Je ne savais pas qu’un simple geste pouvait me bouleverser autant.
Ce dimanche-là, Caleb avait décidé d’emmener les six enfants près d’un ruisseau voisin.
Il leur avait promis une sortie.
Je n’avais aucune raison de m’y opposer.
Le dimanche était normalement mon jour de repos.
Je choisis de rester au ranch.
Il y avait quelques vêtements à raccommoder.
Je préférais aussi profiter du calme.
Avant leur départ, les enfants avaient rempli la cuisine de questions.
Lucy voulait savoir combien de temps ils resteraient.
Thomas avait déjà trouvé une raison de se disputer avec Daniel.
Grace demandait si elle devait mettre ses chaussures les plus solides.
Samuel suivait Caleb partout.
Emma essayait d’obtenir des réponses précises à toutes les questions des autres.
Je les regardais depuis la table.
Ils étaient bruyants.
Impatients.
Vivants.
Caleb avait du mal à faire sortir tout le monde en même temps.
Je lui souhaitai bon courage.
Il me lança un regard qui me fit sourire.
Puis ils partirent.
Le silence revint.
Je m’installai avec les vêtements.
Une chemise de Daniel avait besoin de quelques points.
Le tissu était encore solide.
Seule la couture avait cédé.
Je pris mes ciseaux.
Thomas avait fini par me les rendre.
Je ne lui avais pas demandé d’expliquer pourquoi il les avait cachés.
Nous étions parvenus à un accord silencieux.
Je n’en parlais plus.
Il ne recommençait pas.
Je travaillai tranquillement.
Par moments, j’entendais les animaux au loin.
Le vent passait entre les planches.
La maison était paisible.
J’aurais dû apprécier davantage ce repos.
Pourtant, au bout d’un moment, je me surpris à écouter.
J’attendais les voix des enfants.
Ce constat me gêna.
J’avais autrefois rêvé de tranquillité.
Maintenant, elle me paraissait parfois trop grande.
Une heure environ après leur départ, j’entendis des cris près de la cour.
Je levai les yeux.
Puis des pas rapides résonnèrent.
La porte s’ouvrit.
Les enfants entrèrent presque tous en même temps.
Ils étaient trempés.
De la boue couvrait leurs chaussures.
Leurs vêtements étaient mouillés.
Caleb apparut derrière eux.
Lui aussi avait visiblement fini dans l’eau.
Je posai ma couture.
« Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »
Il ouvrit la bouche.
Daniel répondit avant lui.
« Papa est tombé dans le ruisseau. »
Caleb lui lança un regard.
« Tu pourrais éviter de raconter ça comme si tu n’y étais pour rien. »
Daniel eut un sourire innocent.
« Je raconte seulement ce que j’ai vu. »
Je regardai les vêtements de Caleb.
« Vous avez glissé ? »
Thomas intervint.
« Ce n’est pas exactement ça. »
Caleb croisa les bras.
« Je t’écoute, Thomas. »
Daniel éclata de rire.
« Thomas l’a poussé ! »
« Ce n’était pas volontaire ! »
« Tu étais loin de lui juste avant. »
Thomas prit un air offensé.
« J’ai perdu l’équilibre avec beaucoup d’élan. »
Je me mis à rire.
Caleb resta sur le perron, l’eau dégoulinant de ses vêtements.
Il essayait d’avoir l’air sévère.
Mais ses yeux le trahissaient.
Grace riait.
Lucy recommençait à raconter l’accident depuis le début.
Emma tentait de faire entrer les plus jeunes pour qu’ils se changent.
Puis Samuel courut vers moi.
« Sarah ! »
Je me tournai.
Il m’entoura la taille de ses petits bras.
Le geste fut si spontané que je restai immobile.
« Papa a disparu sous l’eau ! »
Je baissai les yeux vers lui.
Ses boucles étaient humides.
Son visage brillait de plaisir.
« J’avais remarqué qu’il n’était pas très sec. »
Samuel leva le menton.
« Il a fait énormément d’éclaboussures ! »
Je souris.
« Je le crois sans difficulté. »
Il resserra son étreinte.
Je posai une main sur ses cheveux.
Et quelque chose se produisit en moi.
Ce n’était pas la première fois qu’il venait chercher du réconfort auprès de moi.
