Natalie me proposa un café après le départ de Daniel.
Je refusai d’abord.
Puis je réalisai que mes jambes tremblaient.
Nous nous assîmes dans sa cuisine, de part et d’autre d’une petite table ronde sur laquelle reposait une corbeille de fruits et un vase rempli de fleurs presque fanées.
Rien dans cette pièce ne ressemblait au décor d’une aventure secrète.
C’était une cuisine ordinaire.
C’était peut-être ce qui me troublait le plus.
Natalie tenait sa tasse entre ses mains.
« Je suis désolée. »
Je la regardai.
« Tu croyais que nous étions séparés. »
« Oui. Mais j’aurais dû demander davantage. »
« Peut-être. »
Je ne pouvais pas lui offrir une absolution totale.
Je n’en avais pas la force.
Mais je ne pouvais pas non plus faire semblant que le principal responsable était devant moi.
Il venait de partir avec ses boîtes.
« Tu l’as rencontré comment ? »
« Au travail d’une amie. Une soirée. Il m’a dit très vite qu’il était marié, mais séparé. »
Elle esquissa un sourire amer.
« Je pensais que le fait qu’il le dise immédiatement était un signe d’honnêteté. »
Je regardai ma tasse.
« Il est doué pour ça. Dire une petite vérité au début, puis utiliser la confiance qu’elle crée pour cacher tout le reste. »
Natalie hocha lentement la tête.
« Il parlait beaucoup de son père. »
« Il l’aime. »
Je le croyais encore.
C’était peut-être le pire.
Daniel pouvait aimer Henry et utiliser sa maladie comme prétexte.
Il pouvait m’avoir aimée autrefois et essayer pourtant de me tromper aujourd’hui.
Les êtres humains n’étaient pas obligés d’être entièrement monstrueux pour causer des dégâts monstrueux.
« Est-ce qu’il t’a parlé d’argent récemment ? » demandai-je.
Natalie réfléchit.
« Plus qu’avant. Il disait qu’il devait mettre certaines choses en ordre avant de partir définitivement. »
« Quelles choses ? »
« Des comptes. Une prime. Peut-être une retraite complémentaire. Je n’ai pas demandé les détails. »
Je sentis mon attention se resserrer.
« Une prime ? »
« Il disait qu’il allait recevoir de l’argent de son travail. »
Je savais que Daniel attendait effectivement une prime annuelle.
Mais pas maintenant.
Pas avant plusieurs mois.
« Est-ce qu’il a parlé d’un compte particulier ? »
Natalie secoua la tête.
« Non. Seulement qu’il voulait éviter que tout soit mélangé après la séparation. »
Cette formulation ressemblait beaucoup trop à lui.
Éviter que tout soit mélangé.
Je pris mon téléphone.
Rebecca avait déjà répondu aux captures.
Garde tout. Ne confronte plus Daniel seule sur les finances. Nous devons examiner les comptes aujourd’hui.
Je me levai.
« Je dois rentrer. »
Natalie se leva aussi.
« Je peux t’envoyer toute la conversation si tu veux. »
Je la regardai.
« Seulement ce qui concerne la maison, l’argent et ce qu’il disait sur notre séparation. Le reste… »
Je m’arrêtai.
Je ne voulais pas voir les mots d’amour.
Je ne voulais pas connaître leurs restaurants.
Je ne voulais pas lire ses promesses dans un lit qui n’était pas le mien.
Ces détails n’avaient aucune valeur juridique et beaucoup trop de pouvoir émotionnel.
« Le reste, garde-le. »
Elle comprit.
Avant de partir, elle dit :
« Emily… il m’a parlé d’un coffre. »
Je me retournai.
« Quel coffre ? »
« Je ne sais pas. Il a dit une fois qu’il avait mis certaines choses importantes dans un coffre parce qu’il ne voulait pas les laisser dans l’appartement. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Quand ? »
« Il y a peut-être deux mois. »
« Il a dit où ? »
« Non. »
Je remerciai Natalie et partis.
Sur la route, je pensai à tous les papiers que Daniel aurait pu déplacer sans que je m’en rende compte.
Nos actes étaient limités puisque nous louions.
Mais il y avait nos relevés.
Nos déclarations fiscales.
Des documents sur ses investissements.
Quelques bijoux de famille.
Et surtout les copies de certains documents financiers que nous conservions dans un classeur de notre bureau.
Lorsque j’arrivai, je montai directement.
L’appartement était vide.
Je verrouillai la porte derrière moi.
Puis je me dirigeai vers le petit bureau.
Le classeur était toujours sur l’étagère.
Je le posai sur le bureau et l’ouvris.
Assurances.
Impôts.
Prêts.
Relevés anciens.
À première vue, rien ne manquait.
Puis je trouvai un intercalaire vide.
« Investissements ».
Je me souvenais parfaitement des documents qu’il contenait.
Daniel gérait un petit portefeuille ouvert avant notre mariage. Pas une fortune, mais assez pour qu’il reçoive des relevés trimestriels.
L’intercalaire était vide.
Je pris une photographie.
Puis j’appelai Rebecca.
« Il manque des documents. »
Elle répondit immédiatement.
« Lesquels ? »
Je lui expliquai.
« Tu sais où il détenait ces investissements ? »
« Oui. »
« Ne tente pas de te connecter à un compte qui n’est pas à ton nom. Mais rassemble tous les relevés communs auxquels tu as accès légalement. »
Je m’assis devant l’ordinateur.
