Les deux jours suivants, je ne pensai presque plus au temps.
Je ne savais plus vraiment quelle heure il était.
Je ne faisais la différence entre le matin et le soir qu’en regardant les fenêtres.
La neige restait partout.
Le vent soufflait contre les murs.
Et au milieu de cette maison, Samuel continuait à lutter contre la maladie.
Tout tournait autour de sa respiration.
Lorsqu’elle devenait plus rapide, je sentais mon propre souffle se bloquer.
Lorsqu’elle ralentissait un peu, j’osais enfin respirer normalement.
Je n’avais jamais compris à quel point un bruit aussi ordinaire pouvait devenir important.
Avant cette maladie, j’entendais les enfants respirer sans y penser.
Dans leur sommeil.
Après une course.
Lorsqu’ils s’endormaient près du feu.
À présent, chaque inspiration de Samuel me semblait précieuse.
Je passais de longues heures assise près de son lit.
Le docteur Hale surveillait son état.
Caleb refusait presque toujours de quitter la chambre.
Nous étions tous épuisés.
Mais personne ne voulait être celui qui s’endormirait au mauvais moment.
Le médecin nous rappelait régulièrement que nous devions nous reposer.
Je savais qu’il avait raison.
Je n’arrivais pourtant pas à me décider.
Dès que je fermais les yeux, j’entendais de nouveau la toux de Samuel.
Je me redressais.
Je vérifiais son visage.
Je posais doucement la main sur son front.
Puis j’attendais.
Caleb faisait la même chose.
Parfois, nous nous retrouvions penchés sur Samuel en même temps.
Nos regards se croisaient.
Nous ne disions rien.
Nous savions tous les deux ce que l’autre cherchait.
Un signe.
Un changement.
Une preuve qu’il allait mieux.
La fièvre continuait pourtant.
Elle baissait parfois légèrement.
Puis remontait.
Le docteur Hale restait prudent.
Il nous demandait de poursuivre les soins.
Il examinait Samuel régulièrement.
Et il observait avec attention sa façon de respirer.
Je ne lui posais plus la même question toutes les heures.
Je voyais bien qu’il ne pouvait pas me donner une certitude.
Mais chaque fois qu’il s’approchait du lit, je surveillais son visage.
J’essayais d’y lire quelque chose.
Une inquiétude nouvelle.
Un léger soulagement.
N’importe quel indice.
Je me détestais de faire cela.
Le docteur Hale était là pour soigner Samuel.
Pas pour porter toutes nos attentes sur son expression.
Mais je n’arrivais pas à m’en empêcher.
Dans le salon, les enfants avaient presque cessé de se disputer.
Daniel ne provoquait plus Thomas.
Lucy posait moins de questions.
Grace parlait à voix basse.
Même Emma ne cherchait plus à diriger toute la maison.
Elle venait souvent me voir.
« Vous avez besoin de quelque chose ? »
Je regardais ses yeux fatigués.
« Tu pourrais apporter un linge propre. »
Elle partait immédiatement.
Je savais que lui confier de petites tâches l’aidait.
Mais je refusais qu’elle recommence à se comporter comme si elle devait sauver toute la famille.
Lorsqu’elle restait trop longtemps debout, je lui demandais de s’asseoir.
Elle protestait.
Je maintenais ma décision.
« Tu as besoin de repos, Emma. »
« Je peux encore aider. »
« Je le sais. Mais personne ne te demande de tout porter. »
Elle baissait la tête.
Puis elle acceptait.
Cela n’avait rien à voir avec les premiers jours de mon arrivée.
À cette époque, elle aurait probablement contesté chacune de mes paroles.
Maintenant, elle me faisait suffisamment confiance pour m’écouter.
Cette confiance me touchait.
Et me donnait une responsabilité supplémentaire.
Je voulais que tous ces enfants puissent recommencer à être des enfants.
Pas seulement lorsqu’ils riaient.
