PARTIE 22 – Une nouvelle lettre adressée au fonds me ramena vers l’hôpital de Bob, où je rencontrai enfin le médecin qui lui avait annoncé qu’il allait mourir

La lettre arriva presque par hasard.

Elle n’était pas destinée à moi personnellement.

Le secrétariat du fonds l’avait classée parmi les courriers généraux, mais Maya me la donna parce qu’une phrase mentionnait le nom de Bob.

L’auteur s’appelait Dr. Nathan Ellis.

« Madame Harper,

Je suis récemment tombé sur un article concernant Le Chemin et ai reconnu le nom de Robert Harper. J’ai fait partie de l’équipe qui l’a suivi au début de son traitement. Je suis heureux de voir ce qu’est devenue la maison de Portland.

Je ne sais pas si vous souhaitez un contact. Si oui, je serais heureux de répondre, dans les limites de ce que je peux légalement et éthiquement partager, à toute question encore importante pour vous. »

Je lus deux fois.

Puis posai la feuille.

Maya attendit.

« Vous allez l’appeler ? »

Je regardai la fenêtre.

Il y avait quelques années, j’aurais composé son numéro immédiatement.

Maintenant, je me demandais si j’avais encore besoin de savoir quoi que ce soit.

« Je ne sais pas. »

Maya hocha la tête.

« Alors ne décidez pas aujourd’hui. »

Je glissai la lettre dans mon sac.

Elle y resta trois semaines.

Je continuai ma vie.

Harold et moi allâmes voir un film mauvais.

Sophie m’appela depuis l’université pour demander une recette que je ne connaissais pas.

Jake vint installer une étagère que je n’avais pas demandée.

Chloe annonça qu’elle voulait changer de poste.

Le fonds ouvrit une petite permanence à l’hôpital d’Eugene.

Rien ne s’effondra parce que je n’avais pas contacté le médecin.

C’était important.

Puis un soir, je repris la lettre.

Je réalisai que je ne voulais pas l’appeler pour obtenir une révélation.

Je voulais simplement rencontrer la dernière personne qui avait connu Bob avant qu’il devienne entièrement prisonnier de son plan.

Je fixai un rendez-vous.

Dr. Ellis travaillait toujours dans le même centre médical.

Le jour venu, je fus surprise par ma réaction en entrant.

L’odeur.

Le sol brillant.

Les ascenseurs.

Mon corps se souvenait avant mon esprit.

Je pensai à l’enveloppe d’oncologie dans la poubelle.

À la première fois où ce mot avait fissuré le récit que Bob me donnait.

Dr. Ellis vint me chercher lui-même.

Il avait la soixantaine.

Cheveux grisonnants.

Voix calme.

« Linda Harper ? »

« Oui. »

Il serra ma main.

« Je suis content de vous rencontrer. »

Nous nous assîmes dans un petit bureau.

Il commença par préciser :

« Je ne peux pas partager chaque détail des soins de votre ancien mari, mais beaucoup d’éléments ont déjà été légalement transmis à la succession. Et, surtout, j’aimerais parler de ce qui est pertinent humainement. »

Je souris légèrement.

« C’est probablement ce qui m’intéresse maintenant. »

Il m’observa.

« Vous avez encore des questions précises ? »

Je réfléchis.

La question qui autrefois m’aurait brûlé la langue était :

Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée ?

Mais ce n’était pas à lui de répondre.

« Comment était-il quand vous lui avez annoncé le diagnostic ? »

Dr. Ellis resta silencieux un instant.

« Très calme. »

Je souris tristement.

« Ça lui ressemble. »

« Trop calme, peut-être. »

Il croisa les mains.

« Certains patients posent beaucoup de questions. D’autres pleurent. Robert a commencé par demander des chiffres. »

« Les chances. »

« Oui. Durée moyenne. Options. Coûts. Effets secondaires. »

Je l’imaginais parfaitement.

Transformer la peur en tableau.

« Il a parlé de moi ? »

« Très vite. »

Je sentis ma poitrine se serrer.

« Qu’a-t-il dit ? »

« Il a demandé combien de temps un proche aidant devait généralement arrêter de travailler. »

Je fermai les yeux.

Toujours la logistique.

« Je lui ai dit que cela dépendait énormément. »

Dr. Ellis poursuivit :

« Il a posé beaucoup de questions sur la dépendance. La douleur. La perte d’autonomie. »

Je le regardai.

