Je pensais que l’arrivée du docteur Hale allait mettre fin à notre peur.
Je me trompais.
Il était revenu avec Caleb au petit matin, après avoir traversé la neige.
Il avait examiné Samuel.
Il avait prononcé le mot que nous redoutions tous.
Une pneumonie.
Sévère.
Le médecin avait aussitôt expliqué qu’il existait encore des raisons d’espérer.
Mais il n’avait pas promis la guérison.
Et c’était précisément ce que Caleb voulait entendre.
Je le voyais à son visage.
Il restait debout près du lit de son fils, les mains immobiles.
Sa veste était encore humide.
La neige fondue avait laissé des traces sombres sur ses manches.
Il n’avait pas pris le temps de se changer.
« Vous allez pouvoir le soigner ? »
Le docteur Hale ouvrit sa sacoche.
« Je vais faire tout ce qui est possible. »
Caleb serra la mâchoire.
« Je ne vous demande pas ce que vous allez essayer. »
Le médecin leva les yeux.
« Je comprends votre inquiétude. »
« Alors dites-moi qu’il va vivre. »
Je sentis mon ventre se contracter.
Le docteur Hale regarda Samuel.
Puis il répondit avec calme.
« Son état est préoccupant. Je ne vous rendrais pas service en vous garantissant ce que je ne peux pas savoir. »
Caleb ne bougea pas.
Je connaissais ce silence.
C’était celui qui apparaissait lorsqu’il voulait se mettre en colère, mais qu’il n’avait personne contre qui diriger sa rage.
Il avait traversé une tempête.
Il avait risqué de se perdre sur les chemins.
Il avait ramené le médecin.
Dans son esprit, cela devait suffire à sauver son fils.
Mais la maladie n'obéissait pas à la volonté des hommes.
Même lorsqu'ils étaient prêts à tout donner.
Le docteur Hale prépara les médicaments dont il disposait.
Il nous expliqua comment les administrer.
Il demanda de maintenir Samuel au repos.
De lui proposer régulièrement de l’eau.
De préparer de la vapeur pour essayer de soulager sa respiration.
Je mémorisai chaque consigne.
Je les répétai silencieusement.
Je savais que la fatigue pouvait nous faire oublier quelque chose.
Et je refusais que Samuel souffre davantage à cause de notre épuisement.
Emma se tenait derrière moi.
Elle écoutait aussi.
À chaque nouvelle instruction, elle faisait un petit mouvement de tête.
Je connaissais cette attitude.
Elle avait besoin de se rendre utile.
Comme lorsqu’elle s’était occupée de ses frères et sœurs pendant la maladie de Mary.
Cette pensée me fit mal.
Je voulais lui dire qu’elle n’avait pas à porter cette responsabilité.
Mais je savais qu’elle ne m’écouterait pas.
Pas tant que Samuel resterait aussi malade.
Le médecin termina ses explications.
Puis Caleb demanda :
« Combien de temps avant de savoir s’il va mieux ? »
Le docteur Hale referma doucement sa sacoche.
« Les prochaines vingt-quatre à quarante-huit heures seront déterminantes. »
Je regardai Samuel.
Ses paupières étaient fermées.
Sa poitrine se soulevait rapidement.
Il semblait si petit dans son lit.
Je n’arrivais pas à comprendre comment un corps aussi fragile pouvait devoir lutter aussi durement pour respirer.
Caleb passa une main sur son visage.
« Vous voulez dire qu’il faut simplement attendre ? »
« Il faut le soigner et surveiller attentivement son état. »
« Et ensuite ? »
« Nous verrons comment il réagit. »
Caleb fit un pas vers le médecin.
« J’ai passé la nuit dehors pour venir vous chercher. »
Le docteur Hale resta immobile.
« Je le sais. »
« Je ne suis pas revenu pour entendre qu’il faut attendre. »
Sa voix avait monté.
Dans le couloir, Grace se rapprocha de Lucy.
Je vis Emma se raidir.
Le docteur Hale regarda Caleb sans chercher à se défendre.
« Vous êtes allé me chercher parce que votre fils avait besoin d’aide. Nous allons lui en donner. Mais personne ici ne peut décider à sa place de la manière dont son corps réagira. »
Caleb ouvrit la bouche.
Aucun mot ne sortit.
Je m’approchai légèrement.
« Caleb. »
Il ne me regarda pas.
