PARTIE 4 – Une simple tarte aux pommes a réveillé les derniers souvenirs d’Emma et m’a forcée à reconnaître pourquoi je craignais de m’attacher

Je me souviens encore de la farine sur mes doigts.

Emma était debout dans l’entrée du cellier.

Elle regardait la pâte à tarte.

Plus précisément, le bord que je venais de marquer avec une fourchette.

J’avais fait ce geste sans réfléchir.

C’était ainsi que j’avais toujours préparé mes tartes.

Mais pour Emma, il avait une autre signification.

« Maman faisait pareil », répéta-t-elle.

Je levai les yeux vers elle.

« Tu préfères que je fasse autrement ? »

Elle fronça les sourcils.

« Pourquoi ? »

« Parce que ça pourrait te gêner. »

Elle croisa les bras.

« Je n’ai pas dit que ça me gênait. »

« Non, tu ne l’as pas dit. »

Je regardai la pâte.

« Mais tu m’observes depuis un petit moment. »

Son expression se durcit.

Je crus qu’elle allait repartir.

Puis elle baissa les yeux.

« Maman utilisait toujours une fourchette pour les bords. »

Je restai silencieuse.

Elle reprit :

« Elle faisait souvent des tartes aux pommes quand papa avait eu une mauvaise semaine. »

Je regardai la pâte devant moi.

Je pouvais imaginer cette scène.

Mary dans sa cuisine.

Un plat posé sur la table.

Caleb rentrant après une journée difficile.

Les enfants attendant leur part.

Mais je ne voulais pas fabriquer des souvenirs à la place d’Emma.

Je préférai la laisser raconter les siens.

Elle passa une main sur sa tresse.

« La dernière fois qu’elle en a préparé une, elle n’allait déjà pas bien. »

Je sentis ma gorge se serrer.

Emma avait baissé la tête.

Elle paraissait soudain beaucoup plus jeune.

Je déposai le rouleau à pâtisserie.

« Elle te manque énormément. »

Elle releva aussitôt le visage.

« Évidemment qu’elle me manque ! »

Sa voix était devenue dure.

« Je sais, Emma. »

« Non, vous ne savez pas. »

Je reçus ses paroles sans protester.

Elle avait raison.

Je n’avais pas perdu Mary.

Je ne l’avais jamais connue.

Je ne connaissais ni ses chansons ni son rire.

Je n’avais jamais senti ses mains arranger mes cheveux.

Je n’avais jamais attendu qu’elle vienne m’embrasser avant de dormir.

Je répondis doucement.

« Je ne peux pas savoir ce que tu ressens exactement. »

Emma me regarda.

Ses yeux brillaient.

« Vous ne savez même pas comment elle était. »

« C’est vrai. »

Elle sembla déconcertée.

Je crois qu’elle s’attendait à ce que je me défende.

Mais je n’avais rien à défendre.

Sa mère avait existé avant moi.

Elle continuerait d’exister dans les souvenirs de cette famille.

Je n’avais aucune raison de contester cela.

Emma regarda vers la fenêtre.

« Elle chantait quand elle préparait à manger. »

Je ne bougeai pas.

« Elle avait peur des souris. »

Un instant passa.

« Mais les serpents ne lui faisaient rien. »

Je souris légèrement.

Emma me fixa.

« Et elle montait à cheval mieux que papa. »

« Je te crois. »

« C’est vrai. »

« Alors c’est qu’elle devait être une excellente cavalière. »

Emma sembla satisfaite.

Puis elle reprit d’une voix moins assurée.

« Elle avait un savon qui sentait la lavande. »

Je regardai ses mains.

Elle les serrait si fort que ses doigts blanchissaient.

« Elle nous embrassait chaque soir avant qu’on dorme. »

Sa voix se brisa sur la dernière phrase.

Je ne dis rien.

J’avais envie de m’approcher.

De poser une main sur son épaule.

Mais Emma n’avait pas demandé que je la touche.

Elle venait seulement de m’ouvrir une petite porte sur ses souvenirs.

Je ne voulais pas entrer plus loin qu’elle ne me l’autorisait.

Elle essuya ses joues avec colère.