Il s’était déjà endormi contre mon épaule.
Il m’avait déjà confié ses cauchemars.
Mais ce geste était différent.
Il n’avait pas peur.
Il n’était pas blessé.
Il venait simplement partager sa joie.
Comme on le fait avec quelqu’un dont la présence paraît naturelle.
Je sentis mon cœur se serrer.
Je n’avais aucune raison de réagir ainsi.
Pourtant, pendant une seconde, j’oubliai les vêtements mouillés.
Les cris.
Le travail qui m’attendait.
Je ne pensai qu’à ses bras autour de ma taille.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Samuel.
Je me rendis compte que j’étais restée silencieuse.
« Rien, mon petit. »
Je lui caressai doucement les cheveux.
Rien.
C’était le mot que j’utilisais lorsque je ne voulais pas expliquer ce que je ressentais.
Mais Emma avait vu la scène.
Elle se tenait près de la porte.
Je croisai son regard.
Elle ne fit aucune remarque.
Puis elle emmena Grace se changer.
Je compris seulement plus tard qu’elle avait gardé cette image en mémoire.
Le soir, je rangeais du linge dans une chambre.
J’avais posé plusieurs chemises sur le lit.
Je les pliais une à une.
Emma apparut dans l’encadrement de la porte.
Je lui souris.
Elle ne répondit pas.
Elle entra.
Puis elle resta debout devant moi.
« Vous aimez Samuel. »
Je m’arrêtai.
« Bien sûr que je l’apprécie. »
Elle secoua la tête.
« Ce n’est pas ce que je veux dire. »
Je repris une chemise.
« Explique-moi. »
Emma regarda mes mains.
« Vous l’aimez vraiment. »
Je ne répondis pas tout de suite.
Je savais qu’elle avait raison.
Et je savais pourquoi j’hésitais à le reconnaître.
Lorsque j’avais accepté ce poste, je m’étais promis de ne pas m’imaginer une place qui n’était pas la mienne.
J’étais là pour aider Caleb.
Je recevais un salaire.
J’occupais une chambre dans sa maison.
Cela ne faisait pas de moi un membre de la famille.
Mais l’affection ne demande pas la permission avant d’apparaître.
Je posai la chemise.
« Oui, Emma. Je l’aime. »
Elle baissa les yeux.
Je vis ses épaules se raidir.
Je m’attendais à une remarque sur Mary.
À une accusation.
À quelque chose qui me rappellerait les premiers jours.
Mais elle demanda :
« Et nous ? »
Ma gorge se serra.
Je la regardai.
« Qu’est-ce que tu veux savoir ? »
Elle releva la tête.
« Est-ce que vous nous aimez aussi ? »
Je sentis une peur ancienne remonter.
Je pouvais mentir.
Prétendre que je n’éprouvais qu’une affection ordinaire.
Rester prudente.
Maintenir entre nous cette distance qui me protégeait encore un peu.
Mais Emma avait déjà souffert de trop de silences.
Elle méritait une réponse.
« Oui. Je vous aime tous. »
Elle resta immobile.
Ses yeux brillèrent.
Puis elle s’assit sur le bord du lit.
Je m’approchai doucement.
« Emma ? »
Elle serra les poings contre ses genoux.
« Moi, je ne veux pas vous aimer. »
Je m’assis près d’elle.
Je pris le temps de comprendre.
Elle ne parlait pas avec méchanceté.
Elle semblait presque me demander pardon.
« Tu n’as aucune obligation de m’aimer. »
Elle essuya rapidement ses yeux.
« Mais je crois que je commence. »
Je ne bougeai pas.
Elle poursuivit d’une voix basse.
« Et ça me fait mal. »
« Pourquoi ? »
Elle fixa le sol.
« Parce que j’ai l’impression de faire quelque chose de mal. »
Je pensai immédiatement à Mary.
Au savon à la lavande.
À la tarte aux pommes.
Aux bords marqués avec une fourchette.
Emma gardait ces souvenirs comme des objets fragiles.
Et maintenant, elle croyait qu’aimer une autre femme risquait de les abîmer.
« Tu penses à ta maman ? »
Elle hocha la tête.
Puis elle posa une question que je n’avais pas prévue.
« Et si elle savait ? »
Je tournai légèrement le visage vers elle.
