PARTIE 5 – J’ai examiné chaque photographie de Daniel à la recherche d’un prénom, sans savoir qu’un simple détail allait me rapprocher de la vérité

Je n’avais jamais regardé des photographies de cette façon.

Pendant toute ma vie, les images avaient été des souvenirs.

Des visages.

Des anniversaires.

Des instants qu’on voulait conserver parce qu’ils nous rendaient heureux.

Mais ce jour-là, devant mon ordinateur, je ne cherchais plus seulement à revoir mon fils.

Je cherchais une femme.

Une femme dont j’ignorais le prénom.

Une femme qui avait peut-être donné naissance à l’enfant de Daniel.

Et cette possibilité m’empêchait de penser à autre chose.

J’ai repris mon stylo.

Le morceau de papier sur lequel j’avais noté les premières dates était posé près du clavier.

Je l’ai retourné pour disposer d’un espace propre.

Puis j’ai commencé à examiner les photographies depuis le début.

Lentement.

Une par une.

Je ne voulais rien manquer.

Je savais que Daniel aimait photographier les petits détails.

C’était une habitude qui m’avait souvent amusée.

Aujourd’hui, j’espérais que cette habitude m’aiderait.

J’ai rouvert la photographie du café.

Daniel se tenait à côté de la jeune femme.

Ils souriaient tous les deux.

Je me suis attardée sur leurs visages.

Elle avait l’air parfaitement à l’aise près de lui.

Il ne semblait pas chercher à impressionner qui que ce soit.

C’était cette simplicité qui m’émouvait.

Je n’avais pas besoin qu’on m’explique ce qu’ils ressentaient.

Je le voyais.

Pourtant, je ne connaissais rien de leur histoire.

J’ai regardé autour d’eux.

La façade du café.

Les objets visibles derrière les vitres.

Tout ce qui pouvait permettre de reconnaître l’endroit.

Je n’ai trouvé aucune information suffisamment précise.

J’ai agrandi l’image.

Les détails sont devenus moins nets.

J’ai recommencé avec une autre photographie.

Puis une autre.

Je regardais les vêtements de la jeune femme.

Les objets autour d’elle.

Les endroits où Daniel avait pris les photos.

Je ne savais pas exactement ce que je cherchais.

Un prénom écrit quelque part.

Une adresse.

Un document oublié dans un coin.

N’importe quel indice.

J’avais l’impression d’essayer de comprendre une conversation dont je n’avais entendu que quelques mots.

Daniel connaissait cette femme.

Il savait où elle habitait.

Il connaissait son prénom, sa voix, ses habitudes.

Il savait probablement ce qui la faisait rire.

Moi, je n’avais que des images silencieuses.

Cette pensée m’a fait mal.

Mais je n’ai pas fermé le dossier.

J’ai continué.

Je suis revenue à la photographie où elle portait le sweat-shirt gris de Daniel.

Je connaissais ce vêtement.

Je me souvenais l’avoir vu sur ses épaules.

Le retrouver sur celles d’une inconnue me donnait une étrange impression.

Comme si deux parties de la vie de mon fils, que j’avais toujours crues séparées, se rejoignaient enfin.

Je me suis demandé pourquoi il n’avait jamais parlé d’elle.

Je lui avais pourtant posé des questions sur ses amis.

Sur ses journées.

Sur ce qu’il faisait lorsqu’il sortait.

Il me répondait généralement sans difficulté.

Mais il gardait aussi certaines choses pour lui.

Avec le recul, je comprenais que je n’avais pas toujours insisté.

J’avais pensé avoir le temps.

Le temps de le voir grandir.

Le temps de le connaître autrement.

Le temps d’apprendre qui comptait vraiment pour lui.

La maladie avait pris ce temps.

Et moi, j’avais passé vingt-six ans à croire que je connaissais toute son histoire.

J’ai pris une inspiration.

Puis j’ai ouvert l’échographie.

Je l’avais déjà regardée.

Mais la première fois, j’étais trop bouleversée pour examiner les inscriptions.

Cette fois, je me suis obligée à rester attentive.

J’ai agrandi l’image.

Les contours sont devenus flous.

Certaines informations étaient coupées par le cadrage.

Je ne pouvais pas lire le document entièrement.

Daniel n’avait probablement pas pensé à photographier chaque mot.

Il avait voulu conserver une image du bébé.

