Le premier samedi de récolte, nous avons commencé à sept heures quarante. Une année auparavant, Rob avait établi l’horaire avec la précision d’un responsable de projet. Cette fois, personne n’avait besoin de réunion. Leo connaissait le tri. Maya savait déjà où ranger ses crayons. J’avais préparé les bocaux la veille. Rob avait nettoyé les grandes casseroles.
La nouveauté se trouvait de l’autre côté de la clôture.
Dale travaillait lui aussi.
Il avait placé deux caisses sous les branches basses et cueillait les fruits avant qu’ils ne tombent. Il ne nous parlait presque pas. De temps en temps, il regardait notre côté, puis déposait une nouvelle pomme dans sa caisse.
À neuf heures, il apparut près du portillon latéral avec une caisse pleine.
« Vous avez de la place ? »
Rob regarda la table déjà couverte de fruits.
« Toujours. »
Dale posa la caisse.
« Celles-là sont mûres. Les autres peuvent attendre quelques jours. »
Maya souleva un fruit.
« Elles sont plus belles que l’année dernière. »
« L’élagage a aidé », répondit Dale.
Elle hocha la tête, comme si elle avait elle-même commandé les travaux.
« Je vais faire des nouvelles étiquettes. »
Dale eut un petit mouvement du coin de la bouche.
« J’espère bien. »
Maya resta immobile.
Je la vis vérifier silencieusement qu’elle avait bien entendu.
« Vous aimez mes dessins ? »
La question sortit directement.
Dale se retrouva pris au piège par sa propre phrase.
« Oui. »
Maya attendit.
Il ajouta : « Ils sont bien faits. »
« Je sais. »
Puis elle repartit.
Dale me regarda.
« Elle est toujours comme ça ? »
« Depuis sa naissance. »
« Je vois. »
La matinée continua. Notre cuisine retrouva son odeur de pomme et de cannelle. Mais cette fois, quelque chose était différent : toutes les heures environ, Dale apportait une nouvelle caisse. Pas seulement les fruits tombés chez nous. Il cueillait volontairement les siens.
Leo remarqua le détail.
« Il nous donne vraiment sa récolte. »
Rob coupa une pomme en quartiers.
« Une partie. »
« Mais il pourrait la garder. »
« Oui. »
Leo resta silencieux.
À midi, il traversa chez Dale pour lui rendre une caisse vide.
Il revint dix minutes plus tard avec une autre pleine.
« Il veut savoir si on peut faire du cidre. »
Rob leva les yeux.
« Pour la banque alimentaire ? »
« Oui. »
« On vérifiera avec Helen. »
Leo allait repartir.
Je l’arrêtai. « Mange d’abord. »
Il regarda la caisse.
« Dale attend. »
« Dale survivra quinze minutes. »
Depuis l’autre côté de la fenêtre, Dale leva sa tasse comme s’il confirmait cette information.
Nous avons déjeuné dehors. Après quelques minutes, Rob fit quelque chose que je n’avais pas anticipé.
Il leva la voix.
« Dale ! »
Notre voisin regarda par-dessus la clôture.
« Vous voulez manger avec nous ? »
La question resta suspendue dans l’air.
Je tournai lentement la tête vers mon mari.
Il me regarda comme pour demander silencieusement s’il venait de faire une énorme erreur.
Dale, lui, semblait encore plus surpris.
« Non, merci. »
Rob hocha la tête.
« D’accord. »
Nous avons repris notre repas.
Puis, trente secondes plus tard, la porte latérale de Dale s’ouvrit.
Il entra dans notre jardin.
« Enfin, si vous avez assez. »
Maya se poussa sur le banc.
« On a beaucoup. »
Il s’assit au bout de la table.
Personne ne savait quoi dire.
J’ai servi du thé glacé.
Leo parla le premier.
« Les pommes cette année sont meilleures. »
Dale hocha la tête.
« Moins de fruits sur chaque branche. Plus de nourriture pour ceux qui restent. »
Leo s’intéressa immédiatement à l’explication.
« Donc si on coupe certaines fleurs au printemps, les autres fruits deviennent plus gros ? »
« Souvent, oui. »
La conversation glissa vers l’arbre, ce qui soulagea tout le monde.
Dale expliqua comment il avait appris à le tailler. Son père avait planté l’arbre près de quarante ans auparavant, bien avant notre arrivée dans le quartier. Lorsque nous entendîmes cela, même Rob sembla surpris.
« Votre père l’a planté ? »
« Oui. »
Dale regarda les branches.
« Il aimait les pommes. »
Maya demanda : « Et votre fils ? »
Le visage de Dale changea.
La question aurait pu sembler intrusive venant d’un adulte. Dans la bouche de Maya, elle n’avait aucun calcul. Elle se souvenait seulement que Leo avait mentionné un fils capable de réparer les gouttières.
Dale posa son verre.
« Mon fils aussi. »
Il resta silencieux un moment.
Puis il ajouta : « On ne se parle plus beaucoup. »
Maya fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
Je posai rapidement une main sur son bras.
« Maya. »
Dale leva légèrement la main.
