PARTIE 7 – Le sac offert par Dale ne suffit pas à Leo, qui veut comprendre si un geste peut réparer des mots jamais retirés

Dale n’a pas appelé. Il n’a pas fait signe. Il est simplement resté près de la clôture pendant quelques secondes, les mains dans les poches, puis il a repris sa marche vers le fond de son terrain. Peut-être avait-il aperçu les enfants par la fenêtre. Peut-être vérifiait-il seulement quelque chose près de l’arbre. Après les dernières semaines, il était difficile de ne pas chercher un sens derrière chacun de ses gestes.

Maya, elle, ne se posait pas autant de questions. Elle avait déjà terminé la moitié de sa pomme. « Elle est meilleure que celles par terre », a-t-elle annoncé. « Parce qu’elle n’est pas tombée », lui a expliqué Leo. Son ton était neutre, mais je le voyais encore réfléchir.

Rob a posé une pomme devant lui. « Tu n’es pas obligé d’en prendre si tu n’en as pas envie. » Leo a relevé les yeux. « Ce n’est pas ça. » Il a tourné le fruit avec un doigt sans le soulever. « Je ne comprends juste pas ce que ça veut dire. »

« Le sac ? »

« Oui. »

Rob s’est assis en face de lui.

« Qu’est-ce que tu crois que ça veut dire ? »

Leo a immédiatement secoué la tête. « Je te demande à toi. »

« Je sais. Mais j’aimerais d’abord savoir ce que tu en penses. »

Cette méthode avait parfois le don d’agacer notre fils. Il voulait une réponse nette et recevait une question. Pourtant, il a joué le jeu. « Peut-être qu’il est désolé. Ou peut-être qu’il a juste trop de pommes. Ou peut-être qu’il veut qu’on arrête d’être fâchés. »

Rob a hoché la tête à chaque possibilité.

« Les trois peuvent être vraies en même temps. »

Leo a regardé la pomme.

« Mais s’il est désolé, pourquoi il ne le dit pas ? »

Aucun adulte à cette table ne pouvait offrir une explication qui rende la chose juste.

« Certaines personnes ont beaucoup de mal à reconnaître qu’elles se sont trompées », ai-je répondu. « Même quand elles commencent à le comprendre. »

« C’est idiot. »

« Parfois », a dit Rob, « oui. »

Maya s’est mêlée à la conversation. « Moi je dis pardon. »

Leo lui a jeté un regard. « Pas toujours. »

« Si. »

« Hier, tu as renversé mon verre et tu as dit que c’était la table qui bougeait. »

« La table bougeait. »

Rob a caché un sourire derrière sa main. Même Leo a fini par rire. Pendant une minute, Dale et son incapacité à prononcer un mot simple ont cessé d’être le centre de notre cuisine.

Mais après le dîner, Leo est revenu vers moi.

Je pliais du linge sur le canapé lorsqu’il s’est assis à l’autre bout.

« Maman ? »

« Oui ? »

« Quand quelqu’un fait quelque chose de mal et donne ensuite un cadeau, est-ce que ça veut dire qu’on doit pardonner ? »

J’ai posé un tee-shirt de Maya sur la pile.

« Non. Un cadeau ne peut pas acheter ça. »

« Alors pourquoi on a pris les pommes ? »

Bonne question.

« Parce que je ne pensais pas qu’il essayait de nous acheter. Je pensais qu’il essayait de faire un pas dans notre direction, même maladroitement. Accepter le pas ne veut pas dire qu’on prétend que rien n’est arrivé. »

Leo a réfléchi.

« Donc on peut prendre les pommes et être encore fâché ? »

« Oui. »

« Et lui reparler sans oublier ? »

« Oui. »

« Et si un jour je ne suis plus fâché, ça ne veut pas dire que ce qu’il a fait était bien ? »

J’ai souri.

« Exactement. »

Il a pris le tee-shirt que je venais de plier et l’a posé sur la pile avec beaucoup trop de soin. « Les adultes compliquent vraiment tout. »

« C’est une de nos spécialités. »

Dans les jours suivants, Dale n’a pas reparlé de la lettre. Nous non plus. La saison des pommes approchait de sa fin. Quelques fruits continuaient de tomber, de moins en moins nombreux. Nous les ramassions par habitude, mais nous avions déjà terminé notre grande production pour la banque alimentaire.

Un après-midi, j’ai aperçu Dale dans son jardin avec un râteau. Il rassemblait les fruits tombés de son côté. C’était une scène ordinaire, sauf que je ne l’avais jamais vraiment regardé faire auparavant. Il remplissait un seau, le transportait jusqu’à un bac, revenait sous l’arbre. Au troisième voyage, je me suis rappelé Maya et ses quatre trajets.

Dale m’a vue sur la terrasse.

Il a levé légèrement une main.

J’ai répondu de la même façon.

Ce fut tout.

Pourtant, cette salutation différente m’a frappée. Pendant des années, nous nous étions salués parce que les conventions de voisinage l’exigeaient. Cette fois, le geste semblait reconnaître quelque chose de plus concret : nous avions traversé un conflit et choisi de ne pas nous détruire mutuellement avec.

Le samedi suivant, Rob travaillait dans le garage lorsque Dale s’est approché de la clôture. J’étais avec Maya dans le massif de fleurs. Leo essayait de réparer la chaîne de son vélo avec son père.

« Rob », a appelé Dale.

Rob a levé la tête.

Je me suis immédiatement tendue, réflexe encore trop récent.

« Oui ? »

Dale a montré une branche qui dépassait au-dessus de notre terrain. « Celle-là est morte sur l’extrémité. Je vais la couper avant l’hiver. Elle risque de tomber chez vous. »

Rob a observé la branche. « D’accord. Merci de prévenir. »

Dale a hésité.

