attendaient encore d’être triées. Leo vérifiait les fruits, Maya préparait des étiquettes et Rob réparait le joint d’une petite presse que Dale nous avait prêtée.
Nous avons entendu des voix de l’autre côté.
Une voix était celle de Dale.
L’autre était plus grave.
Puis un rire éclata.
Leo leva la tête.
« C’est lui. »
« Probablement », répondit Rob.
Personne ne bougea.
C’était une discipline étrange que nous avions acquise avec le temps : comprendre quand une histoire nous concernait et quand elle appartenait à quelqu’un d’autre.
Une demi-heure plus tard, pourtant, quelqu’un frappa à notre porte latérale.
C’était Dale.
Aaron se tenait derrière lui.
Il était plus grand que son père, avec les mêmes yeux gris mais une manière beaucoup moins rigide de tenir ses épaules. Il portait un vieux blouson de travail et avait les mains dans les poches.
Dale désigna notre garage.
« Je lui ai parlé du projet. »
Aaron sourit légèrement.
« Du projet des pommes, apparemment. »
Maya apparut immédiatement derrière moi.
« C’est l’équipe des pommes. »
Aaron regarda son père.
« Il m’avait dit “projet”. »
« Elle préfère “équipe” », expliqua Dale.
« C’est mieux », répondit Aaron.
Maya l’accepta aussitôt.
Les présentations furent étrangement simples. Rob serra la main d’Aaron. Leo fit de même avec un sérieux qui me rappela Dale. Maya se contenta de lui montrer l’étiquette qu’elle venait de terminer.
Deux pommes.
Une feuille verte.
Aucune clôture.
« C’est joli », dit Aaron.
Maya le fixa pour déterminer s’il était sincère.
« Merci. »
Puis elle retourna à ses crayons.
Aaron examina les caisses.
« Papa m’a raconté que vous donniez tout ça à une banque alimentaire. »
« Une grande partie », répondit Rob.
« Et lui aussi maintenant ? »
Nous avons tous regardé Dale.
Il soupira.
« Oui, moi aussi. »
Aaron eut un petit sourire.
« Ça, j’aurais payé pour le voir il y a cinq ans. »
Dale ne réagit pas défensivement.
Il répondit simplement : « Moi aussi, probablement. »
Cette phrase modifia l’atmosphère.
Aaron le regarda.
Puis il baissa les yeux vers une caisse.
« Vous avez besoin d’aide ? »
Rob lui tendit immédiatement une paire de gants.
« Toujours. »
Pendant presque une heure, nous travaillâmes tous ensemble.
Aaron connaissait mieux le pommier que je ne l’aurais imaginé. Il savait quelles branches produisaient les fruits les plus sucrés et lesquelles donnaient souvent des pommes plus petites. Il se souvenait même d’un ancien panier que Dale utilisait lorsqu’il était enfant.
« Celui avec la poignée métallique ? » demanda Dale.
Aaron hocha la tête.
« Celui qui me pinçait toujours les doigts. »
« Tu refusais de le tenir correctement. »
« J’avais huit ans. »
« C’est précisément l’âge où on peut apprendre à tenir un panier. »
Aaron regarda Rob.
« Vous voyez ? Il n’a pas complètement changé. »
Rob sourit.
« Personne n’a promis un miracle. »
Même Dale rit.
À midi, nous avons sorti du pain, du fromage, une soupe que j’avais préparée la veille et plusieurs pommes coupées en quartiers.
La scène me sembla presque absurde lorsque je pensai à l’année précédente.
La première dispute avait commencé parce que Dale ne supportait pas l’idée que deux enfants puissent tenir ses pommes.
Maintenant, son fils mangeait à notre table pendant que Maya lui expliquait comment elle classait les étiquettes.
Après le repas, Aaron regarda l’arbre.
« Tu l’as vraiment fait élaguer. »
Dale se leva.
« Il en avait besoin. »
« Tu disais toujours que personne ne savait le tailler correctement. »
« J’avais tort. »
Aaron resta immobile.
Ce n’était pas la réponse qu’il attendait.
Dale sembla s’en rendre compte.
« Quoi ? »
Aaron secoua la tête.
