Mes clés tintèrent dans ma main tandis que j’enfilais mes chaussures. Daniel resta près de la cuisine, le paquet de médicaments désormais coincé sous mon bras. Je calculais déjà l’itinéraire le plus rapide jusqu’à chez Henry.
« Préviens Sarah », dis-je.
« Bien sûr. »
« Dis-lui surtout de ne rien commencer sans moi. »
Daniel eut un petit mouvement de tête.
« Évidemment. »
Je m’arrêtai devant la porte.
Une sensation difficile à définir me retenait.
Ce n’était pas encore de la méfiance. Je n’avais aucune raison concrète de me méfier de mon mari. C’était seulement l’impression désagréable que plusieurs éléments s’étaient placés de travers en même temps.
Le silence de Daniel à la maison.
Ses messages.
Les médicaments livrés chez nous précisément cet après-midi.
Et maintenant son insistance pour que je parte immédiatement.
Je secouai intérieurement cette pensée.
Les coïncidences existent.
Les maladies ne respectent pas les rendez-vous immobiliers.
Je me tournai pourtant vers lui une dernière fois.
« Tu as appelé ton père ? »
Daniel cligna des yeux.
« Quoi ? »
« Henry. Tu lui as dit que j’arrivais ? »
« Je vais le faire. »
« Tu ne lui as pas encore parlé ? »
« J’étais en train de gérer la livraison. »
Son ton devint légèrement impatient.
Je regrettai aussitôt ma question.
« Très bien. Je voulais juste éviter de le surprendre. »
Daniel s’approcha et posa une main sur mon bras.
« Em, je sais que le timing est horrible. Je suis désolé. »
« Ce n’est pas grave. »
« On signera. Je te le promets. »
Il prononça ces mots en me regardant directement.
Une heure auparavant, ils m’auraient réconfortée.
À présent, sans savoir pourquoi, ils me donnèrent envie de lui demander ce qu’il cherchait exactement à me garantir.
Mais je n’en fis rien.
Je sortis.
Dans l’ascenseur, je regardai le paquet.
Le nom d’Henry était bien imprimé sur l’étiquette.
Je lus même celui du médecin.
Tout semblait parfaitement normal.
Lorsque les portes s’ouvrirent dans le hall, je ris silencieusement de moi-même.
J’étais en train de transformer une erreur de pharmacie en mystère.
La véritable raison de mon agitation était évidente : j’avais attendu cette maison si longtemps que le moindre imprévu me paraissait menaçant.
Je traversai le parking d’un pas rapide.
Le ciel s’était couvert depuis notre retour. Un vent frais soulevait quelques papiers contre le trottoir. Je posai le paquet sur le siège passager, attachai ma ceinture et envoyai un message à Henry.
Je passe t’apporter tes nouveaux médicaments. J’arrive dès que possible.
Le message resta marqué comme envoyé, sans être lu.
Je démarrai.
Pendant les dix premières minutes, la circulation fut meilleure que prévu.
Je commençai à me détendre.
Si cela continuait, je pourrais déposer les médicaments, m’assurer qu’Henry allait bien et revenir avant dix-huit heures quinze. Sarah patienterait. Le monde ne s’écroulerait pas pour un quart d’heure.
Je mis la radio, puis l’éteignis presque immédiatement.
J’avais besoin de silence.
Au feu suivant, je regardai encore le paquet.
Henry avait connu plusieurs changements de traitement au cours des années. Daniel connaissait mieux que moi le nom de chaque comprimé, les heures auxquelles son père devait les prendre, les effets secondaires que son cardiologue surveillait.
Il l’accompagnait à certains rendez-vous.
Je m’occupais plutôt du reste.
Les courses lorsqu’Henry était trop fatigué.
Un repas laissé dans son réfrigérateur.
Des appels pour vérifier qu’il n’avait besoin de rien.
Nous avions toujours fonctionné ainsi.
Daniel surveillait la maladie.
Moi, j’essayais d’empêcher la maladie d’occuper toute la vie d’Henry.
Cela avait rapproché mon beau-père et moi.
Un dimanche, plusieurs mois auparavant, j’avais passé l’après-midi chez lui pendant que Daniel travaillait. Henry avait insisté pour préparer lui-même le café malgré mon offre de le faire.
« Si vous commencez à tout faire à ma place, je vais finir par me croire vieux », avait-il déclaré.
« Henry, vous êtes vieux. »
Il m’avait regardée avec une indignation théâtrale.
Puis il avait ri si fort qu’il avait dû s’asseoir.
Je souris à ce souvenir.
Évidemment que j’allais lui apporter son traitement.
Même si cela m’obligeait à manquer les premières minutes d’un rendez-vous.
Cette pensée aurait dû suffire à me calmer.
Elle ne le fit pas.
À mesure que je m’éloignais de l’appartement, quelque chose continuait de me déranger.
Je repensai à la question que j’avais posée avant de partir.
Pourquoi Daniel n’y allait-il pas ?
