Grace ne toucha pas immédiatement la carte. Elle resta debout de l’autre côté de la table, son manteau plié sur l’avant-bras, tandis que Victor maintenait la main à quelques centimètres du morceau de plastique noir. On aurait pu croire qu’il lui proposait un objet dangereux.
« Je ne comprends pas », dit-elle.
« Il n’y a rien de compliqué. »
« Avec vous, monsieur Jackson, les choses simples sont rarement aussi simples qu’elles en ont l’air. »
Victor releva lentement les yeux. Peu de gens se permettaient de lui parler ainsi. Grace, elle, ne cherchait manifestement pas à provoquer. Son constat était calme, presque fatigué.
« Vous travaillez ici depuis sept ans », dit-il. « Vous ne m’avez jamais demandé d’augmentation, jamais demandé de prêt, jamais demandé quoi que ce soit. »
« C’est donc devenu suspect ? »
« Curieux. »
« Ce n’est pas la même chose. »
« Prenez-la. »
Grace observa de nouveau la carte.
« Pour faire quoi ? »
Victor avait préparé sa réponse.
« Ce que vous voulez. Achetez quelque chose dont vous avez besoin. Quelque chose dont vous avez envie. Peu importe. Vous avez jusqu’à demain soir. »
Elle fronça les sourcils.
« Et combien puis-je dépenser ? »
« Autant que vous jugerez nécessaire. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Il n’y a pas de plafond qui doive vous inquiéter. »
Un bref rire sans joie échappa à Grace.
« C’est précisément ce qui m’inquiète. »
Victor croisa les bras.
« Vous refusez ? »
« Je voudrais savoir pourquoi vous faites ça. »
« Considérez cela comme une récompense. »
Grace le fixa quelques secondes. Elle connaissait trop bien la manière dont Victor prononçait certains mots. Une récompense aurait été accompagnée d’un montant, d’une prime, peut-être même d’une phrase maladroite de remerciement. Pas d’une carte personnelle posée sur une table comme une pièce à conviction.
« Vous me testez », dit-elle.
Victor ne répondit pas.
Cette absence de réponse en disait suffisamment.
Grace posa son manteau sur le dossier d’une chaise.
« Après sept ans ? »
« Il ne s’agit pas de vous accuser. »
« Bien sûr que si. »
« Si je vous accusais, nous n’aurions pas cette conversation. »
« Non. Vous auriez probablement déjà appelé un avocat. »
Le visage de Victor se ferma légèrement.
Grace soupira. Elle ne semblait pas en colère. Cette retenue rendit la situation plus inconfortable encore.
« Vous voulez savoir si la femme qui nettoie vos sols deviendra une voleuse dès qu’elle aura votre carte entre les mains. »
« Je veux savoir ce que vous choisirez. »
« Ce n’est pas très différent. »
Victor regarda la carte.
« Alors prouvez-moi que j’ai tort de poser la question. »
Cette phrase changea quelque chose dans l’expression de Grace. Elle ne recula pas. Au contraire, elle avança, prit la carte entre deux doigts et la glissa dans la petite poche intérieure de son sac.
« Très bien. »
« Vous acceptez ? »
« Oui. »
« Vous pouvez acheter ce que vous voulez. »
Grace remit son manteau.
« J’ai entendu la première fois. »
Elle prit son sac puis s’arrêta avant la porte.
« Mais lorsqu’on passe sa vie à vérifier si les autres sont dignes de confiance, monsieur Jackson, on finit parfois par oublier de se demander si on l’est soi-même. »
La porte se referma doucement derrière elle.
Victor resta seul.
Il aurait préféré qu’elle se fâche.
À dix-huit heures trente, il appela sa banque. Il fit activer les notifications instantanées pour chaque transaction. Son conseiller lui demanda s’il suspectait un vol. Victor répondit qu’il vérifiait simplement une utilisation inhabituelle.
Il posa ensuite son téléphone sur la table.
À dix-neuf heures, aucune notification.
À vingt heures, toujours rien.
À vingt et une heures trente, Victor s’étonna de constater qu’il vérifiait lui-même l’écran alors qu’il aurait normalement ignoré son téléphone pendant le dîner. Il consulta même l’application bancaire pour s’assurer que les alertes fonctionnaient.
La carte n’avait pas été utilisée.
Un sentiment proche de la satisfaction apparut. Il se reprocha aussitôt cette réaction. Grace avait encore toute la journée suivante. Refuser une tentation pendant trois heures ne prouvait rien.
À six heures vingt le lendemain matin, son téléphone vibra sur sa table de chevet.
Victor ouvrit les yeux.
Une transaction venait d’être effectuée.
Pharmacie Greenway : 46,80 dollars.
Il se redressa.
Quarante-six dollars.
Après toute cette hésitation, Grace avait commencé par une pharmacie.
Victor imagina des médicaments personnels. Peut-être quelque chose qu’elle repoussait depuis longtemps faute d’argent. Cette utilisation correspondait exactement à ce qu’il lui avait proposé.
Il reposa le téléphone.
Treize minutes plus tard, nouvelle alerte.
Même pharmacie : 129,35 dollars.
Puis une troisième : 78,20 dollars.
Victor s’assit au bord du lit.
Trois paiements séparés au même endroit.
Pourquoi ?
Il prit une douche, s’habilla et essaya de ne pas y penser. À sept heures dix, pendant qu’il nouait sa cravate, son téléphone vibra de nouveau.
