Madeleine Roche avait déjà posé la main sur le volet de la cuisine lorsqu’un cri monta du chemin communal. Ce n’était ni un appel entre voisins ni le bruit d’un animal pris dans une clôture. C’était une voix d’enfant, aiguë, brisée par la panique. Elle resta une seconde immobile, le crochet du volet entre les doigts, puis le cri revint. « Madame ! S’il vous plaît ! »
À soixante-douze ans, Madeleine ne courait plus. Son genou droit protestait à chaque changement de temps et une canne de noisetier attendait en permanence contre le mur près de la porte. Pourtant, ce soir-là, elle traversa la cour presque sans sentir la douleur. Elle emporta seulement sa canne et la couverture de laine posée sur le dossier d’une chaise.
Le jour tombait sur les pâturages du Cantal. Une brume fine descendait déjà dans les creux, et les pierres du chemin luisaient après une courte pluie. À cinquante mètres de la ferme, un garçon agitait les bras. Il avait peut-être huit ans, les cheveux collés au front et un sac d’école serré contre lui par une bretelle.
Une jeune femme était à genoux devant lui.
Elle avait une main posée dans la boue et l’autre crispée sur son ventre énorme. À quelques pas, un vieil âne gris attendait sous une petite charrette chargée d’un matelas roulé, de casseroles cabossées et de sacs attachés avec des cordes. Tout ce qu’ils possédaient semblait tenir sur ces deux roues.
Lorsque Madeleine approcha, la jeune femme releva le visage. Elle était pâle au point que ses lèvres semblaient grises.
« Combien de temps entre les douleurs ? » demanda Madeleine.
Le garçon répondit à sa place.
« Je sais pas. Elles viennent tout le temps maintenant. Maman n’arrive plus à marcher. »
Une contraction coupa le souffle de la jeune femme. Elle se replia sur elle-même avec un gémissement étouffé.
Madeleine posa la couverture sur ses épaules.
« Comment vous appelez-vous ? »
« Élodie. Élodie Martin. »
Elle inspira difficilement.
« Et lui, c’est Lucas. »
Madeleine tourna les yeux vers le garçon. Il avait cette expression particulière des enfants auxquels les adultes ont trop souvent demandé d’être raisonnables. Il avait peur, mais il s’efforçait de ne pas pleurer.
« Vous alliez où ? »
Élodie regarda vaguement la route qui disparaissait derrière la haie.
« Au bourg. Quelqu’un devait peut-être nous héberger pour la nuit. »
Le mot peut-être suffit.
Madeleine regarda la charrette, puis les chaussures fendues d’Élodie, puis la nuit qui approchait. La maternité la plus proche se trouvait bien trop loin pour compter sur un trajet improvisé. Dans la maison, son téléphone fixe fonctionnait, mais les secours mettraient du temps à atteindre cette partie isolée de la vallée.
« Le père du bébé ? »
Élodie ferma les yeux.
« Mort il y a sept mois. Accident de chantier. »
Elle ne donna aucun autre détail.
Une nouvelle douleur la secoua. Cette fois, Madeleine vit immédiatement ce qu’Élodie essayait encore de nier.
« Vous ne continuerez pas sur cette route. »
Élodie eut un petit rire sans joie.
« Je n’ai pas vraiment le choix. »
« Maintenant, si. »
Ces deux mots échappèrent à Madeleine avec une fermeté qui la surprit elle-même.
Dix-huit ans plus tôt, dans la chambre du premier étage, une autre femme lui avait dit qu’elle n’avait plus de force. Claire, sa fille unique, avait trente et un ans et des mèches de cheveux collées à ses tempes. Son accouchement avait commencé trop vite. Les secours étaient arrivés trop tard. Madeleine avait passé toutes les années suivantes à éviter de se rappeler la couleur de cette nuit-là.
Elle chassa le souvenir avant qu’il ne la paralyse.
« Lucas, détache l’âne et conduis-le dans la cour. Il y a un petit abri derrière la grange. Tu peux faire ça ? »
Le garçon hocha la tête immédiatement.
« Oui. »
« Bien. Ensuite tu reviens. J’aurai besoin de toi. »
Élodie essaya de se relever seule. Ses jambes cédèrent presque aussitôt.
Madeleine passa un bras sous le sien. Le poids de la jeune femme la fit chanceler, mais elle ne lâcha pas.
« Doucement. Pas besoin d’être courageuse pour rien. Gardez votre force pour ce qui arrive. »
Elles parcoururent les derniers mètres à petits pas. L’odeur de terre mouillée se mêlait à celle du bois brûlé qui sortait de la cheminée. Quand Élodie franchit la porte de la ferme, elle s’arrêta comme si entrer chez une inconnue lui demandait plus de courage que rester sous la pluie.
« Je ne veux pas vous créer de problèmes. »
Madeleine poussa la porte avec son épaule.
« Pour les problèmes, je suis assez vieille pour choisir les miens. Entrez. »
La cuisine n’avait presque pas changé depuis des décennies. Une grande table de chêne occupait le centre. Une pendule battait contre le mur. Deux assiettes étaient encore rangées dans un égouttoir alors que Madeleine vivait seule depuis dix-huit ans. Elle n’avait jamais réussi à n’en sortir qu’une sans remarquer l’absence de l’autre.
Élodie s’agrippa au dossier d’une chaise. Son visage se contracta.
Madeleine compta en silence.
La douleur dura longtemps.
Trop longtemps.
Quand elle prit fin, Élodie souffla :
« Elles sont rapprochées depuis cet après-midi. J’ai cru que j’aurais encore le temps. »
« Vous avez perdu les eaux ? »
Élodie baissa les yeux.
