Je n’avais jamais entendu Samuel respirer ainsi.
Ce n’était plus une simple toux.
Chaque inspiration semblait lui coûter un effort immense.
Son petit corps se soulevait sous la couverture.
Puis il retombait.
Je regardais sa poitrine.
J’attendais le mouvement suivant.
Et pendant ces quelques secondes, je croyais que mon cœur allait s’arrêter.
Le docteur Hale travaillait près du lit.
Caleb tenait une lampe pour l’éclairer.
Je restais de l’autre côté.
Mes mains tremblaient.
Je voulais aider.
Je voulais accomplir une tâche précise.
Faire quelque chose qui aurait un résultat.
Mais le médecin avait besoin de place.
Je ne pouvais qu’obéir à ses instructions.
Et regarder Samuel lutter.
« Son nom », dit soudain le docteur Hale.
Je relevai les yeux.
« Pardon ? »
« Continuez à lui parler. Il doit entendre une voix qu’il connaît. »
Je regardai Samuel.
Ses yeux étaient presque fermés.
Son visage avait une pâleur qui me terrifiait.
Je m’approchai.
« Samuel, c’est Sarah. »
Il ne répondit pas.
Je pris une inspiration.
« Tu m’entends, mon petit ? »
Sa poitrine se souleva difficilement.
Je continuai.
« Éclair est toujours près de toi. »
Je pris doucement le cheval de bois.
Je le plaçai près de sa main.
« Sa nouvelle patte tient toujours. »
Je regardai Thomas, qui se tenait près de la porte.
Son visage était couvert de larmes.
Je poursuivis.
« Thomas voulait lui donner de l’avoine ce matin. »
Je ne savais pas si Samuel entendait.
Mais je continuais à parler.
« Tu sais bien qu’un cheval de bois n’a pas très faim. »
Ma voix trembla.
Je regardai le docteur Hale.
Il restait concentré sur Samuel.
Je repris.
« Grace a pris deux biscuits aujourd’hui. »
Derrière moi, j’entendis un petit mouvement.
Grace était dans le couloir.
Elle me regardait.
« Elle a essayé de faire croire que Red les avait mangés. »
Je vis Daniel baisser la tête.
Même dans ce moment terrible, je reconnus l’expression d’un garçon qui savait que son chien était capable de bien des choses.
Je regardai Samuel.
« Emma a également été très fâchée contre Daniel. »
J’essayai de sourire.
« Il s’était assis sur l’un de ses livres. »
Emma ne protesta pas.
Je savais qu’en temps normal, elle aurait immédiatement défendu ses romans.
Cette nuit-là, elle restait silencieuse.
Je continuai.
Je racontai à Samuel des choses ordinaires.
Des choses qu’il connaissait.
Les biscuits.
Les chevaux.
Ses frères et sœurs.
La grange.
Je lui parlai du printemps qui reviendrait.
Je lui rappelai que la neige finirait par fondre.
Que le sol redeviendrait boueux près des bâtiments.
Que les fleurs repousseraient au-delà des pâturages.
Je ne savais pas s’il comprenait mes paroles.
Mais je voulais qu’il entende parler d’un avenir.
Un avenir où il serait encore là.
Je posai ma main près de la sienne.
« Et si Éclair perd encore une patte, nous essaierons de le réparer. »
Je sentis les larmes couler sur mes joues.
Je les essuyai rapidement.
« Thomas nous aidera encore. Il est devenu très habile. »
Le petit garçon restait immobile.
Sa respiration était toujours difficile.
Je continuai à lui parler.
Je ne cherchais plus les bons mots.
Je prenais ceux qui me venaient.
Je lui rappelais les journées passées à la maison.
Je lui parlais de Grace qui venait dormir près de moi pendant les orages.
Je lui disais que Lucy avait toujours beaucoup d’histoires à raconter.
Je lui promettais de l’écouter lorsqu’il serait assez fort pour reprendre les siennes.
Je ne savais plus depuis combien de temps je parlais.
Ma gorge me faisait mal.
Je regardai le docteur Hale.
Il me fit signe de continuer.
Alors je continuai.
Puis j’entendis un murmure.
Très faible.
Je crus d’abord l’avoir imaginé.
Je me penchai.
« Samuel ? »
Ses lèvres bougèrent.
Il prononça mon prénom.
Je sentis mes jambes devenir faibles.