« Vous l’avez ramené », murmurai-je.
Il baissa les yeux.
« J’aurais dû revenir plus vite. »
Je sentis immédiatement ce qui se cachait derrière cette phrase.
Ce n’était pas seulement la peur pour Samuel.
Il pensait à Mary.
À la maladie qui l’avait emportée.
À ce qu’il n’avait pas réussi à empêcher.
Je n’avais pas encore entendu toute cette histoire.
Mais j’en connaissais assez pour comprendre qu’il se jugeait encore responsable de quelque chose.
« Vous êtes revenu avec le médecin », répétai-je.
Cette fois, il tourna la tête vers moi.
Ses yeux étaient rouges.
« Et si ça ne suffit pas ? »
Je n’eus pas de réponse.
Il regarda son fils.
Puis ses épaules s’affaissèrent.
Pendant quelques secondes, il ne ressemblait plus au propriétaire de Stone Ranch.
Ni à cet homme capable de soulever de lourdes charges ou de travailler sous la neige.
Il ressemblait simplement à un père terrifié.
Je lui laissai le temps de reprendre son souffle.
Le docteur Hale posa ses affaires près du lit.
Puis il recommença à examiner Samuel.
Je me tournai vers les enfants.
Ils attendaient tous dans le couloir.
Daniel avait les mains serrées.
Thomas regardait ses pieds.
Lucy semblait retenir ses larmes.
Grace avait les joues mouillées.
Emma se tenait devant eux.
Toujours l’aînée.
Toujours celle qui essayait de rester forte.
« Venez », leur dis-je doucement.
Personne ne bougea.
« Samuel a besoin de calme. Nous allons nous installer dans le salon. »
Lucy regarda la porte.
« On ne peut pas rester près de lui ? »
« Vous pourrez venir le voir. Mais pas tous en même temps. »
Daniel serra les dents.
« Je peux rester éveillé. »
« Je le sais. »
« Je n’ai pas sommeil. »
Je regardai son visage fatigué.
« Ton corps, lui, en a besoin. »
Il détourna la tête.
Grace s'approcha de moi.
« Est-ce que Samuel sait qu’on est là ? »
Je m’accroupis.
« Je crois qu’il vous entend parfois. »
Elle prit une inspiration tremblante.
« Alors je veux qu’il sache que je ne suis pas partie. »
Je sentis ma gorge se serrer.
Ces enfants avaient tous la même peur.
Partir.
Être quittés.
Se réveiller et découvrir une absence.
Je pris la main de Grace.
« Tu peux lui parler doucement avant de te reposer. »
Elle hocha la tête.
Nous retournâmes ensemble près du lit.
Grace s’approcha prudemment.
Elle regarda son petit frère.
Puis elle murmura :
« On est toujours là, Samuel. »
Je vis ses doigts se crisper sur sa robe.
Elle attendit.
Samuel ne répondit pas.
Grace baissa la tête.
Je posai une main sur son épaule.
« Il a besoin de dormir. »
Elle acquiesça.
Puis elle repartit.
Je la suivis des yeux jusqu’au couloir.
Caleb avait regardé toute la scène.
Il ne dit rien.
Mais je vis sa bouche trembler légèrement.
Les heures suivantes furent consacrées aux soins.
Le docteur Hale surveillait Samuel.
Je préparais ce dont il avait besoin.
Caleb restait près de son fils.
Il ne voulait pas quitter la chambre.
Par moments, le médecin lui demandait de s’écarter pour pouvoir travailler.
Caleb obéissait.
Puis il revenait immédiatement.
Je comprenais sa peur.
J’avais moi-même du mal à m’éloigner.
Chaque fois que je quittais la pièce, j’écoutais.
Je guettais une quinte de toux.
Un appel.
Le moindre changement de respiration.
J’avais fini par reconnaître le bruit que faisait Samuel lorsqu’il souffrait davantage.
Je ne pourrais jamais oublier ce son.
Il me poursuivait jusque dans la cuisine.
Même lorsque je préparais de l’eau chaude.
Même lorsque je rangeais les linges propres.
Je continuais à l’entendre.
Dans ma tête.
Comme si mon corps refusait de perdre sa trace.
La journée passa sans véritable amélioration.
Samuel ouvrait parfois les yeux.
Il semblait reconnaître Caleb.
Puis son regard redevenait vague.
Je lui proposais régulièrement de boire.
Il acceptait quelques gorgées.