Aussi lorsqu’ils avaient peur.
Lorsqu’ils étaient fatigués.
Lorsqu’ils ne savaient pas quoi faire.
Une nuit, Grace s’endormit près de Lucy.
Je passai doucement une couverture sur elles.
Lucy ouvrit les yeux.
« Sarah ? »
Je m’arrêtai.
« Oui ? »
Elle regarda vers la chambre de Samuel.
« Est-ce qu’il va bientôt pouvoir jouer ? »
Je pris le temps de répondre.
« Il lui faudra du repos, même lorsqu’il ira mieux. »
Elle réfléchit.
« Il n’aime pas rester couché. »
Je souris faiblement.
« Je l’ai remarqué. »
Elle serra la couverture.
« Moi non plus, je n’aime pas quand il reste couché comme ça. »
Je posai une main sur ses cheveux.
« Je comprends. »
Elle ferma les yeux.
Je restai quelques instants auprès d’elle.
Puis je retournai dans la chambre de Samuel.
Caleb était assis sur une chaise.
Il avait le visage dans les mains.
Je m’approchai doucement.
« Vous devriez manger quelque chose. »
Il releva la tête.
« Je n’ai pas faim. »
« Cela fait des heures. »
Il regarda Samuel.
« Je mangerai plus tard. »
Je connaissais cette réponse.
Il l’utilisait souvent lorsqu’il refusait de reconnaître sa fatigue.
Je tirai une chaise près de lui.
« Il faut que vous gardiez des forces. »
Il regarda mes mains.
« Vous devriez suivre votre propre conseil. »
Je faillis sourire.
« Vous n’avez pas tort. »
Ce fut tout.
Nous restâmes silencieux.
Je pensais à ce qu’il m’avait raconté sur les nuits de Samuel après la mort de Mary.
À ce petit garçon qui avait cessé de demander sa mère.
À Caleb qui l’avait porté sans parvenir à le consoler.
J’avais compris pourquoi il avait si peur de s’attacher de nouveau.
Mais je ne savais toujours pas comment nous allions sortir de cette situation.
Nous étions deux adultes qui avaient appris à survivre en se protégeant.
Lui de la perte.
Moi du rejet.
Et Samuel nous avait obligés à regarder ce que nous fuyions.
Vers minuit, lors de la deuxième nuit suivant l’arrivée du médecin, la fièvre de Samuel augmenta brusquement.
Je le remarquai en touchant son front.
Sa peau était brûlante.
Ses lèvres bougeaient.
Mais les mots n’avaient aucun sens.
Je me penchai.
« Samuel ? »
Il murmura quelque chose.
Je ne compris pas.
Je regardai Caleb.
Il se leva immédiatement.
Le docteur Hale vint examiner son patient.
Je restai près du lit.
Je me sentais incapable de faire autre chose que d’attendre.
Samuel semblait perdu dans un rêve.
Il bougeait légèrement sous la couverture.
Par moments, il prononçait des mots sans rapport les uns avec les autres.
Je voulais qu’il ouvre les yeux.
Qu’il me regarde.
Qu’il se plaigne de l’eau.
Qu’il demande son cheval.
N’importe quoi qui me rappelle le petit garçon que je connaissais.
Mais il restait agité.
Je pris sa main.
« Je suis près de toi, Samuel. »
Aucune réponse.
Je caressai doucement ses doigts.
Puis, soudain, il ouvrit les yeux.
Cette fois, son regard était différent.
Il semblait me reconnaître.
Mais il était terrifié.
« Sarah ? »
Je me penchai immédiatement.
« Oui, mon petit. »
Il déglutit difficilement.
« J’ai froid. »
Je regardai le docteur Hale.
Puis je revins vers Samuel.
« Je sais. Nous sommes là. »
Il serra faiblement mes doigts.
Je sentis qu’il cherchait ses mots.
Ses lèvres tremblaient.
« Ne retourne pas chez toi. »
Je cessai de respirer.
