Lorsque Clara distingua enfin les premiers immeubles de Dallas, le soleil était déjà haut au-dessus de l’horizon. L’autobus avait pris du retard en approchant de la ville, et chaque ralentissement lui avait paru inutilement long. Elle gardait son sac serré contre elle, la photographie de Leonard dans une poche intérieure. À plusieurs reprises, elle avait essayé de calculer combien de temps il lui resterait pour rejoindre le cimetière. Les chiffres changeaient selon la circulation, mais une évidence demeurait : elle risquait d’arriver après le début de la cérémonie.
La nuit passée sur la route avait rendu ses jambes douloureuses. Clara se leva avec difficulté lorsqu’un arrêt prolongé permit aux voyageurs de marcher quelques minutes. Elle acheta une bouteille d’eau et demanda au conducteur combien de temps les séparait encore du centre de Dallas. Il consulta l’horloge du tableau de bord avant de lui répondre. Elle acquiesça sans protester. Ce n’était pas sa faute. Pourtant, lorsqu’elle regagna son siège, elle dut résister à l’envie absurde de lui demander de rouler plus vite pour une mère qui ignorait toujours comment son fils était mort.
Elle regardait défiler les quartiers résidentiels, les stations-service et les bâtiments commerciaux sans vraiment les voir. Cette ville avait transformé Leonard. Il y était arrivé avec ses diplômes, ses économies et l’assurance de celui qui pensait pouvoir construire quelque chose de durable. Clara se rappelait ses premières semaines à Dallas. Il l’appelait souvent en fin de journée pour raconter les difficultés du travail, les collègues qui lui plaisaient ou les projets auxquels il espérait participer. Son enthousiasme la rassurait. Elle acceptait alors plus facilement la distance qui les séparait.
Plus tard, les conversations avaient changé. Leonard parlait moins librement de l’entreprise. Il semblait surveiller les mots qu’il employait lorsqu’il évoquait Lawrence Cobb ou certains contrats. Clara lui avait demandé une fois s’il rencontrait des problèmes. Il avait répondu qu’une société de construction connaissait toujours des complications administratives et qu’elle n’avait pas à s’en inquiéter. Son ton l’avait surprise. Puis il avait parlé d’autre chose, comme si sa question avait été déplacée. Clara n’avait pas insisté, regrettant maintenant cette prudence.
Elle sortit son téléphone et relut leurs anciens échanges. Les messages les plus récents étaient brefs, souvent espacés de plusieurs semaines. Avant cela, Leonard lui envoyait des photographies de chantiers et lui demandait son avis sur des sujets qui n’avaient rien à voir avec son métier. Il avait même photographié une poêle de riz complètement brûlé. Clara se souvenait de son rire lorsqu’elle lui avait expliqué que la cuisson ne pouvait pas être sauvée. Le dernier échange conservé sur l’écran ne ressemblait pas à une rupture définitive. Il ressemblait à une conversation interrompue trop tôt.
La matinée avançait. Clara songea à appeler de nouveau Veronica, mais elle connaissait déjà le résultat probable. Elle préféra écrire une dernière fois : « Je suis en route. Je veux voir Leonard avant qu’on ferme sa tombe. » Elle relut le message, puis l’envoya. Une confirmation apparut sur l’écran. Cela ne signifiait pas que sa belle-fille l’avait lu. Au moins ne pourrait-elle pas prétendre que Clara avait choisi de rester chez elle. Quelques minutes plus tard, aucun signe de réponse n’était apparu.
À la gare routière, Clara descendit avec les autres passagers. Le bruit des moteurs, les annonces diffusées par les haut-parleurs et le mouvement des voyageurs lui donnèrent l’impression d’être perdue dans une ville trop grande pour elle. Elle consulta l’adresse du cimetière, la recopia sur un morceau de papier et demanda à un employé quel moyen de transport serait le plus rapide. Il lui indiqua l’endroit où attendre un taxi. Lorsqu’elle évoqua l’enterrement de son fils, son interlocuteur cessa de lui expliquer les différentes lignes de bus et lui conseilla de prendre une voiture directement.
