Le travailleur social s’appelait Antoine Mercier.
Il ne ressemblait pas au fonctionnaire soupçonneux qu’Élodie semblait redouter. Il parla calmement, demanda s’il pouvait entrer et précisa immédiatement qu’un signalement ne signifiait ni accusation ni conclusion.
Madeleine lui ouvrit la porte.
« Vous voulez vérifier si je sais encore qui habite chez moi ? »
« Entre autres choses. »
« Très bien. Je vais vous éviter une difficulté. Je sais aussi quel jour nous sommes, qui est le président de la République et combien Thierry me doit encore pour une remorque qu’il a cassée à dix-sept ans. »
Antoine eut un sourire malgré lui.
Élodie, elle, ne riait pas.
Il demanda d’abord à parler seul avec Madeleine.
Elle accepta.
Dans la cuisine, il lui posa des questions simples puis plus précises : depuis quand Élodie vivait-elle ici ? Participait-elle aux dépenses ? Avait-elle accès aux comptes bancaires ? Avait-elle demandé de l’argent ? Madeleine avait-elle signé récemment des documents ? Se sentait-elle libre de lui demander de partir ?
Madeleine répondit sans impatience jusqu’à la dernière question.
« Je suis libre de lui demander de partir. Je ne le souhaite pas. »
« Vous comprenez que certaines situations d’emprise peuvent être difficiles à reconnaître de l’intérieur. »
« Et vous comprenez qu’à mon âge, être traité comme un enfant simplement parce qu’on ouvre sa porte à quelqu’un est également humiliant. »
Antoine acquiesça.
« Oui. C’est justement pour cela que je vous pose les questions directement. »
Il ne paraissait pas pressé.
Cette qualité le rendit moins irritant aux yeux de Madeleine.
« Avez-vous récemment modifié ou envisagé de modifier votre testament ? »
Elle le regarda fixement.
« Voilà donc le vrai sujet. »
« Le signalement mentionne une inquiétude patrimoniale. »
Madeleine sentit une froideur très nette s’installer en elle.
Thierry n’avait pas simplement parlé d’une inconnue vivant chez elle.
Il avait parlé de l’héritage.
« J’ai consulté mon notaire. »
Antoine nota quelque chose.
« À l’initiative de qui ? »
« La mienne. »
« Madame Martin vous a-t-elle accompagnée ? »
« Oui. Parce que je le lui ai demandé. Et mon notaire l’a fait sortir pour me parler seule. »
Il leva les yeux.
« C’est utile à savoir. »
« Vous pouvez l’appeler. »
« Avec votre autorisation, oui. »
« Vous l’avez. »
Antoine demanda ensuite à parler à Élodie.
Elle entra dans la cuisine avec un visage fermé.
Madeleine se leva.
« Je serai dehors. »
Élodie lui lança un regard inquiet.
« Ça ira », dit Antoine.
Madeleine alla retrouver Lucas près du poulailler.
Il avait compris qu’il se passait quelque chose.
« C’est Thierry ? »
Madeleine s’arrêta.
« Pourquoi tu demandes ça ? »
« Parce que maman est comme quand des gens venaient demander de l’argent après la mort de papa. »
Cette comparaison lui fit mal.
« Personne ne vient vous prendre quoi que ce soit. »
Lucas regarda le sol.
« Les adultes disent toujours ça avant de changer de plan. »
Madeleine n’eut pas de réponse immédiate.
Elle posa une main sur son épaule.
« Alors écoute bien celle-ci. Je ne change pas de plan aujourd’hui. »
Il hocha la tête, sans paraître totalement convaincu.
L’entretien d’Élodie dura presque quarante minutes.
Lorsqu’elle ressortit, ses yeux étaient rouges mais secs.
« Qu’est-ce qu’il a demandé ? » dit Madeleine.
« Tout. »
« Tout quoi ? »
« Comment je suis arrivée. Combien d’argent j’ai. Si j’ai accès à vos comptes. Si vous m’avez promis la ferme. Si j’ai déjà parlé de votre testament. Si j’ai de la famille ailleurs. »
Elle se passa une main sur le visage.
« Et ce que vous avez répondu ? »
« La vérité. »
Antoine demanda ensuite à voir les conditions de vie. Il visita les chambres, observa le berceau, demanda si Lucas était scolarisé et vérifia que Julien était suivi médicalement.
Il ne sembla rien trouver d’inquiétant.
Au contraire, en passant devant la cuisine, il remarqua le tableau où Élodie notait les dépenses communes et ses propres achats.