La réponse était dans son silence.
Madeleine prit une grande inspiration.
Elle avait assisté à des dizaines de vêlages, aidé autrefois une sage-femme qui desservait plusieurs hameaux et élevé une fille sans jamais s’évanouir devant une blessure. Mais rien de cela ne faisait d’elle un médecin. Elle le savait parfaitement.
Elle décrocha le téléphone et appela les secours. La voix au bout du fil posa des questions précises. Madeleine répondit sans trembler. La route détrempée et la distance rendaient l’arrivée rapide impossible. On lui demanda de garder Élodie au chaud, de surveiller son état et de rappeler immédiatement si l’accouchement progressait.
Puis Élodie poussa un cri depuis la cuisine.
Le téléphone glissa presque de la main de Madeleine.
« Je crois que c’est maintenant. »
La voix des secours changea de ton. Madeleine reçut des instructions qu’elle connaissait en partie déjà. Quand elle raccrocha, elle resta une seconde devant le combiné.
Derrière elle, Lucas venait de rentrer. Ses manches étaient trempées jusqu’aux coudes.
« L’âne est attaché. Il a du foin. »
Il vit le visage de Madeleine.
« Maman va mourir ? »
La question était trop directe pour qu’on puisse lui répondre avec une consolation vide.
Madeleine s’accroupit autant que son genou le lui permit.
« Ta mère a besoin qu’on l’aide. Les secours arrivent, mais le bébé n’a pas l’air décidé à les attendre. Alors toi et moi, on va faire exactement ce qu’il faut, une chose après l’autre. D’accord ? »
Lucas avala difficilement sa salive.
« D’accord. »
Madeleine aurait pu conduire Élodie dans la chambre d’amis du rez-de-chaussée.
Elle aurait dû.
À la place, quand elle passa devant l’escalier, elle leva les yeux vers l’étage. Une porte y était restée fermée pendant presque dix-huit ans. Elle l’ouvrait seulement pour enlever la poussière et refermait aussitôt, comme si l’air de la pièce appartenait toujours aux morts.
Élodie gémit derrière elle.
Madeleine comprit alors que ce soir ne lui laisserait aucun refuge.
« On monte », dit-elle.
La chambre de Claire sentait encore légèrement la cire et la lavande. Le papier peint avait pâli autour des anciens cadres. Une commode portait toujours une petite brosse à cheveux, un vase vide et une boîte en bois que Madeleine n’avait jamais osé déplacer.
Élodie observa la pièce, mais ne posa aucune question.
Madeleine ouvrit le lit, étendit des serviettes propres et demanda à Lucas d’apporter de l’eau chaude. Il descendit quatre marches à la fois.
Pendant près d’une heure, le temps se transforma en une succession de gestes courts. Respirer. Boire. Attendre. Changer une serviette. Appeler de nouveau les secours. Rassurer Lucas. Faire semblant de ne pas entendre la pluie qui redoublait contre les vitres.
Élodie serrait la main de Madeleine avec une force étonnante.
« Je suis désolée », murmura-t-elle entre deux contractions.
« Pourquoi ? »
« D’être arrivée comme ça. »
Madeleine essuya son front.
« Personne ne choisit toujours la façon dont il arrive quelque part. »
Le visage d’Élodie se détendit à peine avant qu’une nouvelle douleur ne la traverse.
Plus tard, Lucas apparut dans l’embrasure avec une pile de linges contre la poitrine. Il avait cessé de demander si tout allait bien. Il se contentait d’exécuter chaque demande, sérieux comme un adulte minuscule.
Élodie le regarda.
« Mon chéri… »
Sa voix se brisa.
Lucas posa les linges, vint près d’elle et lui tendit sa main.
Elle l’attrapa aussitôt.
Madeleine détourna les yeux pendant une seconde.
Claire lui avait tenu la main exactement de cette manière.
Le souvenir revint avec une violence si nette qu’elle sentit la chambre disparaître autour d’elle. Elle revit le sang, le médecin enfin arrivé, son mari Julien debout dans le couloir, le visage ravagé. Elle entendit la phrase prononcée à l’aube : ils n’avaient sauvé ni Claire ni l’enfant.
« Madame Madeleine ? »
Lucas la regardait.
Elle revint au présent.
« Je suis là. »
Les mots sortirent plus bas qu’elle ne l’aurait voulu.
Élodie respirait trop vite maintenant.
Madeleine s’approcha.
« Regardez-moi. Rien d’autre. Seulement moi. »
Élodie obéit.
« Je n’y arriverai pas. »
Madeleine sentit toute la vieille peur remonter jusqu’à sa gorge.
Dix-huit ans plus tôt, Claire avait dit presque la même chose.
Elle se pencha alors vers Élodie, si près que la jeune femme ne pouvait plus détourner le regard.
« Vous avez le droit d’avoir peur. Vous avez le droit d’être épuisée. Mais vous restez avec nous. Lucas est ici. Votre bébé est presque là. Vous restez. »
Élodie pleurait sans bruit.
« Je suis tellement fatiguée. »
Lucas serra sa main avec les deux siennes.
« Maman, s’il te plaît. »
Un silence étrange suivit.
Puis Élodie inspira profondément.
Et se redressa.
Dehors, dans la cour, l’âne poussa un braiment rauque sous la pluie.
Dans la chambre, Madeleine comprit que le moment qu’elle redoutait depuis dix-huit ans venait de revenir exactement là où elle l’avait enterré.
Cette fois, elle n’avait pas l’intention de laisser la nuit décider à sa place.