« Je suis avec toi. »
Ses yeux s’ouvrirent légèrement.
Il semblait lutter pour rester éveillé.
Sa main chercha la mienne.
Je la pris aussitôt.
Il murmura :
« Reste. »
Je me penchai davantage.
« Je reste près de toi, mon petit. »
Sa main se referma faiblement sur mes doigts.
Puis je vis quelque chose bouger de l’autre côté du lit.
Caleb avait baissé la tête.
Il tenait toujours la lampe.
Mais ses épaules tremblaient.
Je regardai son visage.
Des larmes coulaient sur ses joues.
Il ne faisait aucun bruit.
Il n’essayait pas de les cacher.
Je ne l’avais jamais vu pleurer ainsi.
Pas même lorsqu’il m’avait parlé de Mary.
Cette fois, il ne cherchait plus à contrôler son expression.
Il regardait son fils.
Et il pleurait.
Samuel tourna légèrement les yeux.
Son regard se posa sur Caleb.
« Papa ? »
Caleb s’approcha immédiatement.
« Je suis près de toi. »
Samuel souleva faiblement une main.
Caleb la prit.
Je regardai leurs doigts.
La grande main rugueuse du père.
La petite main brûlante de l’enfant.
Samuel cligna des yeux.
« Tu pleures ? »
Caleb ne répondit pas tout de suite.
Je connaissais sa peur.
Il pensait que ses larmes pouvaient blesser ses enfants.
Qu’il devait toujours rester fort.
Qu’ils avaient déjà assez souffert.
Mais cette fois, il ne détourna pas le visage.
« Oui, mon garçon. »
Samuel le regarda avec inquiétude.
« Tu es triste ? »
Caleb prit une longue inspiration.
« Je suis bouleversé parce que je t’aime énormément. »
Je sentis ma gorge se serrer.
Je repensai à cette nuit de septembre.
Samuel assis dans le couloir.
Ses joues mouillées.
Sa peur de réveiller son père.
Je m’étais demandé comment aider Caleb à comprendre que son fils ne devait pas porter son chagrin.
Et maintenant, je le voyais répondre autrement.
Samuel continua à regarder son père.
« Tu as peur ? »
Caleb baissa légèrement la tête.
« Oui. »
Sa voix se brisa.
« J’ai très peur pour toi. »
Le petit garçon resta silencieux.
Puis il murmura :
« Moi aussi. »
Je fermai les yeux une seconde.
Caleb se pencha vers lui.
« Je sais, Samuel. »
Il serra doucement sa main.
« Mais tu n’es pas tout seul. »
Samuel regarda leurs mains.
Puis il demanda :
« Tu restes ? »
Caleb se rapprocha.
« Je suis là. »
Son fils le fixa encore.
Caleb comprit qu’il attendait davantage.
Alors il ajouta :
« Je reste auprès de toi. »
Samuel tourna ensuite les yeux vers moi.
Je me penchai.
« Moi aussi. »
Il sembla vouloir parler.
Mais la fatigue l’emporta.
Ses paupières se refermèrent.
Nous restâmes de chaque côté du lit.
Caleb tenait une main.
Moi, l’autre.
Le docteur Hale poursuivait ses soins.
Pendant un moment, rien ne changea.
Je continuais à regarder la poitrine de Samuel.
Chaque inspiration me paraissait encore trop difficile.
Je ne savais pas combien de temps nous pourrions supporter cette attente.
Puis le rythme changea légèrement.
Je m’en aperçus avant d’oser y croire.
Samuel semblait respirer avec moins d’effort.
Je regardai le docteur Hale.
Il observait lui aussi ce changement.
Je n’osai pas poser de question.
J’avais trop peur de comprendre de travers.
Caleb leva lentement les yeux.
Le médecin continua de surveiller Samuel.
Puis il murmura :
« C’est un peu mieux. »
Je sentis mes jambes trembler.
Un peu.
Ce n’était pas assez pour être soulagée.
Mais c’était plus que nous n’avions eu depuis des heures.
Je baissai la tête.
Je ne savais même pas si je pleurais de peur ou d’espoir.
Caleb serra doucement la main de Samuel.
Puis il me regarda.
Je vis ses yeux humides.
Il ne chercha pas à les essuyer.
Je lui adressai un petit signe de tête.
Nous ne parlâmes pas.
Nous restâmes simplement là.