Clara accepta le prix de la course sans négocier. Elle avait passé sa vie à compter les dépenses de la ferme, mais l’argent lui paraissait maintenant secondaire. Le chauffeur rangea son sac sur la banquette et saisit l’adresse dans son appareil de navigation. Elle lui demanda s’il connaissait le cimetière. Il hocha la tête. Elle lui expliqua qu’une cérémonie devait s’y dérouler dans la matinée et qu’elle était déjà en retard. Il observa son visage dans le rétroviseur, puis se concentra sur la circulation.
Pendant le trajet, Clara fit défiler les photographies de Leonard qu’elle conservait dans son téléphone. Sur l’une d’elles, il portait un costume bleu foncé et souriait à côté de Veronica. Clara reconnaissait cette tenue. Leonard l’avait achetée avant une importante réception professionnelle. Il avait ensuite plaisanté sur le prix du tissu et sur les compliments de sa femme. La photographie datait d’une période où leur mariage semblait encore heureux. Elle avait longtemps essayé de comprendre quand les choses avaient commencé à se détériorer.
Veronica était entrée dans leur famille avec une aisance qui avait immédiatement séduit Leonard. Elle connaissait les bonnes manières, les relations utiles et la façon de rendre une conversation agréable lorsqu’elle y trouvait un intérêt. Clara l’avait accueillie sans réserve lors de leur première rencontre. Elle voulait croire que son fils avait trouvé quelqu’un avec qui partager les responsabilités de sa vie. Les tensions étaient venues plus tard, lorsque chaque désaccord semblait devoir se régler par l’éloignement de Leonard plutôt que par une discussion.
Clara se reprochait parfois d’avoir réagi avec trop de franchise. Elle n’avait jamais possédé le talent de dissimuler son mécontentement derrière un sourire. Lorsque Veronica avait conseillé à Leonard de vendre une partie des terres familiales pour financer un projet, Clara avait répondu que la ferme n’était pas un compte bancaire disponible pour les ambitions de Dallas. Leonard avait défendu son épouse. L’affaire s’était terminée sans vente, mais la discussion avait laissé une trace. Depuis, Veronica évoquait rarement les terres et Clara évitait de lui parler d’argent.
Le chauffeur quitta une grande avenue pour emprunter une route bordée d’arbres. Il lui annonça qu’ils approchaient du cimetière. Clara rangea son téléphone. Une chaleur désagréable lui monta dans la poitrine. Elle avait encore espéré découvrir, en arrivant, une erreur administrative ou une confusion de noms. Mais les véhicules stationnés devant l’entrée lui retirèrent cette consolation. Plusieurs voitures sombres occupaient les places proches du portail. Un employé en tenue de service dirigeait les visiteurs vers une allée intérieure.
Elle paya la course et descendit sans attendre que le chauffeur lui propose de l’aide. Le gravier crissa sous ses chaussures. Une brise fraîche traversait les arbres et agitait les rubans des couronnes disposées près du chemin. Clara resserra son châle autour de ses épaules. Elle aperçut des silhouettes rassemblées au loin. Certaines portaient des costumes, d’autres des manteaux noirs. Personne ne se dirigeait vers une chapelle. Tous semblaient déjà réunis devant une fosse ouverte. Elle comprit que la cérémonie touchait probablement à sa fin.
Elle avança aussi vite que le lui permettaient ses jambes. Au passage, elle remarqua l’absence de plusieurs visages qu’elle aurait dû reconnaître. Les cousins de Leonard, les anciens voisins de Waco, les amis qui l’avaient vu grandir : aucun ne semblait présent. Elle chercha même une personne de sa paroisse, quelqu’un qui aurait pu prévenir les proches. Rien. Cette réunion avait été organisée autour de la vie professionnelle de son fils, comme si les années passées à la ferme ne comptaient plus.