« Il y en a deux autres qui poussent beaucoup de votre côté. Je peux les réduire si ça vous gêne. »

Pendant neuf ans, ce sujet n’avait jamais été abordé.

Rob est sorti du garage pour mieux regarder.

« Pas trop », a-t-il répondu. « L’ombre est agréable en été. Et les enfants aiment l’arbre. Mais si tu peux retirer ce qui risque de casser, ce serait bien. »

« Je ferai ça. »

Ils ont discuté pendant quelques minutes de l’endroit où tomberaient les branches, du meilleur jour pour travailler et de la façon de protéger nos fleurs. Rien de spectaculaire. Deux propriétaires parlant d’un arbre partagé par accident au-dessus d’une clôture.

Maya s’est approchée de moi.

« Papa parle avec Dale. »

« Oui. »

« Ils sont amis maintenant ? »

J’ai regardé les deux hommes.

« Non. Pas vraiment. »

« Ils sont quoi ? »

Je cherchais le mot juste.

« Des voisins qui essaient de mieux faire. »

Cette réponse lui a suffi.

Le week-end suivant, Dale est venu couper la branche morte. Rob l’a aidé depuis notre côté. Leo observait l’opération avec beaucoup d’intérêt. Dale utilisait une longue scie d’élagage et expliquait où la branche devait être entaillée pour ne pas déchirer l’écorce.

À un moment, il a regardé Leo.

« Tu veux voir comment on sait si le bois est mort ? »

Leo s’est approché prudemment.

Dale lui a montré une petite branche cassante, l’absence de vert sous l’écorce, la différence entre le bois vivant et le bois sec. Leo posait ses questions habituelles. Dale répondait sans impatience.

Je regardais depuis la cuisine.

Maya est arrivée près de moi avec son dessin.

« Il lui apprend l’arbre. »

« Oui. »

« Mais il l’avait appelé voleur. »

« Oui. »

Elle m’a regardée comme si les deux choses ne pouvaient pas appartenir au même homme.

« Les gens peuvent faire quelque chose de mauvais sans faire uniquement de mauvaises choses », lui ai-je expliqué. « C’est ce qui rend parfois les gens difficiles à comprendre. »

« Moi je préfère quand c’est simple. »

« Moi aussi. »

Lorsque la branche est tombée sans toucher le massif, Dale et Rob l’ont découpée en morceaux. Leo transportait les sections légères jusqu’au tas de bois. Maya s’est jointe à lui. Je les ai observés passer encore et encore par le même chemin.

Un, deux, trois, quatre voyages.

Au quatrième, Maya s’est arrêtée et a regardé ses bras chargés de petites branches.

Puis elle a éclaté de rire.

Leo a immédiatement compris.

« Quatre encore ? »

Elle a hoché la tête.

Même Dale les a regardés sans comprendre.

Maya a posé le bois et est repartie en courant.

Cette fois, le souvenir n’avait plus de pouvoir sur elle.

À la fin de l’automne, le sac de pommes de Dale était depuis longtemps vide. Nous en avions mangé certaines fraîches, utilisé d’autres dans une tarte et gardé les dernières pour les déjeuners des enfants. Aucun fruit n’avait été transformé en symbole officiel de paix. Ils avaient simplement été mangés.

Le dessin de la pomme aux longs bras, lui, n’était pas revenu.

Je ne savais pas si Dale l’avait conservé ou jeté. Je n’ai jamais posé la question.

L’hiver est arrivé. Le pommier a perdu ses dernières feuilles. Les branches nues traversaient toujours la ligne de la clôture, mais sans fruits, sans ombre et sans raison de discussion. Pendant quelques mois, il est redevenu simplement un arbre.

Les relations avec Dale ont suivi le même mouvement. Nous ne sommes pas devenus proches. Il ne venait pas boire du café chez nous. Nous ne partagions pas les fêtes. Mais quelque chose avait changé dans les petits gestes.

Il prévenait avant de faire du bruit tôt le matin.

Rob lui prêtait parfois un outil.

Dale demandait aux enfants comment allait l’école lorsqu’il les croisait.

La première fois qu’il a parlé directement à Maya après l’incident, elle s’est placée légèrement derrière Leo.

Dale l’a remarqué.

Il n’a pas essayé de la faire avancer.

« Ton dessin était bien », lui a-t-il seulement dit.

Maya a regardé ses chaussures.

« Merci. »

Dale est parti.

Plus tard, elle m’a demandé comment il avait pu se souvenir du dessin plusieurs mois après.

« Peut-être qu’il l’a gardé », ai-je répondu.

Cette possibilité a semblé l’intéresser.

« Alors il voit la pomme avec les grands bras ? »

« Peut-être. »

Elle a souri.

Le printemps suivant, de petites fleurs ont commencé à apparaître sur le pommier.

Leo a été le premier à les remarquer.

« Il va y avoir beaucoup de pommes encore », a-t-il annoncé.

Rob a levé les yeux vers les branches.

« Probablement. »

Maya, maintenant presque sept ans, a posé une question différente.

« On va refaire la compote pour Riverside ? »

Rob et moi nous sommes regardés.

Nous n’en avions pas encore parlé.

« Si on en a assez », a dit Rob.

Maya a couru jusqu’à la remise et en est ressortie avec le vieux seau bleu.

Elle l’a posé près de la porte arrière.

« Comme ça, on sera prêts. »

De l’autre côté de la clôture, Dale travaillait dans son jardin.

Il a vu le seau.

Il a regardé Maya.

Puis il a levé les yeux vers son arbre couvert de fleurs blanches.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : Quand le pommier se charge de nouveau de fruits, personne ne sait encore si Dale répétera son ancien choix ou en fera un autre

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