Cela lui ressemblait.

J’ai déplacé mon regard d’un bord à l’autre.

Une date apparaissait.

Je l’ai recopiée.

Puis j’ai distingué le nom d’une clinique.

Je l’ai noté également.

J’étais sur le point de refermer l’image lorsque j’ai aperçu autre chose.

Un prénom.

Rachel.

Je me suis immobilisée.

Rachel.

C’était la première fois que j’avais quelque chose de concret.

J’ai regardé les lettres.

Je voulais être certaine de ne pas les avoir imaginées.

Elles étaient là.

Même si le reste des informations concernant la patiente n’était pas visible.

J’ai écrit le prénom sur mon papier.

RACHEL.

Puis je l’ai regardé pendant plusieurs secondes.

Je pouvais enfin appeler cette femme autrement que « l’inconnue ».

Elle s’appelait peut-être Rachel.

Je devais encore rester prudente.

Je ne savais pas si le prénom correspondait bien à la femme photographiée.

Mais l’échographie avait été conservée avec les images de sa grossesse.

Cela rendait cette piste suffisamment importante pour que je m’y intéresse.

J’ai repris la date.

J’ai vérifié mes premiers calculs.

Je connaissais le moment où Daniel était mort.

Je connaissais aussi la période à laquelle l’échographie avait été réalisée.

La chronologie tenait.

La grossesse était déjà en cours lorsque mon fils était encore vivant.

Le bébé devait naître plusieurs mois après sa disparition.

J’ai posé mon stylo.

Cette confirmation ne prouvait pas que Daniel était le père.

Je me le suis répété.

Je ne voulais pas me précipiter.

Mais je me souvenais de ses mains posées sur le ventre de Rachel.

De son visage lorsqu’il l’embrassait.

De toutes les photographies qu’ils avaient prises ensemble.

Je ne pouvais pas ignorer ce qu’elles semblaient raconter.

Je me suis demandé si Rachel avait connu Daniel pendant sa maladie.

Si elle avait essayé de le joindre.

Si elle savait qu’il était mort.

Cette dernière question m’a traversé l’esprit sans que je m’y attarde vraiment.

Comment aurait-elle pu l’ignorer ?

Ils semblaient si proches.

Je supposais qu’elle avait nécessairement été informée.

Aujourd’hui, je mesure à quel point cette supposition était fragile.

Mais ce jour-là, je n’en savais rien.

Je pensais seulement à la retrouver.

J’ai laissé mon carnet ouvert près de l’ordinateur.

Puis j’ai consulté les informations que je possédais sur la clinique.

Je ne savais pas si quelqu’un accepterait de me parler d’une patiente suivie vingt-six ans plus tôt.

Je savais que les informations médicales étaient privées.

Mais je voulais au moins essayer.

Le lendemain matin, j’ai téléphoné.

J’avais mon papier devant moi.

Le prénom de Rachel était écrit en grosses lettres.

La date figurait juste en dessous.

Lorsque quelqu’un a répondu, j’ai senti ma gorge se serrer.

J’ai expliqué que je cherchais une femme qui avait peut-être été suivie dans cet établissement en 2000.

J’ai précisé que les faits remontaient à longtemps.

La personne au téléphone m’a écoutée.

Sa voix était courtoise.

Mais sa réponse est arrivée rapidement.

« Je suis désolée, madame. Nous ne pouvons pas vous communiquer ce genre de renseignements. »

Je me suis redressée.

« Même pour quelque chose d’aussi ancien ? »

« Nous ne pouvons pas confirmer l’identité de nos anciennes patientes. »

J’ai regardé le prénom sur mon papier.

Je comprenais parfaitement.

Si j’avais été à la place de Rachel, je n’aurais probablement pas voulu qu’une inconnue puisse obtenir mes informations médicales.

Mais cette compréhension ne rendait pas la situation plus facile.

« Je ne cherche pas à connaître son dossier », ai-je expliqué.

« Je comprends votre demande, mais nous ne pouvons pas vous aider de cette manière. »

J’ai remercié la personne.

Puis j’ai raccroché.

Je suis restée devant le téléphone.

Je n’avais rien appris.

Pas une adresse.

Pas un nom de famille.

Pas même la confirmation que Rachel avait réellement fréquenté cette clinique.

J’ai fermé les yeux.

Je me sentais ridicule d’avoir espéré une réponse différente.