« Vous tenez ça depuis quand ? »
« Depuis la deuxième semaine. »
« Pourquoi ? »
Élodie haussa les épaules.
« Parce que je ne veux pas qu’un jour quelqu’un dise que j’ai vécu ici aux frais de Madeleine sans pouvoir montrer ce que j’ai payé. »
Antoine regarda Madeleine.
« C’est elle qui a commencé ? »
« Oui. Et elle m’agace avec. »
Il nota encore quelque chose.
Avant de partir, il expliqua qu’il ferait un compte rendu et pourrait contacter le médecin traitant de Madeleine ainsi que maître Delmas avec son autorisation.
« Est-ce que vous allez revenir ? » demanda Lucas depuis le couloir.
Antoine lui répondit directement.
« Peut-être. Mais ce n’est pas parce que quelqu’un a fait quelque chose de mal. Mon travail est surtout de vérifier. »
Lucas fronça les sourcils.
« Moi, quand je vérifie trois fois si le portail est fermé, Madeleine dit que je perds mon temps. »
« Seulement parce que tu le vérifies après m’avoir vue le fermer », répondit Madeleine.
Antoine sourit.
« Alors je vais essayer de ne pas vérifier trois fois. »
Après son départ, Élodie resta debout au milieu de la cuisine.
« Je pars. »
Madeleine posa brutalement sa tasse.
« Non. »
« Cette fois, ne m’interrompez pas. »
Son ton était différent.
« Ce n’est plus seulement Thierry qui vient vous parler. Maintenant il fait intervenir les services sociaux. Demain, ce sera quoi ? Votre banque ? Votre médecin ? Les voisins ? »
« Qu’il essaie. »
« Ce n’est pas vous qui êtes regardée comme une voleuse. »
La phrase arrêta Madeleine.
Élodie avait les mains tremblantes.
« J’ai passé toute ma vie adulte à essayer d’être correcte. Je rembourse. Je travaille. Je ne demande rien. Et aujourd’hui, j’ai dû expliquer à un inconnu pourquoi j’habite dans cette maison comme si j’avais tendu un piège sur une route en attendant qu’une vieille dame me recueille. »
« Élodie… »
« Je sais que vous me défendez. Mais je dois aussi me défendre moi-même. »
Madeleine comprit que lui ordonner de rester serait précisément le genre de contrôle qu’elle reprochait à Thierry.
Elle se força à demander :
« Où iriez-vous ? »
« La pharmacienne connaît un petit appartement au-dessus d’un garage. Il est humide et il n’y a qu’une chambre, mais je pourrais peut-être le louer. »
« Avec quel dépôt de garantie ? »
Élodie baissa les yeux.
« Je trouverai. »
« Donc vous n’avez pas assez. »
« Pas encore. »
Madeleine s’assit.
« Alors ne partez pas dans une semaine parce que Thierry a réussi à vous faire peur. Partez le jour où vous pourrez choisir quelque chose de correct. »
Élodie ne répondit pas.
« Je ne vous demande pas de rester pour moi », poursuivit Madeleine. « Je vous demande de ne pas laisser Thierry devenir celui qui décide de votre calendrier. »
Cette phrase atteignit quelque chose.
Élodie s’assit lentement.
Plus tard dans l’après-midi, Madeleine appela son médecin et lui expliqua la situation. Le docteur Valette, qui la suivait depuis quinze ans, soupira longuement.
« Vous voulez que je fasse un certificat de capacité ? »
« Mon notaire me l’a conseillé. »
« Je vous verrai demain. Mais je vous préviens : je vais vous poser des questions désagréables. »
« Tant qu’elles sont meilleures que celles de Thierry. »
Le rendez-vous du lendemain fut presque comique. Le médecin lui demanda la date, le nom du maire, le montant approximatif de ses revenus, le fonctionnement de ses comptes et les conséquences pratiques de modifier un testament.
Madeleine répondit à tout.
À la fin, il ôta ses lunettes.
« Vous savez pourquoi vous êtes ici. Vous comprenez ce que vous possédez. Vous connaissez vos héritiers potentiels. Vous êtes capable d’expliquer vos choix. Je n’ai aucun élément laissant penser à une altération de votre jugement. »
« Écrivez-le avec beaucoup de mots compliqués. Thierry aime les papiers officiels. »
Le médecin sourit.
« Je vais écrire ce qui est médicalement justifiable. Pas ce qui est satisfaisant. »
Sur le chemin du retour, Madeleine passa volontairement par la maison de Thierry.