Parfois, il détournait la tête.
Alors je m’asseyais près de lui.
Je lui parlais d’Éclair.
De son cheval de bois.
De Thomas qui l’avait aidé à retrouver une patte.
Je lui rappelais qu’il pourrait bientôt le reprendre pour jouer.
Je ne savais pas s’il comprenait.
Mais sa main cherchait parfois la mienne.
Et chaque fois, je la prenais.
Vers le soir, les autres enfants furent trop épuisés pour rester debout.
Je leur préparai des couvertures dans le salon.
Personne ne voulait monter dormir dans sa chambre.
Emma insista pour rester près de Samuel.
Je lui montrai les traits de son visage dans la lumière.
« Tu es épuisée. »
Elle secoua la tête.
« Je peux rester. »
« Je sais. Mais tu as besoin de fermer les yeux. »
Elle regarda son frère.
« Et s’il se réveille ? »
« Je serai là. »
Elle resta silencieuse.
Je connaissais la question qui venait ensuite.
« Vous me préviendrez ? »
« S’il a besoin de vous, oui. »
Emma me fixa.
« Vous ne me cacherez rien ? »
Je lui pris doucement la main.
« Je continuerai à te dire la vérité. »
Elle finit par accepter.
Je l’accompagnai jusqu’au salon.
Daniel était déjà allongé près du feu.
Thomas gardait les yeux ouverts.
Lucy avait attiré Grace contre elle.
Emma s’étendit à côté de ses sœurs.
Mais elle continua longtemps à regarder la porte.
Je retournai auprès de Samuel.
Le docteur Hale avait besoin de se reposer quelques heures.
Caleb lui proposa ma chambre.
Je lui préparai le lit.
Puis je revins dans celle du petit garçon.
La lampe éclairait faiblement les murs.
Le cheval de bois reposait près de l’oreiller.
Caleb était assis de l’autre côté du lit.
Ses mains pendaient entre ses genoux.
Il regardait Samuel sans bouger.
Je pris place en face de lui.
Pendant un long moment, nous restâmes silencieux.
Je pensais à notre dernière conversation dans la cuisine.
À cette lettre de Crest Falls.
À la manière dont nous avions cessé de nous parler librement.
Tout cela me paraissait lointain.
Et pourtant, je sentais que rien n’était réglé.
Puis Caleb murmura :
« Emma m’a raconté ce qui s’est passé cette nuit. »
Je levai les yeux.
« Quand Samuel avait beaucoup de fièvre ? »
Il acquiesça.
« Elle m’a dit qu’il vous avait appelée. »
Je regardai le petit garçon.
« Il était très agité. »
« Il a prononcé votre prénom. »
Je baissai les yeux.
« Oui. »
Caleb posa ses mains l’une contre l’autre.
« Autrefois, il demandait toujours Mary. »
Je ne savais pas quoi répondre.
J’avais peur de lui faire mal.
Peur qu’il pense que Samuel avait remplacé le souvenir de sa mère par ma présence.
Je murmurai :
« Je suis désolée. »
Caleb releva immédiatement la tête.
« Pourquoi ? »
Je cherchai mes mots.
« J’imagine que ça doit être difficile à entendre. »
Il me regarda longtemps.
« Ça l’est. »
Je sentis mon cœur se serrer.
Puis il ajouta :
« Mais pas pour la raison que vous imaginez. »
Je relevai les yeux.
Il regarda Samuel.
Sa voix était devenue plus basse.
« Après la mort de Mary, il la réclamait chaque soir. »
Je restai immobile.
Caleb poursuivit.
« Je le prenais dans mes bras. Je marchais avec lui. J’essayais de le calmer. »
Il frotta lentement ses mains.
« Il continuait à l’appeler. »
Je regardai le petit visage endormi.
« Il était si jeune. »
Caleb acquiesça.
« Deux ans. Il ne comprenait pas pourquoi elle ne venait plus. »
Il prit une respiration.
« Je lui disais que j’étais là. »
Sa voix trembla.
« Mais ce n’était pas moi qu’il attendait. »
Je sentis mes yeux s’humidifier.
Je pensais à Samuel assis dans le couloir.
À ses rêves.
À cette mère qu’il cherchait d’une pièce à l’autre.
Caleb continua.
« Puis un soir, il a cessé de l’appeler. »
Je baissai la tête.
« Ça a dû être un soulagement. »
Il secoua lentement la tête.
