Le nom de l’analyste était Michael Torres.
Victor le connaissait sans le connaître.
Lorsqu’il appela Daniel depuis l’appartement de Thomas, celui-ci retrouva la fiche en moins de deux minutes : trente-quatre ans, analyste financier rattaché à la division hôtelière, cinq années dans l’entreprise, évaluations excellentes, départ volontaire huit mois plus tôt.
« Motif ? » demanda Victor.
La voix de Daniel grésilla dans le téléphone.
« Démission pour raisons personnelles. »
Thomas secoua la tête.
« Ça ne ressemble pas à quelqu’un qui préparait un dossier. »
Victor poursuivit.
« Adresse actuelle ? »
« Je ne peux pas vous la donner sans— »
« Daniel. »
« Je vérifie. »
Grace lança à Victor un regard désapprobateur.
« Vous pourriez essayer de lui téléphoner avant d’envoyer une équipe chez lui. »
Victor couvrit le micro.
« Je ne vais envoyer personne chez lui. »
« Votre visage disait autre chose. »
« Mon visage n’est pas un document contractuel. »
Thomas les regarda tous les deux.
« Vous êtes toujours comme ça ? »
Grace répondit :
« Depuis très longtemps, malheureusement. »
Victor ignora la remarque.
Daniel revint.
« Son numéro de téléphone est hors service. L’adresse enregistrée correspond encore à un appartement de Logan Square. »
« Envoie-la-moi. »
Grace ouvrit la bouche.
Victor ajouta aussitôt :
« Je vais d’abord écrire. »
Elle referma la bouche.
Thomas eut un léger sourire.
« Elle vous fait peur ? »
Victor rangea son téléphone.
« Non. »
Grace et Thomas échangèrent le même regard.
Victor décida de ne pas relever.
Avant de partir, il demanda à Thomas s’il pouvait emporter une copie de la liste.
Thomas hésita longtemps.
« Vous savez ce qui est ironique ? »
« Quoi ? »
« Pendant des années, j’ai voulu que vous voyiez ces noms. Maintenant que vous êtes là, j’ai peur de vous les donner. »
Victor ne chercha pas à le convaincre.
Il posa simplement l’enveloppe sur la table.
« Alors gardez-la. »
Thomas parut surpris.
« Vous ne la prenez pas ? »
« Faites-en une copie quand vous serez prêt. »
Grace observa Victor.
Quelque chose avait changé depuis la carte.
Pas assez pour effacer des décennies de contrôle.
Mais assez pour qu’il laisse un document qu’il aurait auparavant considéré comme essentiel.
Thomas remit finalement l’enveloppe dans sa boîte.
« Michael disait que les chiffres étaient maquillés. Pas les comptes. Les décisions. »
Victor fronça les sourcils.
« Expliquez. »
« Il disait que certains rapports transformaient les départs liés à la maladie en démissions, insuffisances professionnelles ou restructurations. Comme ça, personne ne voyait le motif réel quand les statistiques arrivaient en haut. »
Victor sentit une tension froide monter dans sa nuque.
« En haut, c’est moi. »
Thomas soutint son regard.
« Oui. »
Cette fois, Victor ne chercha pas d’excuse.
Ils quittèrent l’appartement à la tombée de la nuit.
Dans la voiture, Grace regardait les lumières des commerces défiler.
« Vous le croyez ? »
Victor répondit après un long silence.
« Je crois qu’il croit ce qu’il dit. »
« Ce n’est pas la même chose. »
« Non. »
« Et Michael ? »
« Nous allons essayer de le trouver. »
Grace se tourna vers lui.
« Nous ? »
Victor la regarda.
« Vous avez l’intention de rentrer chez vous et d’oublier tout ça ? »
Elle soupira.
« J’avais surtout l’intention de travailler demain. »
« Vous ne nettoierez pas mon appartement demain. »
« Vous me licenciez ? »
« Évidemment que non. »
« Alors ne décidez pas de mon emploi du temps comme si ma vie entière vous appartenait. »
Victor se massa le front.