« Il avait très peur de ça. »

« Oui. »

Le médecin prit une respiration.

« J’ai compris plus tard qu’il ne craignait pas seulement la souffrance. Il craignait d’être vu souffrant. »

Je hochai la tête.

« Nous savons ça maintenant. »

« J’ai lu l’article. »

Il hésita.

« Je suis désolé. »

Je fus surprise.

« Pourquoi vous ? »

« Parce que j’ai parfois repensé à notre première conversation. »

Il regarda ses mains.

« Il m’avait demandé : “Est-ce que vous avez déjà vu quelqu’un ruiner sa famille à cause d’une maladie ?” »

Je restai immobile.

« Qu’avez-vous répondu ? »

« J’ai parlé de coûts, d’assurance, de programmes sociaux. »

Il secoua légèrement la tête.

« J’ai répondu comme médecin. »

« Et il posait peut-être une autre question. »

« Exactement. »

Dr. Ellis me regarda.

« Avec le recul, je crois qu’il demandait : “Comment empêcher ma famille d’être détruite par ce qui va m’arriver ?” »

Je sentis une douleur sourde.

« Vous ne pouviez pas deviner. »

« Non. Mais nous sommes meilleurs aujourd’hui pour détecter ce genre de peur. Pas parfaits. Meilleurs. »

Il me parla des équipes multidisciplinaires.

Psychologues.

Assistants sociaux.

Accompagnement familial.

« Votre fonds nous a aidés à renforcer certains liens. »

Je souris.

« Bob aurait trouvé ça ironique. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il a fui exactement le type de soutien que nous essayons maintenant de rendre normal. »

Dr. Ellis sourit tristement.

« Beaucoup de projets utiles naissent de ce qu’on aurait aimé avoir plus tôt. »

Je pensai à cela.

Puis je posai une question que je n’avais jamais adressée à un médecin.

« Est-ce que son pronostic était vraiment aussi mauvais dès le début ? »

Il choisit ses mots.

« Oui. »

Je respirai lentement.

« Il n’y avait pas une forte probabilité qu’il survive plusieurs années ? »

« Non. »

La réponse me blessa moins que prévu.

Peut-être parce que je connaissais déjà la fin.

« Il aurait pu essayer davantage de traitements ? »

« Il existait des options. Mais certaines auraient probablement prolongé la vie de peu, avec des effets secondaires importants. »

Je pensai à Jake.

À la décision de Bob d’arrêter la chimiothérapie.

« Donc son choix de stopper n’était pas irrationnel. »

« Non. »

« Etait-il lâche ? »

La question sortit avant que je puisse la filtrer.

Dr. Ellis sembla surpris.

Puis il répondit :

« Pour arrêter le traitement ? Non. »

« Pour le reste. »

Il resta silencieux.

« Je ne connaissais pas toute l’histoire à l’époque. »

« Maintenant vous en connaissez assez. »

Il me regarda.

« Je pense que la peur peut pousser des gens courageux à agir lâchement. »

Cette phrase me plut.

Pas parce qu’elle excusait.

Parce qu’elle séparait un acte d’une identité.

« Oui », dis-je.

Nous parlâmes encore quarante minutes.

Puis, avant de partir, Dr. Ellis sortit une feuille.

« Il y a quelque chose que je peux vous montrer. »

Je me raidis instinctivement.

Il le remarqua.

« Rien de secret. Une note médicale déjà transmise à la succession. »

Il me la tendit.

Une phrase était surlignée.

PATIENT DIT : « MA FEMME VOUDRA TOUT SAVOIR. JE NE SUIS PAS SÛR D’ÊTRE CAPABLE DE LE LUI DIRE. »

Date : le jour du diagnostic.

Je regardai la ligne.

Cela avait commencé immédiatement.

La peur.

Pas le plan complet.

Mais le noyau.

Je touchai le papier.

« Il me connaissait bien. »

Dr. Ellis sourit.

« Apparemment. »

« Et pourtant il ne me faisait pas confiance avec ça. »

Le médecin répondit doucement :

« Parfois, on peut faire profondément confiance à quelqu’un et ne pas faire confiance à sa propre capacité à être vulnérable devant lui. »

Je relevai les yeux.

Cette nuance me toucha.