« Qu’est-ce qui t’inquiète exactement ? »
Emma hésita.
« Si elle savait que je vous aime aussi. »
Je sentis mes yeux s’humidifier.
Je n’avais pas connu Mary.
Je ne pouvais pas prétendre parler pour elle.
Mais sa fille m’avait raconté assez de choses pour que je comprenne combien elle avait aimé ses enfants.
Je répondis avec précaution.
« D’après tout ce que tu m’as dit sur elle, je crois qu’elle aurait voulu que vous soyez entourés d’affection. »
Emma me regarda.
« Même si cette affection vient de vous ? »
« Même dans ce cas. »
Elle réfléchit.
« Et pour Grace ? Lucy ? Les garçons ? »
« Pour chacun de vous. »
Elle baissa les yeux.
Je crus que notre conversation allait s’arrêter là.
Mais elle demanda encore :
« Et papa ? »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
Je tournai brusquement la tête.
« Qu’est-ce que ton père vient faire dans cette conversation ? »
Emma m’observa.
Ses yeux étaient encore humides.
Mais son expression était redevenue attentive.
« Il rit maintenant. »
« C’est une bonne chose. »
« Avant votre arrivée, presque jamais. »
Je me levai pour reprendre le linge.
C’était plus facile que de rester assise sous son regard.
« Ton père a traversé des moments très douloureux. »
« Je le sais. »
Elle marqua une pause.
« Mais il est différent avec vous. »
Je pliai une chemise de Thomas.
Puis je la repliai.
Je n’avais aucune raison de recommencer.
Mes mains avaient simplement besoin de s’occuper.
« Emma, ton père recommence à passer du temps avec vous. C’est peut-être cela qui le rend plus heureux. »
Elle me fixa.
« Vous évitez ma question. »
Je souris malgré moi.
« Tu as un talent remarquable pour insister. »
Elle redressa le menton.
« Maman était pareille. »
Cette fois, je ris doucement.
« Alors je comprends mieux. »
Emma sourit.
Ce sourire était petit.
Mais il ne ressemblait à aucun de ceux que j’avais vus depuis mon arrivée.
Il ne contenait ni méfiance ni défi.
Seulement une jeune fille qui acceptait, pour quelques secondes, de se sentir bien.
Puis elle redevint sérieuse.
« Sarah ? »
Je la regardai.
« Oui ? »
« Vous allez nous quitter ? »
Je sentis tout mon courage disparaître.
La question était simple.
Je savais ce qu’elle voulait entendre.
Non.
Jamais.
Je resterai toujours.
Mais je ne pouvais pas faire une promesse dont je ne maîtrisais pas les conditions.
Mon accord avec Caleb devait durer six mois.
Nous avions convenu de le renouveler seulement si nous étions tous les deux d’accord.
Il ne m’avait jamais parlé de la suite.
Et moi, je n’avais pas osé poser la question.
Notre engagement prendrait fin en novembre.
L’hiver approchait.
Je connaissais la date.
Je la gardais dans un coin de ma tête.
J’avais même commencé à compter le temps qui restait.
Sans le vouloir.
Emma attendait toujours.
« Je n’ai pas prévu de partir », répondis-je.
Elle fronça les sourcils.
« Pas maintenant ? »
« Non. »
« Mais plus tard ? »
Je baissai les yeux.
J’aurais voulu pouvoir lui donner davantage.
Je ne le pouvais pas.
« Je n’envisage pas de m’en aller prochainement. »
Emma comprit mon hésitation.
Elle n’avait pas obtenu la promesse qu’elle espérait.
Pourtant, elle ne protesta pas.
Elle se leva.
Puis elle sortit tranquillement.
Je restai devant le linge plié.
Une chemise de Thomas reposait entre mes mains.
Je la regardai sans la voir.
Emma venait de reconnaître qu’elle commençait à m’aimer.
Et moi, au lieu de ressentir seulement de la joie, je pensais à novembre.
Je pensais à ce contrat.
À cette chambre.
À la possibilité de devoir quitter des enfants auxquels je m’étais attachée.
Ce soir-là, je compris que j’avais peur de deux choses.
Qu’Emma finisse par m’aimer.
Et qu’elle découvre ensuite que je n’avais jamais eu le pouvoir de lui promettre de rester.