« Combien voulez-vous être payée pour le travail que vous faites maintenant ? »
Grace le fixa.
« Vous pensez encore que tout peut devenir une transaction. »
« Non. Je pense que vous êtes en train d’effectuer un travail qui n’a rien à voir avec ce pour quoi vous êtes rémunérée. »
Elle resta silencieuse.
C’était différent.
« On en parlera », dit-elle.
Victor acquiesça.
Ils passèrent d’abord par le siège.
Daniel les attendait avec deux nouvelles informations.
La première : Michael Torres avait bien quitté l’entreprise officiellement.
La seconde : personne dans son ancien service ne se souvenait d’avoir organisé un pot de départ, reçu un courriel d’adieu ou même appris son départ avant que son badge soit désactivé.
« Il disparaît un vendredi », expliqua Daniel. « Le lundi, on dit qu’il a démissionné. Son superviseur affirme avoir reçu la confirmation des RH. Les RH disent avoir traité un formulaire numérique. »
« Formulaire signé ? » demanda Victor.
« Électroniquement. »
« Par Michael ? »
Daniel hésita.
« C’est ce que le système indique. »
Grace posa une question.
« Et vous avez vérifié si la signature est vraie ? »
Daniel la regarda.
« On est en train. »
Le responsable informatique entra presque immédiatement après.
Il portait un ordinateur portable.
« Nous avons localisé les “rapports Hale, deuxième niveau d’archives”. »
Victor se redressa.
« Où ? »
« Pas dans les dossiers actifs. Dans un espace de sauvegarde ancien, créé lors de la migration de nos systèmes il y a trois ans. Normalement, personne n’y accède. »
« Michael y avait accès ? »
« Oui. Les analystes de la division financière avaient des droits de lecture. »
L’ordinateur fut connecté à l’écran.
Des dizaines de fichiers apparurent.
Le nom de Richard Hale figurait sur certains.
D’autres portaient des intitulés techniques : optimisation des effectifs, performance opérationnelle, coûts variables, réallocation des postes.
Victor ouvrit le premier.
Rien de spectaculaire.
Graphiques.
Budgets.
Comparaisons trimestrielles.
Puis Daniel repéra une série de colonnes qui n’existait pas dans les versions officielles des rapports.
Risque absence.
Risque santé.
Coût maintien.
Potentiel remplacement.
Grace se rapprocha de l’écran.
« Ce sont des employés ? »
Daniel agrandit le fichier.
Des numéros internes correspondaient à des salariés.
Pas de noms.
Victor sentit son estomac se nouer.
« Cherchez Thomas Reed. »
Quelques secondes plus tard, son identifiant apparut.
Risque absence : élevé.
Coût maintien : supérieur à cible.
Potentiel remplacement : favorable.
Statut recommandé : sortie.
Grace relut le dernier mot.
« Sortie. »
Sa voix était très basse.
Victor regarda Daniel.
« Qui a créé ce fichier ? »
Le responsable informatique ouvrit les métadonnées.
« Auteur initial : M. Torres. »
Grace fronça les sourcils.
« Michael ? »
« Oui. Mais attention. Ça ne veut pas dire qu’il a conçu la méthode. Il a pu compiler les données. »
Une autre colonne portait une référence interne.
DH-OP-17.
Daniel rechercha le code.
Un document apparut.
Directive hôtels — optimisation opérationnelle.
Auteur : Bureau du président division hôtelière.
Richard Hale.
Victor se rapprocha de l’écran.
Le texte utilisait un langage prudent.
Aucune instruction explicite de licencier les personnes malades.
Mais plusieurs passages demandaient aux directeurs d’identifier les salariés présentant « une faible résilience opérationnelle », « une disponibilité réduite susceptible d’affecter la continuité » et « un coût disproportionné d’adaptation ».
Grace murmura :
« C’est eux. »
Victor continua.
Une annexe proposait un système de notation.
Maladie prolongée.
Restrictions médicales.
Congés répétés.