Supermarché local : 214,63 dollars.
À sept heures vingt-quatre : 86,14 dollars.
À sept heures quarante : 51,92 dollars.
Victor fronça les sourcils.
Grace faisait-elle ses courses pour six mois ?
À huit heures, une transaction de vingt-sept dollars fut enregistrée dans une boulangerie.
Puis plus rien.
Victor partit au siège de Jackson Properties. Les premières réunions de la matinée concernaient l’audit déclenché la veille. Plusieurs irrégularités mineures avaient été identifiées. Aucune ne représentait une menace financière. Pourtant il exigea des explications détaillées.
Habituellement, ce genre de travail absorbait toute son attention.
Ce matin-là, il regardait son téléphone.
À dix heures dix-sept, une nouvelle alerte apparut.
Magasin de chaussures : 63,50 dollars.
Victor eut malgré lui un sourire bref.
Enfin.
Grace avait probablement remplacé ces chaussures usées qu’il avait remarquées. Il trouva presque rassurant qu’elle accepte quelque chose pour elle-même.
À dix heures vingt-neuf, nouvelle transaction dans le même magasin.
42 dollars.
Puis une troisième.
58 dollars.
Le sourire disparut.
Trois paires ?
Il sentit revenir le vieux mécanisme de suspicion. Une personne qui n’achetait rien pour elle-même pouvait perdre rapidement toute retenue lorsqu’on supprimait les conséquences financières.
Il posa le téléphone face contre table.
« Monsieur Jackson ? »
Son directeur financier venait de lui poser une question.
« Répétez. »
L’homme obéit.
Victor tenta de se concentrer.
À onze heures quarante, nouvelle vibration.
Librairie et fournitures scolaires : 173,89 dollars.
À midi cinq, papeterie discount : 91,27 dollars.
À midi trente-six, magasin de vêtements pour enfants : 284,10 dollars.
Victor se figea.
Grace n’avait pas d’enfant vivant chez elle, du moins à sa connaissance.
Il réalisa alors qu’il ne savait presque rien de sa vie.
Sept ans.
Il savait quel produit elle utilisait sur le marbre. Il savait qu’elle détestait laisser une fenêtre entrouverte lorsqu’il pleuvait. Il savait qu’elle prenait son café sans sucre parce qu’il l’avait vue boire parfois dans la cuisine.
Mais il ignorait à qui elle téléphonait le soir.
Il ignorait si quelqu’un l’attendait lorsqu’elle rentrait.
Il ignorait pourquoi elle travaillait encore après l’âge où d’autres auraient commencé à parler de retraite.
Victor avait appelé cela de la discrétion.
Pour la première fois, il se demanda si ce n’était pas simplement de l’indifférence.
À treize heures vingt, une transaction apparut dans un petit restaurant familial.
148 dollars.
Victor relut le montant.
Puis une autre transaction, dans le même restaurant, de 96 dollars.
Il appuya sur le numéro de Grace.
Il ne lança pas l’appel.
Ce serait tricher, pensa-t-il.
Il voulait voir ce qu’elle ferait sans savoir qu’elle était surveillée.
Cette idée le dérangea.
Il posa de nouveau son téléphone.
À quinze heures, la somme totale restait dérisoire comparée à ses moyens. Elle représentait pourtant plusieurs centaines de dollars, bien davantage que ce que Grace aurait normalement dépensé en une journée.
Puis, pendant presque deux heures, aucune opération ne fut enregistrée.
Victor commença à se convaincre que l’expérience touchait à sa fin.
Il quitta son bureau peu après dix-sept heures.
Dans l’ascenseur, son téléphone vibra.
Il consulta machinalement l’écran.
Son expression changea.
Centre médical Lakeshore — paiement : 18 700 dollars.
Victor relut le chiffre.
Dix-huit mille sept cents.
Le montant n’avait rien à voir avec les précédents.
Son premier réflexe fut de penser à une urgence. Une opération pour elle-même ? Un membre de sa famille ? Une dette médicale ?
Puis la méfiance prit le dessus.
La carte était censée financer quelque chose dont Grace avait besoin. Il lui avait donné une liberté exceptionnelle, volontairement. Dix-huit mille dollars pouvaient encore être expliqués.
Mais une minute plus tard, une seconde notification apparut.
Centre médical Lakeshore — paiement : 9 600 dollars.
Victor sentit sa mâchoire se contracter.
Vingt-huit mille trois cents dollars en moins de deux minutes.
L’ascenseur atteignit le rez-de-chaussée.
Les portes s’ouvrirent.
Victor ne bougea pas.
Un employé attendait dehors et recula en le reconnaissant.
« Monsieur Jackson ? »
Victor appuya sur le bouton de fermeture.
Les portes se rejoignirent.
Il sélectionna immédiatement le niveau du parking privé et appela son chauffeur.
« Annulez ma soirée. »
« Bien, monsieur. Où allons-nous ? »
Victor regarda encore les deux transactions.
Puis il pensa aux paroles prononcées par Grace la veille.
Lorsqu’on passe sa vie à vérifier si les autres sont dignes de confiance, on oublie parfois de se demander si on l’est soi-même.
« Au centre médical Lakeshore. Maintenant. »
Et tandis que l’ascenseur descendait sous les rues de Chicago, Victor Jackson comprit qu’il allait enfin découvrir ce que Grace avait choisi de faire avec un pouvoir financier qu’elle n’aurait probablement plus jamais entre les mains.