Victor resta debout devant l’écran bien après que tout le monde eut compris qu’il n’avait pas l’intention de parler immédiatement. Richard Hale avait rejoint Jackson Properties au moment où l’entreprise n’était encore qu’un groupe immobilier agressif cherchant à s’imposer dans l’hôtellerie. Il avait transformé trois établissements déficitaires en propriétés rentables. Il avait accompagné Victor dans des négociations difficiles, traversé deux crises financières et passé une nuit entière à l’hôpital lorsque Victor avait subi une opération cardiaque six ans plus tôt.
Certaines personnes étaient des employés.
Richard faisait partie de la poignée d’hommes que Victor avait cessé d’évaluer depuis longtemps.
Cette idée le dérangea davantage que le nom lui-même.
« Combien de dossiers portent sa validation ? » demanda-t-il.
Daniel regarda le responsable de conformité.
« Nous vérifions. »
« Pas seulement Thomas. Tous. »
Elaine prit une inspiration.
« Victor, Richard supervise des centaines de décisions chaque année. Son nom apparaîtra forcément souvent. »
« Alors la fréquence ne m’intéresse pas. Les similitudes, oui. »
Grace observait Victor sans intervenir.
Il ne criait pas.
Elle commençait à comprendre que son silence était souvent plus dangereux que sa colère.
Vingt minutes plus tard, un premier tableau fut projeté au mur.
Quarante-deux licenciements liés à des absences médicales ou limitations physiques avaient été directement approuvés par la division de Richard au cours des cinq dernières années.
Rien d’illégal à première vue.
Victor demanda :
« Combien comportaient une demande de transfert ou d’aménagement ? »
Le responsable conformité consulta ses notes.
« Vingt-neuf. »
« Combien ont été accordées ? »
Un nouveau silence.
« Six. »
Grace regarda Victor.
Sa mâchoire se contracta.
« Et dans les autres divisions ? »
Daniel répondit.
« Le taux d’acceptation est nettement plus élevé. »
« Combien ? »
« Environ soixante et un pour cent. »
Elaine prit aussitôt la parole.
« Les métiers hôteliers sont différents. Beaucoup exigent une présence physique. Ce n’est pas comparable avec les bureaux. »
Grace posa une question.
« Et dans les autres hôtels qui n’étaient pas sous la responsabilité directe de monsieur Hale ? »
Daniel leva les yeux.
Il n’y avait pas encore pensé.
« Donnez-moi quelques minutes. »
Victor hocha la tête.
Grace se leva et alla remplir un verre d’eau au fond de la salle. Son rôle dans cette réunion devenait étrange. Personne ne lui avait donné de titre. Elle n’était ni consultante, ni cadre, ni représentante du personnel.
Pourtant chaque fois qu’un responsable utilisait une formule abstraite, les regards finissaient par se tourner vers elle.
Comme si elle représentait le monde extérieur à cette pièce.
Elle n’aimait pas ce poids.
Lorsque Daniel revint avec les nouveaux chiffres, l’écart devint plus difficile à expliquer.
Dans les hôtels gérés par une autre branche du groupe, presque la moitié des demandes d’aménagement avaient abouti.
Sous Richard Hale : moins d’un quart.
Victor s’appuya contre la table.
« Appelez-le. »
Elaine se raidit.
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Daniel quitta la salle.
Grace regarda l’heure.
Presque midi.
« Je devrais peut-être partir. »
Victor se tourna vers elle.
« Pourquoi ? »
« Parce que cette conversation ne me concerne plus. »
« C’est vous qui m’avez amené jusqu’ici. »
« Non. Je vous ai parlé de Thomas. Le reste vous appartient. »
Victor comprit qu’elle avait raison.
Il n’aimait pas cela.
« Restez encore dix minutes. »
Grace hésita.
« Pourquoi ? »
« Parce que je risque d’entendre ce que j’ai envie d’entendre. »
Elle le regarda longuement.
« Et moi, je suis censée vous empêcher de faire ça ? »
« Si nécessaire. »
« Vous me payez pour nettoyer votre appartement. »
« Nous pouvons discuter de ça plus tard. »
« Voilà exactement le genre de phrase que disent les gens riches quand ils pensent qu’un problème peut attendre parce qu’ils peuvent se permettre qu’il attende. »
Victor eut presque un sourire.