« Non. »
Je le regardai.
« Pourquoi ? »
Il fixa longuement les mains de son fils.
« Parce que j’ai compris qu’il avait fini par accepter qu’elle ne reviendrait plus. »
Le silence devint presque insupportable.
Je revoyais Samuel.
Si petit.
Déjà convaincu qu’une personne pouvait disparaître malgré tous ses appels.
Caleb reprit :
« Après ça, il n’a plus vraiment réclamé personne lorsqu’il avait peur. »
Je pensai à ses cauchemars silencieux.
À ses larmes sans bruit.
À la manière dont il refusait de réveiller son père.
Tout prenait un sens différent.
Ce n’était pas seulement la peur de rendre Caleb triste.
Samuel avait appris à ne plus attendre de réponse.
Je regardai sa petite main.
Elle reposait près d’Éclair.
Je la pris doucement.
Caleb me regarda.
« Puis vous êtes arrivée. »
Je ne bougeai pas.
Il poursuivit.
« Il s’est remis à demander des choses. »
Je baissai les yeux.
« Son cheval, d’abord. »
Caleb eut un sourire triste.
« Oui. Son cheval. »
Il regarda la patte que Thomas et moi avions réparée.
« Ensuite, il a commencé à vous demander de rester près de lui. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Il avait besoin d’être rassuré. »
« Je sais. »
Caleb prit une longue inspiration.
« Mais il a recommencé à croire que quelqu’un pouvait répondre lorsqu’il l’appelait. »
Je regardai Samuel.
Son visage était encore brûlant.
Sa respiration restait difficile.
Mais je comprenais maintenant ce que Caleb essayait de m’expliquer.
Le fait que Samuel m’ait appelée n’effaçait pas Mary.
Cela signifiait qu’il avait retrouvé assez de confiance pour tendre la main.
Pour demander de l’aide.
Pour espérer qu’on resterait.
Caleb passa une main sur ses yeux.
« J’ai vu ça arriver. »
Je relevai la tête.
« Et ça vous a fait peur ? »
Il acquiesça.
« Plus que je ne voulais l’admettre. »
Je sentis mon cœur battre plus vite.
« Pourquoi ? »
Il regarda son fils.
Puis moi.
« Parce qu’il commençait à croire que vous ne partiriez pas. »
Je ne trouvai rien à répondre.
Il n’était pas seulement inquiet pour lui-même.
Il pensait aux six enfants.
À la possibilité qu’ils s’attachent encore à quelqu’un.
Et qu’ils le perdent.
Je compris enfin pourquoi il avait recommencé à garder ses distances après notre conversation.
Je compris pourquoi le mot besoin lui semblait plus facile à prononcer que tous les autres.
Je regardai la lampe.
Puis Samuel.
Je voulais lui dire que je resterais.
Que je n’accepterais pas l’emploi à Crest Falls.
Que novembre ne changerait rien.
Mais Caleb se leva avant que je puisse parler.
« Vous devriez vous reposer un peu. »
Je secouai la tête.
« Je préfère rester près de lui. »
Il me regarda longtemps.
Puis il murmura :
« Je le sais. »
Il s’approcha de la fenêtre.
La neige recouvrait toute la cour.
Je regardai son dos.
Je compris que nous avions franchi quelque chose cette nuit-là.
Caleb avait enfin raconté une partie de sa peur.
Et moi, j’avais compris que Samuel n’avait pas seulement commencé à m’aimer.
Il avait recommencé à croire qu’on pouvait aimer quelqu’un sans être aussitôt abandonné.
Cette découverte m’émut profondément.
Mais elle me rendit aussi plus consciente de ma responsabilité.
Je ne pouvais plus traiter novembre comme une simple date inscrite sur un contrat.
Pas après cette nuit.
Pas après les paroles de Caleb.
Pas après avoir entendu Samuel m’appeler dans son sommeil.
Je serrai doucement sa main.
Et je pris une décision que je n’avais pas encore le courage de dire à voix haute.
Je ne retournerais pas à Crest Falls simplement parce que c’était plus facile.
Je resterais pour affronter ce qui nous attendait.
Même si Caleb et moi devions encore apprendre à nous parler.
Même si l’avenir me faisait peur.
Samuel avait besoin de nous.
Et, pour la première fois, je reconnaissais sans honte que j’avais moi aussi besoin de cette famille.