Le cercueil était déjà suspendu au-dessus de la tombe. Clara le vit entre deux rangées de personnes. Des sangles soutenaient la caisse sombre, placée sur un dispositif métallique. Les porteurs attendaient près des commandes. Plusieurs couronnes volumineuses formaient une barrière de fleurs blanches et vertes autour de l’emplacement. Des lys diffusaient une odeur lourde. Clara s’arrêta une seconde pour reprendre son souffle. Voilà donc où elle arrivait après cette nuit de voyage : devant une boîte sur le point de disparaître sous la terre.
Elle observa les alentours. Il n’y avait pas eu de longue procession, du moins rien qu’elle puisse encore voir. Aucun chant ne s’élevait. Aucun prêtre ne se tenait près de la tombe. Les quelques personnes présentes parlaient à voix basse, avec cette réserve particulière des réunions où chacun attend surtout la fin. Deux hommes en costume consultaient régulièrement leur montre. Clara en remarqua un troisième qui regardait vers le portail. Elle eut l’impression étrange que son arrivée risquait de perturber quelque chose de prévu.
Puis elle aperçut Veronica. Sa belle-fille se tenait près du cercueil, vêtue d’une robe noire soigneusement ajustée. Des lunettes sombres lui couvraient les yeux. Ses cheveux étaient impeccablement arrangés, et elle tenait son sac contre elle avec une rigidité inhabituelle. Clara aurait voulu découvrir sur son visage les signes évidents d’une douleur insurmontable. Elle ne vit d’abord qu’une femme tendue, attentive aux gestes des employés funéraires. Quand Veronica leva les yeux vers l’allée, leur rencontre sembla la prendre entièrement au dépourvu.
Clara ne lui adressa pas immédiatement la parole. Elle chercha Leonard parmi les personnes présentes, bien qu’elle sût que cela n’avait aucun sens. Ce réflexe lui fit mesurer la violence de la situation. Pendant des dizaines d’années, lorsqu’elle entrait quelque part, elle cherchait son fils du regard. Elle avait toujours fini par le trouver, même au milieu d’une foule. Cette fois, aucun homme ne lui répondit d’un sourire. Il n’y avait qu’un cercueil suspendu et une épouse qui semblait incapable de soutenir son regard.
Un employé des pompes funèbres fit un geste vers les hommes chargés de la descente. Clara vit l’un d’eux saisir une commande. Elle comprit que les dernières secondes étaient arrivées. Si elle attendait une explication polie, le cercueil serait bientôt trop bas pour qu’on l’ouvre. Elle posa son sac au bord de l’allée et s’avança entre deux invités. L’un d’eux murmura quelque chose qu’elle ne distingua pas. Elle ne ralentit pas. Toute son attention était fixée sur la distance qui la séparait de la tombe.
« Arrêtez ! » cria-t-elle. Sa voix porta plus loin qu’elle ne l’avait prévu. Les conversations cessèrent. Un homme se retourna brusquement. Le mécanisme funéraire s’immobilisa, mais personne ne sembla savoir qui devait intervenir. Clara se fraya un passage entre les couronnes. Elle distinguait maintenant le grain du bois, les poignées métalliques et la lumière qui se reflétait sur le couvercle. Elle tendit la main vers le cercueil comme si elle pouvait sentir à travers cette surface la présence de son fils.
Veronica s’approcha rapidement. « Madame Clara, vous ne devriez pas être ici dans cet état. » Clara la regarda sans comprendre ce que ces mots étaient censés signifier. Sa belle-fille lui prit légèrement le bras, probablement pour l’écarter des employés. Clara retira sa main. « Dans quel état faudrait-il que j’arrive ? » demanda-t-elle. Veronica jeta un regard autour d’elles. « La cérémonie est presque terminée. Nous parlerons après. » Clara contempla la fosse ouverte. « Après quoi ? Après que vous l’aurez enterré ? »
Un silence pesant suivit cette question. Plusieurs personnes baissèrent les yeux. Clara reconnut alors Lawrence Cobb, placé un peu en retrait. Il portait un costume sombre et tenait ses mains jointes devant lui. À son côté se trouvait un jeune homme avec une mallette, probablement le juriste qu’elle avait tenté de joindre. Lawrence se rapprocha en adoptant une expression compatissante. Il lui présenta ses condoléances. Clara n’y répondit pas. Elle lui demanda seulement depuis combien de temps il savait que Leonard était mort.