Pourtant, je n’arrivais pas à abandonner.

Il y avait trop de choses en jeu.

Si cet enfant était celui de Daniel, alors j’avais peut-être passé vingt-six ans sans connaître l’existence de mon propre petit-fils.

Je ne savais même pas si j’avais le droit de prononcer ce mot.

Petit-fils.

Je l’ai murmuré une fois.

Puis je me suis arrêtée.

Il était encore trop tôt.

Je ne voulais pas m’attacher à une certitude que je ne possédais pas.

Je suis retournée devant l’ordinateur.

Le dossier était toujours là.

Les photographies aussi.

J’ai décidé de recommencer.

Cette fois, je n’allais plus regarder seulement les visages ou les documents médicaux.

J’allais observer les pièces.

Les meubles.

Les objets posés sur les tables.

Tout ce qui aurait pu paraître insignifiant à Daniel.

Je savais qu’il avait pris certaines images sans demander aux gens de poser.

C’était précisément ce genre de photographie qui pouvait contenir quelque chose d’utile.

J’ai retrouvé celle où Rachel était assise dans une cuisine.

Je l’avais déjà vue.

Elle riait.

Son visage était tourné vers l’appareil.

Daniel avait probablement déclenché au milieu d’une conversation.

Je pouvais presque imaginer Rachel protester parce qu’il l’avait surprise.

Je me suis attardée sur elle.

Elle semblait heureuse.

Détendue.

Je me suis demandé ce que Daniel venait de dire pour la faire rire.

Puis j’ai regardé derrière son épaule.

Et j’ai remarqué les enveloppes.

Plusieurs enveloppes étaient posées sur la table.

Je me suis rapprochée de l’écran.

Je n’y avais pas prêté attention lors de mon premier passage.

Je regardais Rachel.

Maintenant, ces papiers m’intéressaient davantage que son sourire.

J’ai agrandi la photographie.

Sur la première enveloppe, les informations étaient presque entièrement cachées.

Une autre était placée dans le mauvais sens.

Mais la troisième laissait apparaître une partie de l’adresse.

Je me suis redressée.

J’ai augmenté encore l’agrandissement.

L’image perdait de sa netteté.

Je ne pouvais pas inventer les lettres manquantes.

Mais certains éléments restaient lisibles.

Un morceau de nom de rue.

Et un numéro d’appartement.

J’ai pris mon stylo.

J’ai recopié ce que je pouvais distinguer.

Puis j’ai regardé de nouveau.

Je ne voulais surtout pas confondre un chiffre avec un autre.

J’ai comparé les formes.

J’ai hésité.

Puis j’ai noté les deux éléments avec précaution.

Je ne savais pas si cette adresse appartenait à Rachel.

Les enveloppes pouvaient être destinées à quelqu’un d’autre.

Elles pouvaient simplement avoir été posées là.

Mais je possédais désormais davantage qu’un prénom.

Rachel.

Une clinique.

Une date.

Un fragment d’adresse.

Et plusieurs photographies qui montraient Daniel auprès d’elle.

Je me suis appuyée contre ma chaise.

Pour la première fois depuis l’ouverture de la clé USB, j’avais le sentiment de pouvoir agir.

Je n’étais plus seulement une mère bouleversée devant de vieux souvenirs.

Je disposais d’une piste.

Elle était fragile.

Incomplète.

Mais réelle.

J’ai regardé la photographie une dernière fois.

Rachel riait toujours sur l’écran.

Elle ne savait pas que, vingt-six ans plus tard, la mère de Daniel examinerait les enveloppes derrière elle.

Je me suis demandé ce qu’elle était devenue.

Si elle vivait encore dans la même ville.

Si elle avait gardé des photographies de Daniel.

Et si elle avait déjà raconté son histoire à l’enfant qu’elle portait.

Je n’avais aucune réponse.

J’ai refermé mon carnet.

Les annuaires anciens et les archives municipales me semblaient être les prochains endroits où chercher.

Je ne savais pas ce que j’y trouverais.

Mais je ne voulais plus rester assise à attendre.

J’ai décidé d’aller à la bibliothèque municipale.

Je partirais avec mes notes.

Et j’essaierais de relier ce prénom à cette adresse.

Pour la première fois, Rachel n’était plus seulement un visage perdu dans les photographies de mon fils.

Elle était quelqu’un que je pouvais peut-être retrouver.


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