PARTIE 3 – Nous avions huit heures pour quitter sa maison, mais une vérité cachée dans nos comptes rendit notre départ presque impossible

Le mot resta suspendu dans la cuisine.

D’accord.

Ma belle-mère sembla ne pas l’avoir compris immédiatement. Elle regarda son fils comme si elle attendait la suite, le recul habituel, la phrase destinée à réparer ce qu’il venait de dire.

Rien ne vint.

« D’accord quoi ? »

Il inspira lentement.

« On va partir. »

Son visage changea.

Je l’avais vue sarcastique, méprisante, vexée, parfois même furieuse. Jamais véritablement déstabilisée.

« Aujourd’hui ? »

« C’est ce que tu viens de demander. »

Elle ouvrit la bouche.

La referma.

Puis son orgueil reprit le dessus.

« Très bien. Et ne reviens pas quand vous comprendrez combien coûte la vraie vie. »

Mon mari ne répondit pas.

Il passa près de moi.

« Monte. On prépare les affaires. »

Je le suivis.

Une fois la porte de notre chambre fermée, il s’appuya contre le mur.

Pendant quelques secondes, nous restâmes face à face sans parler.

Je finis par demander :

« Tu es sûr ? »

Il releva la tête.

« Non. »

Cette réponse me surprit.

Il eut un rire bref, sans amusement.

« Je ne suis sûr de rien. Mais je suis sûr qu’on ne peut pas rester ici après ce matin. »

Il regarda le lit encore humide.

Son expression se durcit.

« Elle a vraiment fait ça. »

« Oui. »

« J’aurais dû comprendre plus tôt. »

Je ne répondis pas.

Il s’assit sur le bord du matelas, puis se releva aussitôt lorsqu’il sentit l’humidité.

« Depuis combien de temps c’est aussi mauvais ? »

Je le regardai.

« Tu veux la réponse honnête ? »

Il hocha la tête.

« Depuis bien avant qu’on emménage ici. »

Il baissa les yeux.

Je m’attendais à ce qu’il se défende.

À ma surprise, il ne le fit pas.

« Je pensais que si je ne réagissais pas à chaque remarque, ça finirait par s’arrêter. »

« Ça ne s’arrête jamais quand personne ne pose de limite. »

Il passa une main dans ses cheveux.

« Je sais. Maintenant. »

Nous commençâmes à faire les valises.

Nos affaires tenaient dans beaucoup moins d’espace que je ne l’aurais cru. Deux grandes valises, trois cartons de vêtements, quelques livres, nos ordinateurs, des dossiers administratifs et plusieurs sacs.

À dix heures, la chambre ressemblait déjà à un lieu quitté précipitamment.

« On va où ? » demandai-je.

Il s’immobilisa.

Voilà la question que ni l’un ni l’autre n’avait vraiment affrontée.

Notre ancien appartement n’existait plus pour nous. Mes parents habitaient à plusieurs heures de route et leur petite maison n’offrait aucune chambre libre. Les amis chez qui nous aurions pu dormir avaient des enfants ou vivaient dans des logements trop exigus.

« On peut prendre un hôtel quelques jours », proposa-t-il.

Je sortis mon téléphone.

Les tarifs du dimanche me firent grimacer.

« Trois nuits vont nous coûter presque autant que la moitié d’un loyer. »

« On a l’épargne. »

Je relevai les yeux.

« Justement. Combien il nous reste exactement ? »

Il hésita.

Ce fut infime.

Une fraction de seconde.

Mais je la vis.

« Quoi ? »

« Rien. »

Je posai le pull que je pliais.

« Pourquoi tu hésites ? »

« Je réfléchissais. »

« À quoi ? »

Il prit son téléphone.

« Je vais vérifier. »

Il ouvrit notre application bancaire.

Je me rapprochai.

Le solde du compte courant était normal.

Puis il consulta le livret sur lequel nous mettions de côté l’argent destiné à notre prochain appartement.

Je vis le chiffre.

Je crus d’abord à une erreur d’affichage.

« Où est passé l’argent ? »

Il ne répondit pas.

Deux mois plus tôt, nous avions encore plusieurs milliers d’euros.

La somme n’avait jamais été énorme, mais elle constituait notre sécurité. Celle qui devait payer une caution, le premier mois de loyer et les frais du déménagement.

Il ne restait presque rien.

Je pris le téléphone.

Plusieurs virements apparaissaient.