Notre compte courant et notre épargne étaient joints.
Je téléchargeai les relevés des douze derniers mois.
Puis ceux de la carte de crédit commune.
Les premières pages ne révélèrent rien d’évident.
Courses.
Loyer.
Assurance.
Restaurants.
Carburant.
Puis Rebecca me demanda :
« Cherche des transferts répétitifs. Même petits. »
Je filtrai.
Plusieurs virements attirèrent mon attention.
Tous allaient vers le même bénéficiaire abrégé.
Je ne reconnus pas le nom.
Les montants variaient.
Quatre cents.
Six cent cinquante.
Trois cents.
Huit cents.
Toujours espacés de quelques semaines.
Je sentis mon cœur accélérer.
« Rebecca. »
« Oui ? »
« J’ai des transferts. »
« Depuis quel compte ? »
« Notre compte courant. »
« Vers quoi ? »
Je lui lus l’intitulé.
Elle me demanda de lui envoyer les relevés.
Je le fis.
Pendant qu’elle les examinait, je remontai plus loin.
Le premier transfert remontait à neuf mois.
Presque exactement au début de la relation avec Natalie.
« Il prenait de l’argent depuis des mois. »
Ma voix me sembla venir d’une autre personne.
Rebecca resta prudente.
« Nous ne savons pas encore où allait cet argent. »
« Mais il ne m’en a jamais parlé. »
« Ça, nous le savons. »
Je continuai.
Le total dépassait plusieurs milliers.
Pas assez pour vider nos comptes.
Assez pour que je le remarque seulement si je cherchais précisément.
Daniel avait toujours payé certaines dépenses professionnelles avant remboursement. J’avais probablement interprété les fluctuations comme faisant partie de ce système.
Je me sentis stupide.
Puis en colère contre moi-même d’avoir pensé le mot stupide.
La confiance n’était pas une faute comptable.
« Il y a autre chose », dis-je.
Un transfert plus important apparaissait trois semaines auparavant.
Dix mille.
Je me redressai.
« Dix mille dollars. »
Rebecca se tut.
« Depuis l’épargne ? »
« Oui. »
Je regardai le solde historique.
À l’époque, j’avais remarqué une variation, mais Daniel m’avait expliqué qu’une somme avait été déplacée temporairement vers un compte à meilleur rendement.
Je l’avais cru.
« Il m’a dit que cet argent était placé temporairement. »
« Est-ce qu’il est revenu ? »
Je parcourus les transactions.
Non.
« Non. »
Rebecca changea immédiatement de ton.
« Télécharge tout maintenant. »
Je le fis.
« Et appelle la banque pour vérifier les paramètres de sécurité du compte commun. Ne bloque rien sans comprendre les conséquences, mais demande quelles autorisations sont actuellement possibles et si des virements sont programmés. »
Je suivis ses instructions.
La conseillère bancaire me posa plusieurs questions de sécurité.
Puis elle consulta le compte.
« Madame, je vois effectivement un transfert programmé. »
Mon cœur s’arrêta presque.
« De combien ? »
« Vingt-cinq mille dollars. »
Je dus poser ma main sur le bureau.
« Quand ? »
« Pour demain matin. »
Rebecca entendit depuis le haut-parleur.
Elle m’écrivit immédiatement :
Demande si tu peux suspendre sans clôturer.
Je répétai la question.
La conseillère expliqua la procédure.
Comme le compte était joint et que j’étais cotitulaire, je pouvais demander l’annulation du virement programmé.
Je le fis.
Après quelques vérifications, elle confirma.
« Le transfert est annulé. »
Je fermai les yeux.
Vingt-cinq mille.
Demain matin.
Daniel ne s’était donc pas contenté de préparer ses vêtements.
Il préparait son argent.
Notre argent.
Je remerciai la conseillère et raccrochai.
Rebecca resta en ligne.
« Emily, écoute-moi attentivement. À partir de maintenant, considère qu’il peut essayer d’autres mouvements financiers. Nous allons documenter chaque chose. »
Je regardai les relevés affichés sur mon écran.
« Il avait déjà commencé. »
« Oui. »
« Pendant que nous parlions d’avoir un enfant. Pendant qu’on visitait des maisons. »
Rebecca ne répondit pas.
Je pensai soudain au coffre évoqué par Natalie.
« Il y a peut-être des documents ailleurs. »
Je lui racontai.
« Nous devrons identifier le coffre légalement. Ne cherche pas à forcer quoi que ce soit. »
Je hochai la tête.
Puis une notification apparut sur mon téléphone.
Daniel.
Enfin.
Un message.
Je le lus.
Tu as annulé mon transfert.
Pas « où es-tu ».
Pas « pouvons-nous parler ».
Pas « je suis désolé ».
Je fixai les mots.
Puis un second message arriva.
Remets-le immédiatement.
Je pris une capture.
Rebecca demanda :
« Qu’est-ce qu’il dit ? »
Je lui envoyai l’image.
Quelques secondes plus tard, elle répondit :
Ne réponds pas encore.
Le téléphone vibra une troisième fois.
Cette fois, Daniel écrivit :
Cet argent est à moi.
Je regardai le relevé du compte joint ouvert devant moi.
Puis le message.
Et pour la première fois depuis que j’avais découvert Natalie, je ne ressentis presque plus de chagrin.
Seulement une certitude.
Daniel n’était pas parti précipitamment parce que notre mariage venait de s’effondrer.
Il avait planifié sa sortie.
Et il n’avait manifestement pas encore fini.