Je reconnus cette colère.

Ce n’était pas vraiment contre moi qu’elle se dirigeait.

C’était contre le fait de devoir raconter ces choses à une étrangère.

Contre le fait que les autres ne s’en souviennent peut-être pas aussi bien.

Contre le temps qui continuait à passer.

Je lui parlai doucement.

« Tu n’as pas à craindre que j’essaie de faire oublier ta mère. »

Emma me fixa longtemps.

« Alors pourquoi êtes-vous venue ici ? »

Je sentis sa question me traverser.

Je savais quelle réponse elle attendait peut-être.

Une promesse immense.

Une assurance que j’allais protéger tous les enfants.

Que je ne leur ferais jamais de mal.

Que je savais déjà comment arranger leur vie.

Mais je ne pouvais pas lui mentir.

Je connaissais cette famille depuis trop peu de temps.

Et je n’avais moi-même aucune certitude sur ce que j’étais capable de leur apporter.

« Ton père cherchait quelqu’un pour l’aider. J’ai accepté. »

Elle essuya encore son visage.

« C’est seulement pour ça ? »

Je baissai les yeux vers la tarte inachevée.

Cette fois, je mis un peu plus de temps à répondre.

« C’est pour cette raison que j’ai fait le voyage. »

Emma ne répondit pas.

Je relevai la tête.

« Depuis que je suis ici, j’apprends aussi à vous connaître. »

Elle resta dans l’encadrement quelques secondes.

Puis elle tourna les talons.

Je l’entendis s’éloigner.

Je restai seule devant la table.

La pâte attendait.

La fourchette reposait à côté.

J’avais l’impression que cette petite conversation avait changé quelque chose.

Pas entre Emma et moi.

Pas encore.

Mais dans ma manière de comprendre sa colère.

Elle ne voulait pas seulement qu’on respecte les habitudes de Mary.

Elle voulait être certaine qu’on se souviendrait d’elle.

Même lorsque les plus jeunes grandiraient.

Même lorsque Caleb recommencerait à sourire.

Même si une autre femme préparait des tartes dans sa cuisine.

Je repris la fourchette.

Je terminai la bordure.

Je ne changeai pas ma façon de faire.

Je ne savais pas si Emma l’aurait souhaité.

Mais je ne voulais pas non plus traiter le souvenir de sa mère comme quelque chose qu’il fallait éviter.

Le soir, après le coucher des enfants, je sortis dans la cour.

Caleb travaillait près d’une clôture.

Une lanterne éclairait ses mains.

Il était occupé à réparer une charnière de portail.

Je m’approchai.

Il leva brièvement la tête.

« Tout va bien ? »

« Oui. »

Je regardai son travail.

Puis je lui dis :

« Emma m’a parlé de Mary aujourd’hui. »

Ses mains s’arrêtèrent.

« Qu’est-ce qu’elle vous a raconté ? »

Je répondis doucement.

« Qu’elle utilisait un savon à la lavande. »

Caleb baissa les yeux vers la charnière.

Un sourire triste apparut.

« Elle dépensait trop pour ce savon. »

Je souris à mon tour.

« Elle m’a également dit qu’elle était meilleure cavalière que vous. »

Il releva brusquement la tête.

« Elle a prétendu ça ? »

« Elle en était absolument certaine. »

Il secoua la tête.

« Emma exagère. »

« Vraiment ? »

« Oui. »

Je le regardai.

« Je vous crois, naturellement. »

Il comprit que je plaisantais.

Son rire fut bref.

Mais je l’entendis clairement.

Puis il baissa de nouveau les yeux.

Je regardai ses doigts travailler le métal.

Le silence revint.

Il n’était pas désagréable.

Après un moment, Caleb parla.

« Merci de lui avoir laissé raconter tout ça. »

Je soupirai volontairement.

Il releva la tête.

« Encore un merci de trop ? »

« Celui-là, vous pouvez le garder. »

Il sourit.

Puis il rangea un instant son outil.

« Vous avez une bonne manière de vous occuper des enfants. »

Je sentis une chaleur me monter aux joues.

« Je les aime bien. »

Il arqua un sourcil.

« Même Thomas ? »

Je réfléchis.