« C’est quoi ça ? »

Il pâlit.

« Je peux t’expliquer. »

Mon estomac se contracta.

« Alors explique. »

Il s’assit sur la chaise près de la fenêtre.

« Ma mère avait des problèmes avec le prêt de la maison. »

Je regardai l’écran.

« Tu lui as donné notre épargne ? »

« Pas toute. »

Je relevai le téléphone.

« Regarde le chiffre. »

« J’allais la remettre. »

« Quand ? »

Il se frotta les mains.

« Après ma prime de fin de trimestre. »

Je restai debout, incapable de comprendre comment la conversation avait changé aussi vite.

Quelques minutes plus tôt, nous organisions notre départ.

Maintenant, je découvrais que l’argent destiné précisément à nous permettre de partir avait été donné à la personne que nous essayions de quitter.

« Tu m’avais dit qu’elle nous hébergeait pour nous aider à économiser. »

« C’était vrai. »

« Et pendant qu’on économisait, tu lui rendais l’argent ? »

« Elle risquait d’avoir un retard de paiement. »

« Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? »

Il ouvrit la bouche.

Je connaissais déjà la réponse.

« Parce que tu aurais refusé. »

Il ne répondit pas.

Je sentis une douleur sourde monter derrière mes yeux.

« Alors tu savais que je n’étais pas d’accord et tu l’as fait quand même. »

« Je voulais seulement l’aider. »

« Avec notre argent. »

« C’est aussi mon argent. »

Il s’arrêta aussitôt.

Le silence devint glacial.

Je le regardai.

« Répète ça. »

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. »

« Si. C’est exactement ce que tu voulais dire. »

Il se leva.

« Je voulais dire que je gagne aussi cet argent et que je pensais pouvoir réparer la situation avant que ça nous affecte. »

Je montrai les valises.

« Ça nous affecte maintenant. »

Il ferma les yeux.

« Je sais. »

Je me détournai.

Pour la première fois de la journée, ma colère contre sa mère passa au second plan.

Le vrai problème était devant moi.

Sa mère n’avait jamais caché ce qu’elle pensait de moi.

Lui, en revanche, avait caché une décision qui concernait notre avenir commun.

« Combien ? »

« Quoi ? »

« Combien tu lui as donné au total ? »

Il me donna le chiffre.

J’eus besoin de m’asseoir.

Presque tout ce que nous avions économisé pendant plusieurs mois.

« Et elle savait que je n’étais pas au courant ? »

Il ne répondit pas.

Je levai les yeux.

« Elle savait ? »

« Oui. »

Je compris alors certains sourires.

Certaines remarques.

« Vous avez besoin de moi plus que je n’ai besoin de vous. »

Elle l’avait dit deux semaines plus tôt.

Je pensais qu’elle parlait de l’hébergement.

En réalité, elle savait que notre filet de sécurité n’existait presque plus.

Je me levai.

« Je ne resterai pas ici. »

« Moi non plus. »

« Même si ça signifie dormir dans la voiture ce soir. »

Il acquiesça.

Je le regardai longtemps.

« Mais il y a une autre chose qui change maintenant. »

« Laquelle ? »

« Je veux tout voir. »

Il fronça les sourcils.

« Tout quoi ? »

« Tous nos comptes. Les virements. Les crédits. Les dettes. Tout ce que tu as pu décider sans moi. »

Il pâlit légèrement.

Ce fut suffisant.

Mon cœur se serra.

« Il y en a d’autres ? »

Il détourna le regard vers la fenêtre.

En bas, sa mère déplaçait quelque chose dans la cuisine.

« Il y a un crédit. »

Je ne dis rien.

« Petit au départ. »

Je continuai de le regarder.

« Combien maintenant ? »

Lorsqu’il me donna le montant, je compris que quitter cette maison ne serait pas seulement un déménagement.

Ce serait le début d’un examen beaucoup plus douloureux de notre mariage.

Puis quelqu’un frappa à la porte.

Sa mère.

« Votre délai court toujours », lança-t-elle à travers le bois.

Mon mari regarda les valises.

Puis moi.

« On part quand même. »

Cette fois, je répondis sans hésiter.

« Oui. Mais à partir du moment où on franchit cette porte, plus aucun secret. »

Il hocha la tête.

« Plus aucun. »

Je voulais le croire.

Mais quelque chose dans son visage me disait qu’il n’avait pas encore tout dit.


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