« Rien. C’est juste étrange de t’entendre dire ça aussi facilement. »
Un silence tomba.
Pas hostile.
Seulement chargé.
Dale posa sa tasse.
« Je m’entraîne. »
Aaron eut un sourire sans joie.
« Avec les voisins ? »
Dale regarda vers Maya et Leo.
« Au début, contre eux. »
Aaron ne répondit pas.
Dale poursuivit.
« Ensuite grâce à eux, peut-être. »
Maya était trop occupée à colorier pour mesurer la portée de la phrase.
Leo, lui, écoutait.
Aaron passa une main sur son visage.
« Papa, on n’a pas besoin de faire ça ici. »
« Non. »
Dale inspira.
« Mais si j’attends toujours le bon endroit, je vais trouver une nouvelle raison d’attendre. »
Je me levai.
« Les enfants, venez m’aider dans la cuisine. »
Leo comprit immédiatement.
Maya protesta.
« J’ai pas fini. »
« Tu finiras dedans. »
Nous les avons emmenés avec nous.
Rob resta près de la porte quelques secondes, puis suivit.
Nous avons laissé Dale et Aaron dehors.
Je ne sais pas exactement ce qu’ils se sont dit pendant les quarante minutes suivantes.
Je sais seulement que leurs voix ne montèrent jamais.
À un moment, Aaron se leva et marcha jusqu’au pommier.
Dale le rejoignit.
Ils restèrent debout sous les branches pendant longtemps.
Lorsque Aaron revint dans la maison pour reprendre sa veste, ses yeux étaient rouges.
Dale n’entra pas.
Aaron regarda Rob.
« Il m’a montré votre lettre. »
Rob ne répondit pas immédiatement.
« La lettre originale ? »
« Une copie. »
« D’accord. »
Aaron remit sa veste.
« Je comprends pourquoi elle l’a énervé. »
Je souris malgré moi.
« Lui aussi a dit ça. »
Aaron regarda vers son père.
« Elle ne lui laissait aucun endroit pour se cacher. »
C’était presque exactement les mots de Dale.
Puis Aaron ajouta : « Il m’a dit qu’il avait fait la même chose avec moi pendant des années. Chercher une phrase à contester au lieu d’écouter ce que j’essayais de lui dire. »
Rob hocha lentement la tête.
« Et vous ? »
Aaron prit son temps.
« J’ai fait d’autres choses. »
Il ferma sa veste.
« Mais aujourd’hui, on a parlé de ce qu’il avait fait, lui. Pour une fois, sans négocier pour savoir qui avait souffert davantage. »
Il sortit.
Dale l’attendait près de la voiture.
Ils ne se prirent pas dans les bras.
Pas tout de suite.
Aaron ouvrit sa portière, puis se ravisa.
Il revint vers son père.
Ils se serrèrent brièvement.
Dale posa une main derrière son épaule.
Puis Aaron partit.
Notre voisin resta sur le trottoir jusqu’à ce que la voiture disparaisse.
Quand il rentra chez lui, il passa devant notre portail.
Rob était dehors.
« Ça va ? » demanda-t-il.
Dale s’arrêta.
« Je crois. »
Il regarda l’arbre.
« Il reviendra. »
« C’est ce qu’il a dit ? »
« Oui. »
Puis Dale sourit.
« Et il veut récupérer le vieux panier métallique. »
Rob éclata de rire.
« Vous l’avez encore ? »
« Bien sûr. »
« Pourquoi ? »
Dale sembla presque offensé.
« Parce qu’il fonctionne parfaitement. »
Cette fois, nous avons tous ri.
Le dimanche matin, Maya sortit avec son seau bleu.
La récolte était presque terminée.
Elle ramassa trois pommes tombées dans notre jardin.
Puis elle regarda la clôture.
Dale était de l’autre côté.
Elle leva un fruit.
« Celle-là va à Helen ! »
Dale leva sa tasse.
« D’accord. »
Maya se tourna vers moi.
« Il a pas demandé qu’on la rende. »
« Non. »
Elle mit la pomme dans le seau.
Son geste était devenu si naturel qu’elle ne remarqua même pas ce qu’il aurait signifié un an auparavant.
Moi, si.