PARTIE 14 – Lorsque novembre est arrivé, Emma a sorti une vieille photographie de Mary et nous a montré comment accueillir le bonheur sans oublier ceux qui manquaient

Samuel recommença à marcher quelques jours plus tard.

Pas longtemps.

Seulement quelques pas entre son lit et la porte.

Mais lorsqu’il y parvint, toute la maison sembla retenir son souffle.

Je me tenais près de lui.

Caleb attendait de l’autre côté.

Samuel avait insisté pour se lever.

Le docteur Hale nous avait prévenus qu’il resterait faible pendant un certain temps.

Nous ne voulions pas précipiter sa guérison.

Mais Samuel en avait assez des couvertures.

Assez de son oreiller.

Assez de nous voir penchés sur lui.

Il voulait retrouver les autres.

« Je peux marcher », avait-il déclaré.

Je lui avais répondu :

« Alors nous allons essayer doucement. »

Caleb avait écarté une chaise.

Puis il s’était accroupi près de la porte.

Samuel avait posé les pieds sur le plancher.

Il avait vacillé.

J’avais immédiatement tendu les mains.

« Doucement, mon petit. »

Il avait froncé les sourcils.

« Je sais marcher. »

Je souris.

« Je n’en doute pas. »

Il fit un pas.

Puis un autre.

Ses jambes tremblaient.

Il s’arrêta.

Je sentis mon cœur se serrer.

Mais il reprit son équilibre.

Puis il atteignit Caleb.

Son père le souleva immédiatement.

Samuel protesta.

« Je voulais continuer ! »

Caleb le serra doucement contre lui.

« Tu continueras après t’être reposé. »

« Je ne suis pas fatigué. »

Il bâilla.

Je regardai Caleb.

Nos regards se croisèrent.

Nous nous mîmes à rire.

Samuel sembla offensé.

« Ce n’est pas drôle. »

Je lui caressai les cheveux.

« Bien sûr que non. »

Il ferma les yeux contre l’épaule de son père.

Quelques secondes plus tard, il dormait presque.

Je regardai Caleb le porter jusqu’au lit.

Je n’avais jamais trouvé un spectacle aussi simple aussi beau.

Un père.

Un enfant vivant.

Une chambre enfin débarrassée de cette peur qui nous avait tenus éveillés pendant plusieurs nuits.

Je savais que Samuel aurait encore besoin de soins.

Je savais aussi qu’une guérison ne faisait pas disparaître immédiatement les souvenirs de la maladie.

Mais je commençais à croire que nous allions retrouver notre vie.

Une vie différente.

Plus consciente de sa fragilité.

Et peut-être plus précieuse pour cette raison.

Le docteur Hale repartit lorsque l’état de Samuel fut suffisamment stable.

Caleb l’accompagna jusqu’à sa carriole.

Je les regardai depuis la porte.

La neige avait fondu par endroits.

Les chemins restaient difficiles.

Mais le ciel était clair.

Le médecin serra la main de Caleb.

Ils échangèrent quelques paroles.

Puis il partit.

Caleb resta un moment dans la cour.

Je voyais son dos.

Ses épaules ne semblaient plus aussi lourdes.

Lorsqu’il revint, il s’arrêta près de moi.

« Il pense que Samuel récupérera bien s’il continue à se reposer. »

Je hochai la tête.

« Il faudra surtout réussir à le convaincre. »

Caleb sourit.

« C’est probablement la partie la plus difficile. »

Je ris doucement.

Puis nous restâmes silencieux.

Je repensai à notre conversation dans la grange.

À ce qu’il m’avait dit.

À ce que je lui avais confié.

Depuis ce jour, nos gestes avaient changé.

Caleb ne m’évitait plus.

Il cherchait parfois mon regard pendant les repas.

Il venait me demander mon avis sur les enfants.

Et lorsque nous nous retrouvions seuls, il ne se pressait plus de repartir.