Sa réponse paraissait logique.
Quelqu’un devait accueillir Sarah.
Mais nous n’avions pas besoin de commencer sans moi.
Elle aurait très bien pu attendre devant l’immeuble dix minutes, ou simplement venir plus tard.
Daniel avait pourtant présenté mon départ comme la seule solution possible.
Je tapotai le volant du bout des doigts.
« Arrête, Emily. »
Entendre ma propre voix dans la voiture me fit grimacer.
Je changeai de voie.
Le trafic ralentissait maintenant.
Une file de feux rouges s’étirait devant moi. Je consultai l’heure.
17 h 18.
Je calculai encore.
Peut-être vingt-cinq minutes jusqu’à chez Henry.
Puis autant pour revenir, à condition que rien ne bloque.
J’attrapai mon téléphone au prochain feu et appelai Daniel grâce au système mains libres.
Il répondit à la troisième sonnerie.
« Tout va bien ? »
« Oui. La circulation commence à ralentir. »
« Tu es loin ? »
« Encore vingt minutes, peut-être. »
Un silence.
« D’accord. »
« Sarah t’a confirmé son heure ? »
« Elle devrait être là vers dix-huit heures. »
« Dis-lui de m’attendre. »
« Je lui dirai. »
J’attendis.
« C’est tout ? » demanda-t-il.
« Oui. »
Je faillis mentionner le fait qu’Henry n’avait pas lu mon message.
À la place, je demandai :
« Tu l’as appelé ? »
Nouveau silence.
« Oui. »
« Et ? »
« Il sait que tu arrives. »
Je ne répondis pas tout de suite.
« D’accord. »
« Conduis prudemment, Em. »
La communication se termina.
Je regardai le tableau de bord.
Quelque chose dans cette conversation m’avait laissée plus tendue qu’avant.
Daniel répondait normalement.
Trop normalement, peut-être.
Je n’aurais pas su l’expliquer.
Je poursuivis ma route.
À 17 h 26, mon téléphone vibra.
Je m’attendis à voir le nom d’Henry ou de Daniel.
C’était Rebecca.
Je répondis immédiatement.
« Salut. Tout va bien avec le contrat ? »
Aucune réponse durant une fraction de seconde.
Puis sa voix éclata dans l’habitacle.
« Emily, où es-tu ? »
Je me redressai.
Rebecca ne parlait jamais comme cela.
Jamais.
Même lorsqu’elle annonçait une mauvaise nouvelle professionnelle, elle gardait un ton presque irritant de maîtrise.
Là, elle respirait vite.
« Je suis en voiture. Je vais chez Henry. Pourquoi ? »
« Tu n’es pas chez toi ? »
« Non. Daniel m’a demandé d’apporter ses médicaments à son père. »
J’entendis un bruit de papier, puis une porte se fermer de son côté.
« Depuis combien de temps tu es partie ? »
« Vingt-cinq minutes environ. Rebecca, qu’est-ce qui se passe ? »
Elle ne répondit pas à ma question.
« Tu es loin de l’appartement ? »
« À peu près à mi-chemin. »
« Fais demi-tour. »
Je crus avoir mal entendu.
« Quoi ? »
« Fais demi-tour et rentre chez toi. Maintenant. »
Mon cœur donna un coup brutal contre mes côtes.
« Pourquoi ? »
« Emily, écoute-moi. Ne va pas chez Henry. Rentre. »
Le feu devant moi passa au rouge.
Je freinai plus brusquement que prévu.
« Rebecca, tu me fais peur. »
« Tant mieux si ça te fait rentrer plus vite. »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle inspira.
« Ils sont déjà dans ton appartement. »
Je regardai instinctivement le rétroviseur, comme si quelqu’un pouvait se trouver derrière moi.
« Qui, ils ? »
« Daniel. Sarah. »
Je serrai le volant.
« Oui, bien sûr. Sarah doit venir pour les papiers. »
« Pas encore. Pas comme ça. »
Son ton changea.
Il devint plus bas, plus dur.
« Quelqu’un a modifié le contrat, Emily. »
Un frisson remonta le long de mes bras.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Je t’expliquerai quand tu seras là. »
« Rebecca… »
« Non. Écoute-moi bien. Ne signe rien. Ne donne aucune autorisation au téléphone. Et ne laisse personne te convaincre que c’est une formalité. »
La voiture derrière moi klaxonna.
Le feu était passé au vert.
Je démarrai machinalement.
« Qu’est-ce qu’ils ont changé ? »
Une seconde passa.
Puis deux.
« Emily, rentre. »
La ligne se coupa.
Je fixai la route devant moi.
Chez Henry, je pouvais être dans vingt minutes.
Chez moi, si je faisais demi-tour maintenant, un peu moins.
Le paquet de médicaments reposait toujours sur le siège passager.
Je le regardai.
Puis je regardai le prochain croisement.
Mon clignotant se mit à battre.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Je tournai le volant.
Je rentrais chez moi.