Caleb se tenait derrière moi.
Je le savais sans avoir besoin de le regarder.
Samuel continua.
« Reste ici. »
Je m’approchai davantage.
« Je suis avec toi. »
Il fit un petit mouvement de tête.
Comme si ma réponse ne suffisait pas.
Puis il murmura :
« Ne pars pas comme maman, Sarah… »
Le monde sembla s’arrêter.
Je n’entendis plus le vent.
Ni le feu.
Ni les pas du docteur.
Je regardais seulement Samuel.
Ses yeux étaient remplis de peur.
Et je compris qu’il n’avait pas séparé les deux possibilités.
La mort de Mary.
Mon éventuel départ pour Crest Falls.
Pour lui, le résultat était le même.
Quelqu’un qu’il aimait pouvait disparaître.
Sans revenir.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
Je me penchai jusqu’à ce que mon front touche doucement le sien.
« Je ne vais pas te quitter, Samuel. »
Ma voix tremblait.
« Tu n’as pas à avoir peur de ça. »
Il me regarda encore un instant.
Puis ses paupières se refermèrent.
Je gardai sa main dans la mienne.
Je ne savais pas si je venais de le rassurer.
Mais je savais que je ne pourrais jamais oublier cette phrase.
Ne pars pas comme maman.
Il avait seulement quatre ans.
Et il venait de dire à voix haute la peur qui habitait cette maison depuis deux ans.
Je tournai légèrement la tête.
Caleb était debout derrière moi.
Son visage avait perdu toute couleur.
Il regardait son fils.
Ses mains étaient immobiles.
Je n’avais jamais vu une telle expression sur son visage.
Il semblait à la fois blessé, terrifié et incapable de comprendre ce qu’il venait d’entendre.
Je voulus lui parler.
Mais il recula.
Puis il quitta la chambre.
Je restai quelques secondes sans bouger.
Le docteur Hale poursuivait sa surveillance.
Je regardai Samuel.
Il semblait s’être rendormi.
Je remis doucement sa main près de la couverture.
Puis je suivis Caleb.
Je le trouvai dans la cuisine.
Il était penché sur la grande table.
Ses deux mains agrippaient le bord du bois.
Le saladier jaune de Mary était toujours près du fourneau.
Les rideaux bleus bougeaient légèrement contre les fenêtres.
Je m’arrêtai sur le seuil.
« Caleb ? »
Il ne se retourna pas.
« Ne faites pas ça. »
Je fronçai les sourcils.
« Quoi ? »
Il secoua la tête.
« Ne lui faites pas de promesse impossible. »
Je sentis une colère soudaine me traverser.
Je venais de passer deux jours à surveiller la respiration de son fils.
J’avais à peine dormi.
Je tremblais de fatigue.
Et il me reprochait maintenant d’avoir voulu rassurer un enfant terrifié.
« Je ne lui ai pas menti. »
Caleb se redressa.
« Vous ne pouvez pas savoir ce qui arrivera. »
« Personne ne le peut. »
« Alors pourquoi lui dire que vous resterez ? »
Je le regardai.
« Parce que c’est ce que je veux faire. »
Il détourna la tête.
« Vous avez reçu une proposition de Crest Falls. »
Je serrai les poings.
« Je vous ai dit que je ne voulais pas y retourner. »
« Vous pourriez changer d’avis. »
« Vous pourriez aussi changer d’avis sur moi. »
Il se retourna brusquement.
« Ce ranch m’appartient. Je ne vais nulle part. »
« Vous savez bien que je ne parle pas du ranch. »
Il me fixa.
Je poursuivis avant de perdre courage.
« Vous voulez une certitude que personne ne possède. »
« Je veux protéger mon fils. »
« Moi aussi. »
Ma voix avait monté.
Je pris une inspiration.
