Le carton portant le mot « SURPLUS » est resté plusieurs minutes entre les doigts de Leo. Il l’a tourné dans un sens, puis dans l’autre, comme s’il cherchait une deuxième phrase cachée au dos. Il n’y avait rien. Pas de signature. Pas de formule de politesse. Pas même un point. Seulement ce mot écrit en lettres capitales, appuyées, presque techniques. C’était tellement fidèle à Dale que Rob a éclaté de rire lorsqu’il l’a vu.
« Il aurait pu écrire “pour Riverside” », ai-je fait remarquer. Rob a secoué la tête. « Trop émotionnel. “Surplus”, ça ressemble à une ligne d’inventaire. C’est parfait pour lui. » Maya, elle, n’y voyait aucun problème. Elle avait déjà commencé à transférer les pommes vers le garage. « Ça veut dire qu’elles sont à nous ? » « Ça veut dire qu’il nous les donne pour le projet », a répondu Rob. Maya a hoché la tête. « Alors c’est à Riverside. »
La distinction me plaisait. L’année précédente, tout avait commencé par une querelle sur la propriété : à qui appartenaient les fruits, où ils étaient tombés, qui avait le droit de les prendre. Maya avait désormais réduit toute cette confusion à une destination. Les pommes n’étaient pas à elle, pas à Dale, pas vraiment à nous. Elles allaient quelque part.
Cette nouvelle saison s’est rapidement révélée plus abondante que la précédente. Le pommier semblait avoir attendu un an pour se rattraper. Certaines branches ployaient si bas que Rob pouvait presque toucher les fruits depuis notre côté sans escabeau. Chaque nuit, de nouvelles pommes tombaient dans l’herbe. Et tous les deux ou trois jours, un nouveau sac apparaissait près du portillon.
Les cartons de Dale devinrent un petit langage.
« SURPLUS. »
Puis : « ENCORE. »
Quelques jours plus tard : « TROP. »
Lorsque Maya a découvert celui-là, elle l’a apporté à table comme un document précieux. « Je crois qu’il n’aime plus tellement son arbre », a-t-elle annoncé. Leo a lu le carton. « Non. Je crois qu’il découvre combien de pommes il produit. »
Cette remarque m’a fait penser à ce que Dale m’avait dit sur le perron : il savait que des fruits tombaient chez nous, mais il n’avait jamais réellement regardé la quantité. Cette année, parce qu’il ramassait aussi ce qui tombait de son côté pour nous le donner, il était obligé de mesurer physiquement ce que nous avions nettoyé pendant des années.
Il devait remplir les sacs.
Les porter.
Ouvrir le portillon.
Les déposer.
Puis recommencer.
Le pommier lui enseignait avec son propre poids ce que nos plaintes n’avaient jamais exprimé.
Nous avons repris la production, mais avec beaucoup plus d’organisation. Rob avait conservé toutes les notes de l’année précédente. Les recettes étaient classées dans un dossier. Les bocaux avaient été achetés à l’avance. Riverside connaissait désormais notre nom. Lorsque Rob a appelé Helen pour demander si l’organisme accepterait une nouvelle livraison, elle a répondu : « La famille des pommes revient ? »
Maya a entendu la phrase parce que le téléphone était sur haut-parleur. Son visage s’est illuminé. « Elle se souvient de nous ! » Helen a ri à l’autre bout. « Difficile d’oublier le lapin violet sur un pot de compote. » Maya a immédiatement sorti ses feutres. « Cette année, je peux faire mieux. » Leo a murmuré : « J’avais peur qu’elle dise ça. »
Le premier week-end de transformation ressemblait au précédent, sauf que nous savions maintenant comment éviter certains désastres. Rob avait installé une table supplémentaire dans la cuisine. Leo avait obtenu un vrai petit couteau adapté à son âge et savait l’utiliser avec prudence. Maya épluchait plus vite. Moi, je n’avais plus besoin de relire cinq fois chaque étape de stérilisation.
L’efficacité ne supprimait pas le travail. Au bout de quatre heures, le sol collait toujours légèrement. Des peaux de pommes apparaissaient dans des endroits impossibles. La vapeur couvrait les fenêtres. Rob avait toujours une tache sur sa chemise avant midi. Mais cette fois, personne ne se demandait pourquoi nous étions en train de faire tout cela.
Le deuxième jour, quelqu’un a frappé à la porte arrière.
C’était Dale.
Il tenait deux sacs.
« Je peux les laisser ici ? »
Rob a ouvert la porte plus largement. « Oui. Merci. »
Dale a posé les sacs, puis a regardé la cuisine derrière nous. Une énorme casserole mijotait. Des bocaux refroidissaient près de la fenêtre. Leo découpait des quartiers. Maya dessinait une étiquette avec une langue sortie de concentration.
« Vous faites vraiment tout ça à chaque fois ? » a demandé Dale.
Rob a regardé autour de lui.
« À peu près. »
Dale est resté sur le seuil.