Je m’étais longtemps demandé :

Pourquoi ne m’a-t-il pas fait confiance ?

Peut-être que la question était légèrement fausse.

Bob avait peut-être eu confiance en moi.

Mais pas en lui-même face à moi.

Cela n’effaçait pas son choix.

Mais cela le plaçait à un endroit plus exact.

Je quittai l’hôpital.

Dans le parking, je m’arrêtai près d’une rangée de voitures.

Je pensai à la première vidéo.

Bob assis seul dans la Subaru.

Probablement dans un parking comme celui-ci.

Peut-être exactement celui-ci.

Je ne cherchai pas l’emplacement.

Je n’avais pas besoin d’un nouveau symbole.

Je montai dans ma voiture.

Avant de démarrer, j’appelai Chloe.

« Je viens de rencontrer le médecin de ton père. »

« Pourquoi maintenant ? »

« Je crois que j’étais prête à le rencontrer sans attendre qu’il me donne une explication magique. »

« Il t’a appris quelque chose ? »

Je réfléchis.

« Oui. Mais pas comme avant. »

« Quoi ? »

« Ton père avait peur de me parler dès le premier jour. »

Chloe soupira.

« Ça, on savait. »

« Oui. Mais je crois que je comprends mieux de quoi il avait peur. »

« De toi ? »

« Non. »

Je regardai mes mains.

« De lui-même devant moi. »

Long silence.

« Ça a du sens. »

« Malheureusement. »

Nous parlâmes encore quelques minutes.

Puis elle demanda :

« Maman, tu crois que tu vas continuer à chercher des gens qui l’ont connu à la fin ? »

Je regardai l’hôpital dans mon rétroviseur.

« Non. »

Cette réponse fut immédiate.

« Je crois que c’était le dernier. »

« Tu es sûre ? »

Je souris.

« Assez. »

Sur le chemin du retour, je ne ressentis pas le besoin d’appeler Samuel.

Ni Elaine.

Ni Maria.

Je ne vérifiai pas les vidéos.

Je ne ressortis aucune lettre.

Je savais déjà assez.

Peut-être pas tout.

Personne ne connaît jamais tout d’une autre personne.

Même après trente-sept ans de mariage.

Même après des comptes, des lettres, des vidéos et des aveux.

Cette idée m’aurait terrifiée autrefois.

Maintenant, elle me semblait simplement vraie.

Quelques semaines plus tard, le fonds lança un programme directement dans le centre d’oncologie de Dr. Ellis.

Une personne dédiée rencontrait les familles dès le diagnostic.

Pas pour parler d’argent uniquement.

Pour poser des questions simples.

Qui sait ?

Qui ne sait pas ?

De quoi avez-vous peur ?

Qu’est-ce que vous essayez de protéger ?

Avez-vous besoin d’aide pour parler à quelqu’un ?

Le premier rapport trimestriel indiqua que plusieurs patients avaient accepté des conversations familiales accompagnées.

Je lus cette ligne trois fois.

Puis je fermai le dossier.

Pas de victoire spectaculaire.

Mais peut-être quelques secrets de moins.

Cela suffisait.

Un soir, Harold vint dîner chez moi.

Il remarqua que j’avais déplacé la photographie de Bob.

Elle n’était plus sur l’étagère principale.

Elle se trouvait dans un petit cadre avec d’autres photos de famille.

« Tu as réorganisé ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Je regardai l’étagère.

Bob n’était pas caché.

Mais il n’était plus seul.

À côté de lui, Chloe.

Jake.

Sophie.

Ethan.

Une photo du fonds.

Une photo de moi sur la plage avec Sophie.

« Parce que c’est sa place. »

Harold hocha la tête.

Il n’ajouta rien.

J’aimais cela chez lui.

Le lendemain, je reçus un courriel de Dr. Ellis.

Une seule phrase :

« Merci d’être venue. Votre histoire nous a fait réfléchir à ce que nous devons demander plus tôt. »

Je répondis :

« Merci d’avoir pris soin de lui quand il n’arrivait pas encore à demander de l’aide autrement. »

Puis j’envoyai.

Je ne relus pas.

Ce chapitre-là pouvait enfin rester fermé.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 23 : Lorsque Jake tomba gravement malade à son tour, notre famille dut prouver qu’elle avait réellement appris quelque chose du silence de Bob