Elle n’était pas certaine qu’il soit chez lui.
Il l’était.
Sa voiture se trouvait devant le garage.
Thierry ouvrit la porte avec une expression de surprise.
« Tante Madeleine ? »
« Je peux entrer ? »
Il hésita une fraction de seconde.
« Bien sûr. »
Son salon était impeccable, moderne, impersonnel. Madeleine remarqua une photographie de famille sur une étagère : Thierry avec une femme qu’elle avait rencontrée une seule fois et une adolescente qu’elle supposait être sa fille.
Il n’y avait aucune photo d’elle.
Ni de Claire.
Ni de Julien.
« Tu as fait le signalement », dit-elle.
Thierry pâlit légèrement.
« Je ne peux pas parler de… »
« Ne me prends pas pour une idiote. »
Il referma la porte.
« J’ai fait ce que je pensais nécessaire. »
« Tu as utilisé les services sociaux pour faire pression sur moi. »
« Non. J’ai signalé une situation inquiétante. »
« Quelle situation ? »
« Une femme inconnue s’installe chez toi, puis tu vas chez le notaire. »
Madeleine le fixa.
« Tu me surveilles ? »
« Les gens parlent. »
« Les gens ou toi ? »
Thierry détourna les yeux.
« Bernard t’a vue à Aurillac. »
« Voilà donc le village entier transformé en agence de renseignements. »
Il s’irrita.
« Tu plaisantes alors que c’est sérieux. »
« C’est sérieux. Voilà pourquoi je suis ici. »
Elle posa son sac sur une chaise.
« Je vais te donner une seule occasion de me répondre correctement. Tu t’inquiètes de ma sécurité ou de ton héritage ? »
Thierry la regarda longtemps.
« Les deux. »
Au moins, pensa-t-elle, il venait enfin d’être honnête.
« Tu as toujours su que la ferme te reviendrait », poursuivit-il. « On en a parlé pendant des années. Papa le disait. Julien aussi, à une époque. »
Madeleine fronça les sourcils.
« Julien n’a jamais dit que la ferme t’appartenait. »
« Pas encore. Mais il disait qu’elle resterait dans la famille. »
« Et selon toi, la famille signifie automatiquement toi. »
« Qui d’autre ? »
La question resta suspendue.
Madeleine pensa à Lucas endormi près du berceau.
À Élodie comptant les dépenses.
À Julien respirant doucement dans une chambre autrefois vide.
« Voilà précisément ce que je suis en train de décider. »
Thierry se leva brusquement.
« Alors c’est vrai. Tu vas leur donner la ferme. »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Tu n’as pas besoin. »
Sa voix trembla légèrement.
« Tu sais ce que cette ferme représente pour moi ? »
Madeleine eut presque envie de rire.
« Non. Parce que tu n’y as pas mis les pieds pendant dix-huit ans. Explique-moi. »
Thierry se tut.
Puis quelque chose changea dans son visage.
« Mon père a travaillé ici quinze ans. »
Madeleine le savait.
Le frère de son mari avait participé aux récoltes avant de partir après une dispute familiale.
« Il disait toujours qu’une partie de cette terre aurait dû être à lui. »
Madeleine sentit le passé se déplacer sous ses pieds.
« Ton père a reçu sa part en argent lorsqu’il est parti. »
« C’est ta version. »
« C’est dans les actes. »
Thierry serra la mâchoire.
« Il disait qu’on l’avait poussé dehors. »
Voilà donc une autre histoire.
Pas une justification.
Mais une racine.
Madeleine reprit son sac.
« Ton père avait ses rancœurs. Tu as hérité de certaines sans vérifier si elles étaient vraies. Ne fais pas pareil avec la ferme. »
Elle marcha jusqu’à la porte.
Thierry dit derrière elle :
« Si tu signes quelque chose en faveur de cette femme, je contesterai. »
Madeleine s’arrêta.
Elle ne se retourna pas.
« Alors assure-toi d’avoir de meilleures preuves que des soupçons. Parce que moi, je commence à rassembler les miennes. »
En quittant la maison, elle comprit qu’il ne s’agissait plus seulement d’un neveu jaloux.
Thierry croyait depuis l’enfance qu’on avait privé sa branche de la famille de quelque chose qui lui revenait.
Et pour la première fois, Madeleine se demanda combien de décisions de Thierry venaient réellement de lui, et combien appartenaient encore à un père mort depuis longtemps.