« Ce n’est pas grave. »
Il regarda son verre.
« On s’est disputés il y a plusieurs années. »
Leo demanda : « À cause de quoi ? »
« De beaucoup de choses. »
Il réfléchit.
« Et probablement d’une seule chose qui avait commencé bien avant toutes les autres. »
Rob et moi échangeâmes un regard.
Dale continua sans que personne l’encourage.
« Quand on laisse une dispute durer assez longtemps, après un moment on ne se souvient même plus exactement de la première raison. On se souvient surtout qu’on est censé être en colère. »
La tache brune sur notre vieux cabanon me revint immédiatement en mémoire. Une pomme laissée trop longtemps au mauvais endroit.
Maya, elle, demanda : « Vous pourriez lui écrire une lettre. »
Dale releva la tête.
Rob faillit s’étouffer avec son thé.
« Une lettre ? »
« Papa vous a écrit une lettre. »
Personne n’aurait pu arrêter cette conversation désormais.
Dale regarda Rob.
Rob regarda sa fille.
« C’est vrai », dit finalement Dale.
Maya poursuivit : « Et après vous avez apporté des pommes. »
« Oui. »
« Donc les lettres marchent. »
Dale ne répondit pas.
Pour la première fois depuis longtemps, je vis quelque chose d’ouvertement douloureux sur son visage.
Il resta avec nous encore dix minutes, puis se leva.
« Merci pour le déjeuner. »
« Merci pour les pommes », répondit Rob.
Dale regarda les enfants.
« Je vais chercher les autres caisses. »
Après son départ, personne ne parla pendant quelques secondes.
Puis Leo se tourna vers Maya.
« Tu demandes vraiment n’importe quoi aux gens. »
« Mais maintenant on sait. »
« On n’avait pas besoin de savoir. »
Elle haussa les épaules.
« Peut-être lui, si. »
Le reste de la journée continua normalement, mais l’histoire du fils de Dale resta avec moi.
Le soir, lorsque les enfants furent couchés, Rob s’assit sur la terrasse.
« Je comprends mieux certaines choses. »
Je m’installai à côté de lui.
« Moi aussi. »
« Ça n’excuse rien. »
« Non. »
Il regarda l’arbre.
« Mais un homme qui a passé des années à refuser de faire le premier pas avec son propre fils n’allait probablement pas devenir soudain très doué pour présenter des excuses à deux enfants. »
« Pourtant il a fait des pas. »
« Oui. »
La semaine suivante, Dale participa encore davantage.
Il apporta des fruits. Aida Rob à transporter les caisses. Téléphona même à Helen après nous avoir demandé son numéro pour vérifier quels produits seraient les plus utiles.
Lorsque je l’appris, je fus surprise.
« Vous l’avez appelée vous-même ? »
« Oui. »
« Et ? »
« Elle dit qu’ils manquent surtout de compote individuelle et de fruits séchés. »
Il sortit une feuille.
« J’ai noté les quantités recommandées. »
Bien sûr qu’il avait noté les quantités.
Nous avons suivi le plan.
À la fin du deuxième week-end, notre table était de nouveau couverte. Pas autant que l’année précédente, mais suffisamment pour remplir le coffre.
Cette fois, Dale nous accompagna.
Il conduisit sa propre voiture, car il avait encore deux caisses de produits.
Maya semblait plus excitée que si nous allions au parc.
Lorsque Helen vit Dale, elle comprit immédiatement.
« Vous devez être le propriétaire de l’arbre. »
Dale sembla ne pas savoir si c’était un compliment.
« Oui. »
Helen lui tendit la main.
« Alors merci. »
Il la serra.
« Ce sont eux qui ont fait le travail. »
« Peut-être. Mais les fruits viennent bien de quelque part. »
Dale regarda notre famille.
« Oui. »
Pendant le déchargement, Maya lui montra fièrement les nouvelles étiquettes.
Cette année, elles représentaient deux pommes côte à côte, séparées par une petite ligne brune.
« C’est la clôture », expliqua-t-elle.
Dale observa le dessin.
« Et pourquoi les pommes sont des deux côtés ? »
« Parce qu’elles finissent au même endroit. »
Il resta silencieux.
Puis il posa doucement le bocal dans le carton.
Sur le trajet du retour, Dale roulait derrière nous.
Maya regarda sa voiture par la vitre arrière.
« Maintenant il fait partie de l’équipe. »
Leo soupira.
« Oui. »
« Tu vois ? »
« Oui. »
« Je te l’avais dit. »
« Non. Tu avais demandé. »
Elle réfléchit.
« C’est presque pareil. »
Le soir même, alors que le soleil descendait, Dale vint jusqu’à notre terrasse.
Il n’avait pas de sac.
Pas de caisse.
Pas de feuille.
Rien dans les mains.
Il demanda : « Les enfants sont là ? »
Mon cœur accéléra.
Rob les appela.
Maya et Leo sortirent.
Dale resta debout devant eux.
Il inspira.
Puis, après presque un an d’attente, il dit :
« Il y a quelque chose que j’aurais dû vous dire depuis longtemps. »