« Ça prend combien de temps ? »
« Tout le week-end quand on en a autant. »
Une expression difficile à identifier a traversé son visage. Il regardait les caisses près du mur, puis les mains tachées de Leo, puis les bocaux alignés.
« Je pensais que vous mettiez juste les pommes dans une casserole. »
Rob a souri. « Malheureusement, les règles sanitaires sont moins optimistes. »
Dale n’est pas parti.
Maya a levé les yeux de son dessin. « Tu veux voir ? »
Je me suis tournée vers elle. Il n’y avait aucune hésitation dans sa voix. L’année précédente, elle s’était cachée derrière son frère lorsqu’il lui avait parlé. Maintenant, elle lui proposait d’entrer.
Dale a lui aussi semblé surpris.
« Voir quoi ? »
« Comment on fait. »
Il a regardé Rob.
Rob a simplement dit : « Si tu veux. »
Dale a essuyé ses chaussures sur le paillasson et est entré.
Pendant les dix minutes suivantes, Maya lui a expliqué notre système avec l’assurance d’une responsable d’usine. Elle lui a montré les fruits abîmés que nous écartions, les pommes lavées, celles qui attendaient d’être coupées, les bocaux encore chauds. Elle lui a expliqué pourquoi elle ne pouvait pas toucher certains récipients et pourquoi sa mère vérifiait chaque couvercle.
Dale l’écoutait sérieusement.
« Et ça, c’est quoi ? » a-t-il demandé en montrant une casserole plus sombre.
« Beurre de pomme », a répondu Leo.
« Il y a du beurre dedans ? »
Leo a secoué la tête. « Non. »
Dale a froncé les sourcils. « Alors le nom est mauvais. »
Leo a regardé Rob.
Rob a dit : « Voilà enfin un sujet sur lequel vous pouvez vous disputer tous les deux. »
Maya a éclaté de rire.
Même Dale a souri.
Puis quelque chose d’inattendu s’est produit.
Il a retroussé ses manches.
« Vous avez besoin d’aide ? »
Personne n’a répondu immédiatement.
Je crois que nous avions tous imaginé beaucoup de réactions possibles de sa part depuis le premier incident. Une excuse. Une nouvelle dispute. Une indifférence gênée. Une relation de voisinage progressivement normale. Mais pas Dale debout dans notre cuisine, les manches remontées, demandant ce qu’il pouvait faire avec les pommes de son propre arbre.
Rob lui a tendu une planche.
« Tu sais couper des quartiers ? »
Dale a pris le couteau.
« Je pense pouvoir gérer. »
Il est resté une heure et demie.
Au début, l’atmosphère était étrange. Nous faisions attention à nos gestes comme si quelqu’un avait changé les règles invisibles de la pièce. Puis le travail a imposé son propre rythme. Couper. Trier. Transférer. Nettoyer. Les conversations se sont déplacées vers l’école, les prévisions météo, l’entretien du quartier.
Dale a découvert que Leo aimait les sciences.
Leo a découvert que Dale avait travaillé pendant trente-deux ans comme technicien dans une usine de traitement de l’eau.
Maya a découvert qu’il savait dessiner des maisons correctement en perspective, ce qui l’a immédiatement rendu beaucoup plus intéressant à ses yeux.
Je regardais tout cela avec un mélange de soulagement et de prudence. Une heure agréable n’effaçait pas l’année précédente. Mais elle n’avait pas besoin de l’effacer pour avoir de la valeur. Elle ajoutait simplement une nouvelle réalité à l’ancienne.
Avant de partir, Dale a observé les bocaux en train de refroidir.
« Vous allez encore tout donner ? »
« C’est l’idée », a répondu Rob.
Dale s’est essuyé les mains.
« J’ai peut-être encore des caisses au sous-sol. Des bocaux vides aussi. Ma femme faisait des conserves avant. »
C’était la première fois que nous entendions Dale mentionner sa femme depuis des années. Je savais seulement qu’elle était morte bien avant notre arrivée dans le quartier. Rob n’a pas posé de question.
« S’ils sont adaptés et en bon état, on pourra regarder. »
Dale a hoché la tête.
Il est revenu vingt minutes plus tard avec deux caisses poussiéreuses.
Au fond de la première se trouvaient des bocaux soigneusement rangés dans du papier journal ancien.
Au fond de la seconde, un petit carnet à couverture bleue.
Dale l’a retiré avant de poser la caisse.
Il l’a regardé longtemps.
« Ses recettes », a-t-il dit.
Puis il a ouvert le carnet à une page marquée par une tache brune.
« Elle faisait une compote avec du gingembre. »
Maya s’est approchée.
« C’était bon ? »
Dale a passé le pouce sur le bord du papier.
« Très bon. »
Rob a regardé la casserole.
« Tu veux essayer ? »
Dale est resté silencieux.
Puis il a tourné le carnet vers nous.
« Oui », a-t-il dit. « Je crois que oui. »
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