Pourtant, aucun de nous n’avait encore parlé clairement de l’avenir.

Je n’osais pas lui demander ce que signifiait notre proximité.

Je ne voulais pas transformer la guérison de Samuel en une obligation pour son père.

Je savais que Caleb avait besoin de temps.

Et moi aussi.

Les enfants, en revanche, n’avaient pas notre patience.

Lucy fut la première à remarquer quelque chose.

Un matin, Caleb entra dans la cuisine pendant que je préparais le petit déjeuner.

Il regarda les biscuits.

Puis moi.

« Vous avez déjà tout fait ? »

Je souris.

« Pas encore. Vous pouvez mettre les assiettes. »

Il prit les assiettes sans discuter.

Lucy leva lentement les yeux.

Je la vis observer son père.

Puis elle me regarda.

« Papa ne met jamais les assiettes. »

Caleb s’arrêta.

« Je peux le faire. »

« Je sais. Mais d’habitude, tu ne le fais pas. »

Daniel étouffa un rire.

Thomas regarda immédiatement son frère.

Je sentis une chaleur me monter aux joues.

Lucy continua.

« Pourquoi est-ce que tu le fais maintenant ? »

Caleb posa une assiette.

Puis il répondit :

« Parce que Sarah me l’a demandé. »

Lucy réfléchit.

« Tu lui obéis ? »

Cette fois, Daniel éclata de rire.

Je dus détourner la tête.

Caleb me lança un regard faussement sévère.

Je fis semblant de ne pas le voir.

« Lucy, termine ton lait », lui dis-je.

Elle regarda sa tasse.

Puis elle revint à son père.

« C’est étrange. »

Thomas intervint.

« Ce qui est étrange, c’est que tu n’arrêtes jamais de parler. »

Lucy lui lança un regard furieux.

La dispute commença aussitôt.

Je m’approchai du fourneau.

Caleb passa près de moi.

Il murmura :

« Vous voyez ce que vous avez provoqué ? »

Je souris.

« Je crois que cette famille se débrouillait très bien pour se disputer avant mon arrivée. »

Il rit doucement.

Puis il posa la dernière assiette.

Je le regardai retourner vers les enfants.

J’avais l’impression que la maison respirait autrement.

Les voix étaient toujours fortes.

Les chaussures traînaient encore.

Daniel trouvait toujours des excuses pour sortir plus longtemps.

Thomas continuait à poser des questions au mauvais moment.

Lucy ne semblait pas avoir épuisé sa curiosité.

Mais quelque chose avait changé.

Nous n’attendions plus constamment que le malheur revienne.

Nous commencions à vivre les journées pour ce qu’elles étaient.

Un matin, Emma me demanda si elle pouvait m’aider à préparer une tarte.

Je levai les yeux.

« Bien sûr. »

Elle posa son livre près de la table.

Je reconnus immédiatement l’endroit où elle voulait travailler.

C’était là qu’elle m’avait parlé de Mary.

Quelques semaines auparavant.

Je lui tendis un tablier.

Elle l’attacha soigneusement.

Puis elle prit la farine.

Je commençai à préparer la pâte.

Emma observa mes gestes.

Je ne ressentais plus le même malaise qu’au début.

Elle regardait toujours.

Mais elle ne semblait plus chercher une faute.

Elle voulait apprendre.

Lorsqu’il fallut marquer le bord de la tarte, je lui tendis la fourchette.

« Tu veux le faire ? »

Elle hésita.

Puis elle la prit.

Elle commença à presser doucement la pâte.

Je la regardais.

Ses gestes étaient précis.

Je compris qu’elle avait probablement observé Mary faire cela des dizaines de fois.

Emma s’arrêta.

« Maman faisait les marques plus rapprochées. »

Je souris.

« Alors montre-moi. »

Elle recommença.

Je la laissai terminer.

Lorsqu’elle posa la fourchette, elle regarda son travail.