« Mais il ne s’agit pas seulement de lui dire ce qui pourrait arriver de terrible. Il faut aussi lui permettre de croire que nous avons envie de rester auprès de lui. »
Caleb passa une main dans ses cheveux.
« Et si vous partez malgré tout ? »
Je sentis ma colère retomber.
Il avait posé la véritable question.
Je répondis plus doucement.
« On ne peut pas garantir toute une vie. Mais ce n’est pas une raison pour refuser chaque engagement. »
Il resta silencieux.
Je m’approchai légèrement.
« Samuel a besoin de savoir qu’il compte pour nous. »
Caleb détourna les yeux.
« Il le sait. »
« Il a peur que ceux qu’il aime disparaissent. »
Je m’arrêtai.
« Et vous êtes en colère parce que je lui ai dit que je voulais rester. »
Caleb secoua la tête.
« Je ne suis pas en colère contre vous. »
Je le regardai longuement.
« Alors qu’est-ce qui vous arrive ? »
Il ouvrit la bouche.
Puis il murmura :
« J’ai peur. »
Je restai immobile.
C’était la première fois qu’il le disait aussi clairement.
Pas en parlant des enfants.
Pas en parlant du travail.
Il avait peur.
Lui.
Je m’approchai encore.
« De quoi, Caleb ? »
Il eut un rire bref et douloureux.
« Il y a tellement de choses. »
Je ne répondis pas.
Je voulais qu’il continue.
Il regarda vers la porte de Samuel.
Puis il revint vers moi.
« De vous. »
Mon cœur manqua un battement.
« De moi ? »
Il secoua lentement la tête.
« De vous voir partir. »
Je ne bougeai plus.
Pendant deux semaines, il m’avait parlé comme à une étrangère.
Il avait recommencé à me remercier pour tout.
Il avait évité les conversations.
Et moi, j’avais cru qu’il voulait rétablir une distance entre nous.
Mais ce n’était pas ce qu’il essayait de faire.
Il avait peur de me perdre.
Je l’observai.
« Pourquoi avez-vous cessé de me parler après la lettre ? »
Caleb baissa les yeux.
« Parce que chaque fois que je vous voyais, j’avais envie de vous demander de rester. »
Je sentis mes yeux me brûler.
« Vous me l’avez demandé. »
Il secoua la tête.
« Pas comme je le voulais. »
Je pris une respiration.
« Vous m’avez dit que vous aviez besoin de moi. »
« C’est vrai. »
« Vous avez parlé comme si j’étais seulement une employée. »
Il ferma les yeux.
« Je sais. »
Je regardai ses mains.
Elles étaient serrées contre la table.
« Pourquoi ? »
Il resta longtemps silencieux.
Je voyais qu’il cherchait ses mots.
Je ne voulais pas l'interrompre.
Il avait traversé une tempête pour sauver son fils.
Il avait affronté les difficultés du ranch pendant deux ans.
Mais parler de ce qu’il ressentait semblait lui demander davantage de courage.
Il regarda vers la fenêtre.
Puis il murmura :
« Je ne sais plus comment demander à quelqu’un de rester sans avoir peur de le perdre. »
Je sentis mon cœur se serrer.
Je voulais m’approcher.
Lui prendre la main.
Lui dire qu’il n’était pas seul.
Mais avant que je puisse bouger, la voix d’Emma retentit dans le couloir.
« Sarah ! »
Il y avait une terreur dans son cri que je reconnus immédiatement.
Caleb et moi courûmes.
Nous traversâmes le couloir presque en même temps.
La porte de Samuel était ouverte.
Emma se tenait près du lit.
Le docteur Hale était penché sur lui.
Et Samuel essayait de respirer.
Chaque inspiration produisait un bruit terrible.
Je m’arrêtai une fraction de seconde.
Puis je courus vers lui.
Tout ce que Caleb venait de m’avouer disparut de mes pensées.
Il n’y avait plus que Samuel.
Son visage.
Sa respiration.
Et cette peur immense de le perdre.