« Alors nous en discuterons aujourd’hui. »
Avant qu’elle puisse répondre, la porte s’ouvrit.
Richard Hale entra.
Il était grand, cheveux gris coupés très court, épaules encore droites malgré la soixantaine approchante. Il portait son manteau à la main et paraissait davantage agacé qu’inquiet.
« Victor, tu fais déplacer la moitié de la direction pour une revue RH surprise et ensuite tu me demandes de venir en urgence. J’espère qu’on n’a pas brûlé un hôtel. »
Puis il vit Grace.
Son expression changea.
« Bonjour. »
Victor fit les présentations.
Richard regarda Grace une seconde de plus que nécessaire.
« D’accord. »
Il s’assit.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Victor poussa vers lui le dossier de Thomas Reed.
Richard l’ouvrit.
« Je suis censé me souvenir d’un dossier de personnel vieux de presque deux ans ? »
« Peut-être pas du dossier. Mais de la procédure. »
Richard parcourut les pages.
« Blessure hors travail. Incapacité à tenir le poste. C’est banal. »
Grace sentit Victor se tendre au mot banal.
« Il avait demandé un transfert », dit Victor.
« Beaucoup de gens demandent des transferts. »
« Son superviseur le recommandait. »
Richard haussa les épaules.
« Peut-être qu’aucun poste n’était adapté. »
« Son appel n’est jamais parti au comité régional. »
Cette fois, Richard leva les yeux.
« Et ? »
Victor ne répondit pas tout de suite.
Richard comprit.
« Attends. Tu crois que j’ai personnellement bloqué l’appel d’un technicien de maintenance ? »
« Ta signature électronique ferme le dossier. »
Richard soupira.
« Victor, ma signature valide des centaines de dossiers. Les responsables RH préparent les décisions. Je confirme. »
« Sans lire ? »
« Je lis ce qui nécessite mon attention. »
Grace regarda Victor.
Il venait de recevoir presque mot pour mot la logique qu’il imposait lui-même depuis des années à ses cadres : ne pas se perdre dans les détails, faire confiance aux responsables, regarder les résultats.
Il semblait le savoir.
Richard poursuivit :
« Pourquoi s’intéresse-t-on soudain à ce type ? »
Victor désigna Grace.
« Parce qu’elle a payé hier une partie de ses dettes médicales. »
Richard regarda Grace.
« Avec quoi ? »
« Ma carte. »
Richard resta silencieux une seconde.
Puis il rit.
« Pardon ? »
Victor ne rit pas.
Richard comprit qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie.
« Tu as donné ta carte de crédit à ton employée de maison ? »
Grace sentit plusieurs regards se détourner.
Victor répondit calmement :
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Pour la tester. »
Richard cligna des yeux.
« Et elle a payé les dettes médicales d’un ancien employé ? »
« Entre autres choses. »
Richard se passa une main sur le visage.
« Je ne sais même pas par où commencer. »
Grace parla pour la première fois.
« Vous pourriez commencer par Thomas Reed. »
Richard se tourna vers elle.
Son regard n’était pas ouvertement hostile. Il était pire : paternaliste.
« Madame Davis, je respecte votre intention. Mais vous voyez un homme en difficulté. Moi, je dois gérer des établissements avec des centaines d’employés. Les décisions qui semblent cruelles individuellement sont parfois nécessaires collectivement. »
« Nécessaires pour quoi ? »
« Pour que l’entreprise fonctionne. »
« Et elle fonctionnait mieux après son départ ? »
« Ce n’est pas une question sérieuse. »
« Pour Thomas, probablement que si. »
Richard regarda Victor.
« C’est ça, maintenant ? On revoit la politique du groupe sur la base des impressions de ton personnel domestique ? »
Le silence tomba d’un coup.
Grace se leva.
« Voilà pourquoi je voulais partir. »
Victor aussi se leva.
« Assieds-toi, Richard. »
Le ton fit disparaître toute ambiguïté.
Richard le fixa.