Lawrence hésita avant de parler des dispositions prises par l’entreprise. Il expliqua que les dernières journées avaient été difficiles et que Veronica avait dû prendre plusieurs décisions urgentes. Clara l’écouta sans bouger. Elle remarqua qu’il ne répondait pas exactement à la question. « Je vous demande depuis quand vous savez ce qui est arrivé à mon fils », répéta-t-elle. Il échangea un regard furtif avec le jeune avocat. « Les circonstances sont compliquées, madame Vance. » Clara sentit sa patience se réduire.
Elle revint vers Veronica. « Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée ? » Sa belle-fille ôta lentement ses lunettes. Ses yeux étaient fatigués, mais son regard demeurait ferme. Elle affirma que Leonard avait souhaité des obsèques discrètes et que leurs relations familiales étaient devenues difficiles. Clara ne comprenait pas comment une querelle pouvait être transformée en exclusion définitive. « Nous nous étions disputés, Veronica. Nous n’avions pas cessé d’être mère et fils. » Veronica serra les lèvres. Elle répondit qu’elle essayait simplement de respecter les volontés de son mari.
Clara se tourna vers le cercueil. Elle imagina Leonard enfermé à l’intérieur, portant peut-être ce costume bleu qu’il aimait tant. Elle se rappela la médaille de saint Christophe qu’elle lui avait offerte lors de sa remise de diplôme. Il l’avait attachée à une chaîne et lui avait promis de la conserver. Cette image lui donna une force nouvelle. Même si son fils était réellement mort, elle voulait savoir ce qu’il avait traversé, qui l’avait accompagné dans ses derniers instants et pourquoi tout avait été accompli sans elle.
Veronica lui demanda de s’éloigner de la tombe. Lawrence appuya sa demande d’un signe de tête. Derrière eux, un des employés funéraires attendait une instruction. Clara regarda cet homme dont elle ignorait le nom. Il paraissait embarrassé, mais ses mains demeuraient près des commandes. Elle comprit qu’une autorisation donnée par Veronica suffirait probablement pour que le cercueil descende. À cet instant, les formules de politesse et les relations professionnelles n’avaient plus aucune importance. Clara devait empêcher un geste qui ne pourrait pas être facilement annulé.
Elle avança jusqu’au bord de la fosse. Sous ses chaussures, la terre humide était encore meuble. Elle entendit quelqu’un lui conseiller de reculer, mais ne distingua pas qui avait parlé. Elle posa une main sur la structure métallique et regarda les employés un par un. « Je suis Clara Vance. Leonard est mon seul enfant. Personne ne m’a prévenue qu’il était mort. Je n’ai pas pu lui dire adieu. Et maintenant vous voudriez que je vous regarde l’enterrer sans même ouvrir cette boîte ? »
Personne ne répondit immédiatement. Le directeur des pompes funèbres semblait chercher une solution qui éviterait de prolonger la scène. Clara vit ses yeux passer de Veronica à Lawrence, puis revenir vers elle. Cette hésitation confirma sa décision. Elle ne demanderait plus à sa belle-fille la permission de faire son deuil. Elle se plaça directement devant la tombe, les mains tremblantes mais les pieds solidement plantés sur la terre fraîche. Un murmure parcourut l’assistance. Veronica fit un pas en avant, puis s’arrêta.
« Vous ne l’enterrerez pas tant que je n’aurai pas vu mon fils », déclara Clara. Sa voix n’était plus celle d’une femme demandant un service. Elle parlait assez fort pour que les porteurs l’entendent. Elle regarda une dernière fois le cercueil, puis les hommes prêts à le descendre. « Si vous continuez, il faudra me faire tomber dans cette fosse avec lui. » Le directeur leva aussitôt la main pour arrêter toute manœuvre. Et lorsque Clara se retourna vers Veronica, elle vit enfin ce qui lui avait manqué depuis son arrivée : non pas de la peine, mais une peur soudaine.