Puis elle sourit.

« Voilà. »

Je m’approchai.

« C’est très joli. »

Elle baissa légèrement la tête.

Je remarquai que ses yeux brillaient.

Je ne fis aucune remarque.

Je savais qu’elle pensait à Mary.

Nous restâmes quelques instants devant la tarte.

Puis Emma demanda :

« Sarah, vous croyez que maman aurait aimé vous connaître ? »

Je sentis mon cœur se serrer.

Je pris le temps de répondre.

« Je l’espère. »

Emma me regarda.

« Pourquoi ? »

Je souris tristement.

« Parce que j’aurais aimé la connaître. »

Elle resta immobile.

Puis elle baissa les yeux vers la pâte.

« Elle aurait aimé votre façon de parler à Samuel. »

Je sentis mes yeux s’humidifier.

« Tu crois ? »

Emma acquiesça.

« Elle aimait les gens patients. »

Je ris doucement.

« Pourtant, elle devait parfois perdre patience avec Thomas. »

Emma éclata de rire.

« Tout le temps. »

Je souris.

« Alors nous aurions eu quelque chose en commun. »

Elle continua à rire.

Puis elle se calma.

Je la regardai.

Elle semblait plus légère.

Comme si parler de Mary ne lui imposait plus de choisir entre la tristesse et le bonheur.

Après un moment, Emma posa la fourchette.

« Sarah ? »

« Oui ? »

Elle hésita.

Puis elle demanda :

« Vous aimez papa ? »

Je faillis laisser tomber le plat.

Je me tournai vers elle.

« Emma ! »

Elle haussa les épaules.

« Je pose seulement une question. »

Je sentis mes joues chauffer.

« C’est une question très personnelle. »

« Je sais. »

Je la regardai.

Elle me fixait avec un sérieux remarquable.

Je compris qu’elle ne cherchait pas à me gêner.

Elle voulait savoir si ce qu’elle avait commencé à espérer était possible.

Je baissai les yeux.

Je pris une respiration.

« Ton père compte beaucoup pour moi. »

Emma sourit légèrement.

« Ce n’est pas une réponse. »

Je soupirai.

« Tu es vraiment tenace. »

« Papa dit la même chose. »

Je ris malgré moi.

Puis je devins sérieuse.

« Emma, ton père et moi avons encore beaucoup de choses à comprendre. »

Elle hocha lentement la tête.

Je crus qu’elle allait insister.

Mais elle changea de sujet.

« Vous voulez voir quelque chose ? »

Je fus surprise.

« Quoi donc ? »

Elle essuya ses mains sur son tablier.

Puis elle quitta la cuisine.

Je l’entendis traverser le couloir.

Quelques minutes plus tard, elle revint avec une petite photographie.

Elle me la tendit.

Je la pris délicatement.

Mary était assise devant la maison.

Ses cheveux foncés étaient retenus derrière la tête.

Elle tenait Samuel sur ses genoux.

Il était encore bébé.

Caleb se tenait derrière elle.

Un sourire éclairait son visage.

Les autres enfants étaient rassemblés autour.

Emma, beaucoup plus jeune, se trouvait près de sa mère.

Je regardai longtemps cette image.

C’était la première fois que je voyais toute la famille ensemble avant la maladie.

Avant les chambres silencieuses.

Avant les repas brûlés.

Avant les deux années de chagrin.

Je sentis une douleur douce me traverser.

« Elle est magnifique. »

Emma acquiesça.

« Papa aime beaucoup cette photo. »

Je regardai Caleb.

Il semblait si heureux.

« Je comprends pourquoi. »

Emma s’approcha.

Elle regarda la photographie par-dessus mon épaule.

Puis elle murmura :

« Je voudrais qu’il recommence à sourire comme ça. »

Je ne répondis pas immédiatement.

Elle poursuivit.

« Je croyais que si quelqu’un entrait dans notre maison, maman finirait par disparaître de nos souvenirs. »

Je baissai la tête.