« Je ne voulais pas l’insulter. »
« Alors tu as choisi une manière étonnante de le montrer. »
Grace prit son sac.
« Je n’ai pas besoin que vous vous disputiez à cause de moi. »
« Ce n’est pas à cause de vous », répondit Victor.
Richard eut un petit geste d’exaspération.
« Victor, qu’est-ce qui t’arrive ? »
La question était sincère.
Elle traversa la pièce.
Victor regarda son ami.
« Je ne sais pas encore. »
Richard posa les mains sur la table.
« Écoute. Nous pouvons revoir le dossier Reed. S’il y a eu une erreur, on la corrige. Mais ne transforme pas un cas malheureux en procès moral contre toute l’entreprise. »
« Il n’y en a pas qu’un. »
Daniel remit devant lui les chiffres comparatifs.
Richard les lut.
Son visage changea légèrement.
« Ces données ne prouvent rien. »
« Alors explique-les. »
« Les hôtels sous ma responsabilité ont des structures de coûts plus serrées. »
Victor sentit quelque chose se déplacer dans la conversation.
« Donc les aménagements coûtent trop cher ? »
« Je n’ai pas dit ça. »
« Tu viens de le dire autrement. »
Richard soupira.
« Oui, parfois maintenir quelqu’un sur un poste adapté coûte davantage que recruter une personne capable d’assurer immédiatement la fonction. Ce n’est pas agréable, mais c’est une réalité. »
Grace resta près de la porte.
« Et combien coûte un être humain lorsqu’il cesse d’être rentable ? »
Richard la regarda.
« Madame Davis— »
« Grace », corrigea-t-elle. « Si vous voulez parler de ma place dans cette pièce, au moins utilisez mon prénom. »
Victor détourna légèrement le visage pour cacher une réaction.
Richard inspira.
« Grace, une entreprise ne peut pas résoudre chaque problème privé de ses salariés. »
« Non. Mais elle peut éviter d’en créer davantage quand ils en ont déjà un. »
Richard se tourna vers Victor.
« Tu vas vraiment baser des décisions importantes là-dessus ? »
Victor regarda les dossiers.
Puis Grace.
Puis Richard.
« Je vais commencer par savoir ce qui s’est réellement passé. »
Richard se leva lentement.
« Fais attention. »
Victor fronça les sourcils.
« À quoi ? »
« À ne pas laisser la culpabilité devenir ta nouvelle méthode de gestion. Elle est encore plus dangereuse que la méfiance. »
La phrase atteignit sa cible.
Victor le savait.
Richard remit son manteau sur son bras.
« Je vais demander à mon équipe tous les éléments dont vous avez besoin. Mais lorsque tu auras terminé cette crise de conscience, on devra discuter sérieusement. »
Il quitta la pièce.
La porte se referma.
Grace resta immobile quelques secondes.
« Il n’a pas totalement tort. »
Victor se tourna vers elle.
« Sur quoi ? »
« La culpabilité. »
« Vous le défendez maintenant ? »
« Non. Je vous préviens. Vous avez testé une femme avec une carte bancaire parce que vous ne faisiez confiance à personne. Ne remplacez pas une mauvaise idée par une autre en essayant de sauver tout le monde d’un seul coup. »
Victor s’assit.
« Vous rendez les choses difficiles. »
« Les choses sont déjà difficiles. »
Daniel entra de nouveau, téléphone en main.
Il avait l’air plus préoccupé qu’auparavant.
« Victor. »
« Quoi encore ? »
« L’équipe informatique vient de me signaler quelque chose sur les dossiers de la division hôtelière. »
Il posa le téléphone devant lui.
« Plusieurs archives ont été modifiées cette nuit. »
Victor releva immédiatement les yeux.
« Modifiées comment ? »
« Des pièces jointes ont été supprimées. Des commentaires internes effacés. »
Grace sentit l’atmosphère se durcir.
« Vous savez qui ? » demanda Victor.
Daniel hocha lentement la tête.
« Les accès viennent de deux comptes administrateurs rattachés au bureau de Richard. »
Et soudain, la question n’était plus seulement de savoir si de mauvaises décisions avaient été prises.
Quelqu’un semblait maintenant vouloir empêcher Victor de découvrir pourquoi.