À attendre que notre enfant malade trouve suffisamment de force pour continuer à respirer.
Je pensais à cette expression.
Notre enfant.
Elle m’était venue naturellement.
Je n’avais pas choisi ces mots.
Je ne les avais pas prononcés.
Mais je les avais pensés.
Et, pour la première fois, je ne ressentis pas immédiatement le besoin de me corriger.
Samuel avait une mère.
Mary.
Personne ne pouvait lui retirer cela.
Il avait aussi un père qui se tenait près de lui, incapable de quitter son lit.
Et moi, j’étais là.
Cela ne changeait ni son histoire ni la mienne.
Mais cette nuit-là, je compris qu’il pouvait exister une place pour l’amour sans qu’il soit nécessaire d’effacer celui qui avait précédé.
Je regardai Caleb.
Il semblait penser à la même chose.
Ou peut-être était-il simplement trop épuisé pour penser.
Je n’en savais rien.
Je savais seulement qu’il avait enfin permis à son fils de voir ses larmes.
Et que Samuel n’avait pas eu peur de lui.
Au contraire.
Il avait osé avouer sa propre peur.
Cela me parut important.
Même au milieu de la maladie.
Même alors que nous ne savions toujours pas ce qui arriverait.
La nuit continua.
Le docteur Hale ne nous autorisa pas à relâcher notre attention.
Samuel restait très faible.
Sa respiration demandait encore une surveillance constante.
Nous obéîmes.
Je lui proposai un peu d’eau lorsqu’il put avaler.
Je remis doucement la couverture autour de ses épaules.
Caleb m’aida sans parler.
Lorsque mes mains tremblaient trop, il prenait le verre.
Lorsque les siennes étaient maladroites, je l’aidais.
Nous ne nous demandions plus qui devait faire quoi.
Nous agissions ensemble.
Comme nous l’avions fait depuis le début de la maladie.
Mais quelque chose avait changé entre nous.
Je ne ressentais plus cette distance qui nous avait séparés après la lettre.
Je savais maintenant qu’il avait peur de me perdre.
Et il savait que je n’avais pas l’intention de partir.
Nous n’avions pas encore tout dit.
Nous n’avions même pas commencé à parler réellement de notre avenir.
Mais cette nuit-là, je n’avais pas besoin de connaître la réponse.
Je voulais seulement que Samuel soit vivant au matin.
Lorsque la lumière grise commença enfin à apparaître derrière les rideaux, je touchai doucement son front.
Je m’arrêtai.
Puis je recommençai.
Je regardai Caleb.
« Il me semble moins chaud. »
Caleb se redressa.
Il posa lui aussi la main sur le front de son fils.
Son visage changea.
Il regarda immédiatement le docteur Hale.
Le médecin s’approcha.
Il examina Samuel avec attention.
Nous attendîmes sans parler.
Puis il releva la tête.
« La fièvre a commencé à céder. »
Je plaquai une main contre ma bouche.
Caleb resta immobile.
« Vous en êtes certain ? »
Le médecin acquiesça.
« C’est un signe encourageant. »
Je me mis à pleurer.
Je n’essayai même pas de m’en empêcher.
Le docteur poursuivit.
« Il reste fragile. Il faudra continuer à le surveiller. Mais nous avons une raison sérieuse d’espérer. »
Caleb baissa la tête.
Ses épaules tremblaient.
Je posai doucement une main sur son bras.
Il la recouvrit de la sienne.
Nous restâmes ainsi quelques secondes.
Je regardai Samuel.
Son visage était toujours pâle.
Ses yeux restaient fermés.
Mais sa respiration me semblait moins pénible.
Je n’osais pas encore me réjouir complètement.
Je savais qu’il lui faudrait du temps.
Le docteur Hale nous l’avait clairement expliqué.
Pourtant, je sentis quelque chose se desserrer en moi.
Une peur qui me tenait depuis trois nuits.
Je m’approchai du lit.
Je remis doucement Éclair près de l’oreiller.
Puis je murmurai :
« Tu as encore beaucoup de choses à faire ici, mon petit. »
Samuel ne répondit pas.
Il dormait.
Je restai longtemps à le regarder.
Au bout de trois jours, nous avions enfin reçu une nouvelle qui ne nous faisait pas trembler.
Il n’était pas encore guéri.
Mais il luttait.
Et ce matin-là, cela suffisait à nous rendre un peu d’espoir.