Je reconnaissais la peur qu’elle m’avait confiée dès notre rencontre.

Elle prit une inspiration.

« Mais maintenant, je crois que ce n’est pas comme ça que ça marche. »

Je regardai son visage.

« Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? »

Elle sourit timidement.

« Parce que je parle davantage de maman depuis que vous êtes ici. »

Je sentis mes yeux s’emplir.

Emma continua.

« Avant, personne n’osait vraiment. »

Elle regarda la photographie.

« Maintenant, je peux raconter des choses sur elle sans que tout le monde devienne triste. »

Je passai doucement une main sur son épaule.

Elle ne recula pas.

« Tu peux continuer autant que tu veux. »

Emma acquiesça.

Puis elle reprit la photographie.

« Je voudrais la remettre dans le salon. »

Je regardai la cheminée.

Une autre photo de Mary s’y trouvait déjà.

Mais celle-ci racontait autre chose.

Elle montrait une famille heureuse.

Avant la perte.

Je souris.

« Je crois que c’est une bonne idée. »

Emma partit chercher un cadre.

Je terminai la tarte.

Mes mains bougeaient presque toutes seules.

Je repensais à ce qu’elle venait de me dire.

Je n’avais pas effacé Mary.

Au contraire.

En acceptant de l’écouter, j’avais permis à Emma de faire vivre ses souvenirs autrement.

Cette pensée m’apaisa profondément.

Le soir, lorsque Caleb entra dans le salon, il remarqua immédiatement la photographie.

Il s’arrêta.

Je l’observai depuis la cuisine.

Emma se tenait près de la cheminée.

Elle attendait sa réaction.

Caleb s’approcha lentement.

Il prit le cadre.

Son visage changea.

Je vis ses yeux s’humidifier.

Il regarda longtemps la photo.

Puis il se tourna vers sa fille.

« Où l’as-tu trouvée ? »

Emma baissa légèrement la tête.

« Dans mes affaires. »

Caleb regarda de nouveau l’image.

« Je croyais qu’elle avait été perdue. »

Emma secoua la tête.

« Je l’avais gardée. »

Il la regarda.

Elle semblait craindre qu’il se fâche.

Mais Caleb posa doucement le cadre.

Puis il ouvrit les bras.

Emma s’y précipita.

Je détournai les yeux.

Je ne voulais pas voler ce moment.

J’entendis seulement Caleb murmurer :

« Merci, ma grande. »

Emma lui répondit quelque chose que je ne distinguai pas.

Ils restèrent longtemps enlacés.

Plus tard, Caleb me retrouva près de la cuisine.

Il avait encore les yeux rouges.

« C’est vous qui lui avez demandé de sortir cette photo ? »

Je secouai la tête.

« Non. Elle l’a décidé toute seule. »

Il regarda vers le salon.

Puis il sourit tristement.

« J’avais oublié cette journée. »

Je restai près de lui.

« Elle avait l’air heureuse. »

Il acquiesça.

« Elle l’était. »

Je ne demandai pas de qui il parlait.

Mary.

Emma.

Ou toute la famille.

Cela n’avait pas d’importance.

Il regarda longtemps la photographie.

Puis il murmura :

« Je crois qu’Emma a compris quelque chose avant moi. »

Je tournai la tête.

« Quoi ? »

Il prit une inspiration.

« Que garder Mary dans nos vies ne nous oblige pas à refuser tout ce qui pourrait venir ensuite. »

Je sentis mon cœur battre plus vite.

Caleb me regarda.

Nous restâmes silencieux.

Puis il tendit doucement la main.

Je la pris.

Et, pour la première fois, je n’eus pas besoin de me demander si ce geste était une erreur.

Nous étions simplement deux personnes qui avaient traversé des pertes différentes.

Et qui commençaient enfin à croire qu’elles avaient encore le droit d’être heureuses.


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