Risque de nouvelle absence.
Chaque élément augmentait le score.
Au-delà d’un certain seuil, le poste devait être « réévalué pour efficacité organisationnelle ».
Daniel s’assit lentement.
« Mon Dieu. »
Victor resta debout.
« Ça a été envoyé à combien d’établissements ? »
Le responsable informatique chercha.
« Treize. »
« Qui l’a validé juridiquement ? »
Une autre recherche.
« Personne, apparemment. C’était présenté comme un outil interne de pilotage, pas comme une politique RH. »
Grace se tourna vers Victor.
« Donc Richard avait raison sur une chose. »
« Laquelle ? »
« Les mots changent ce qu’on accepte de voir. »
Victor relut les colonnes.
Faible résilience.
Coût disproportionné.
Sortie.
Il pensa à Thomas appuyé contre sa canne.
Puis à la femme atteinte d’un cancer dont le dossier avait été étudié le matin.
« Appelez Richard », dit-il.
Daniel hésita.
« Ce soir ? »
« Oui. »
Grace intervint.
« Attendez. »
Victor se tourna.
« Pourquoi ? »
« Parce que vous ne savez toujours pas tout. »
« Nous en savons assez pour lui poser des questions. »
« Des questions, oui. Mais pas pour décider qu’il est le seul responsable. »
Victor fronça les sourcils.
« Ce document vient de son bureau. »
« Et les objectifs de réduction des coûts venaient du vôtre. »
La phrase tomba sans violence.
Elle n’en avait pas besoin.
Victor regarda de nouveau l’écran.
Grace continua.
« Vous m’avez demandé hier ce que vous aviez manqué. Peut-être que c’est ça. Vous cherchez toujours la personne qui a trahi votre confiance. Une seule. Votre frère. Votre associé. L’employé qui vole. Richard, maintenant. C’est plus simple quand tout tient dans un visage. »
Victor sentit Daniel devenir parfaitement immobile.
« Vous pensez que je dois le laisser tranquille ? »
« Non. Je pense que vous devez vous demander pourquoi un système comme celui-là pouvait fonctionner pendant des années sans que personne ne juge nécessaire de vous arrêter. »
Victor ne répondit pas.
Le téléphone du responsable informatique vibra.
Il consulta l’écran.
« J’ai quelque chose sur Michael Torres. »
Tout le monde se tourna vers lui.
« Sa signature de démission ne correspond pas à son historique habituel. Le certificat numérique utilisé a été réinitialisé la veille de son départ. »
Daniel se leva.
« Quelqu’un a pu signer à sa place ? »
« Techniquement, oui. »
Grace sentit un frisson.
« Et son compte ? »
« Désactivé le soir même. »
Victor demanda :
« Par qui ? »
Le responsable informatique consulta les journaux.
« L’ordre de désactivation vient des RH de division. Validation… »
Il s’interrompit.
Victor avança.
« Dites-le. »
« Richard Hale. »
Personne ne parla.
Puis une alerte apparut sur l’écran.
Le système venait de détecter une tentative de connexion à l’ancien espace d’archives qu’ils consultaient.
En direct.
Le responsable informatique pâlit.
« Quelqu’un essaie d’entrer maintenant. »
« Quel compte ? » demanda Victor.
L’homme tapa rapidement.
« Celui de Michael Torres. »
Grace fixa l’écran.
« Mais son compte est désactivé depuis huit mois. »
« Il vient d’être réactivé. »
Victor sentit toute la pièce se figer.
« Depuis où ? »
Quelques secondes passèrent.
Puis l’adresse de connexion apparut.
Elle ne provenait pas du siège.
Ni du bureau de Richard.
Elle provenait d’une adresse résidentielle située à moins de trois kilomètres de Logan Square.
Victor regarda Daniel.
« C’est près de l’ancien appartement de Michael ? »
Daniel vérifia.
Son visage perdit sa couleur.
« Ce n’est pas près. »
Il releva les yeux.
« C’est exactement son immeuble. »