« Certains jours, oui. »

Caleb rit de nouveau.

Puis son regard se dirigea vers la maison.

Les fenêtres étaient sombres.

« Je crois qu’ils commencent à s’attacher à vous. »

Je pensai à Grace venue se glisser dans mon lit pendant l’orage.

À Samuel endormi contre mon épaule.

À Lucy et à ses questions.

À Daniel, toujours prêt à prolonger son temps dehors.

À Thomas et à mes ciseaux disparus.

Puis je pensai à Emma.

« Pas tous », répondis-je.

Caleb comprit immédiatement.

« Emma finira peut-être par vous accepter. »

Je le regardai.

« Vous en êtes sûr ? »

Il resta un instant silencieux.

« Non. Mais j’aimerais que ce soit le cas. »

Cette réponse me toucha davantage qu’une certitude.

Il ne prétendait pas savoir ce que ressentirait sa fille.

Il espérait simplement qu’elle aurait un jour moins de peine.

Je restai quelques minutes avec lui.

Puis je rentrai.

Dans ma chambre, je retirai mes chaussures et m’assis au bord du lit.

La maison était tranquille.

Au loin, le vent passait contre les murs.

J’aurais dû me sentir satisfaite.

Je travaillais.

Les enfants commençaient à me connaître.

Caleb se montrait respectueux.

J’avais une chambre.

Un salaire.

Une place à table.

Pourtant, quelque chose m’inquiétait.

Je savais ce que c’était.

Je commençais à m’attacher.

J’avais passé beaucoup de temps à essayer de ne plus espérer certaines choses.

Avant ma maladie, j’avais imaginé une vie différente.

Je pensais qu’un jour, peut-être, je me marierais.

Que j’aurais des enfants.

Je n’avais jamais considéré ce désir comme une folie.

Il me semblait naturel.

Puis la fièvre était arrivée.

Pendant quelque temps, on m’avait répété que je finirais par guérir.

Je m’étais accrochée à ces paroles.

J’avais attendu que mon corps retrouve ses forces.

Et, même après la maladie, j’avais continué à croire que mon avenir reprendrait le cours que j’avais prévu.

Un médecin de Silver City avait fini par m’expliquer ce qui s’était passé.

La fièvre avait laissé des séquelles.

Je ne pourrais pas avoir d’enfants.

Il avait choisi ses mots avec précaution.

Je me souvenais surtout de son regard.

Je n’avais pas pleuré devant lui.

Pas immédiatement.

Je crois que je n’avais pas compris toute la portée de ce qu’il m’annonçait.

C’était venu ensuite.

Dans les jours ordinaires.

Lorsque je voyais une mère tenir son bébé.

Lorsque j’entendais des enfants appeler quelqu’un.

Lorsque je pensais à la maison que je n’aurais peut-être jamais.

Je m’étais habituée à vivre avec cette absence.

Ou du moins, j’avais fini par croire que je m’y étais habituée.

Et maintenant, il y avait six enfants à quelques mètres de ma chambre.

Six enfants qui avaient déjà une mère.

Une mère qu’ils avaient perdue.

Ils n’étaient pas les miens.

Ils ne le seraient jamais simplement parce que je les nourrissais et que je dormais sous leur toit.

Je me le répétai.

Plusieurs fois.

Mais mes pensées revenaient malgré moi à leurs petits gestes.

Samuel qui me confiait son cheval.

Grace qui cherchait ma couverture pendant l’orage.

Emma qui me parlait du savon à la lavande.

Je compris alors ce qui me faisait peur.

Je n’avais pas peur du travail.

Ni des enfants difficiles.

Ni même du chagrin qui habitait cette maison.

J’avais peur d’aimer ce que je ne pouvais pas appeler mien.

J’avais promis à Caleb que je resterais pour l’aider.

Au moment de cette promesse, je pensais seulement à un emploi.

À une maison à entretenir.

À des journées bien remplies.

Je n’avais pas envisagé que les enfants prendraient si rapidement de la place dans mes pensées.

Cette nuit-là, j’écoutai longtemps le vent.

Je ne savais pas si Emma finirait par m’accepter.

Je ne savais pas ce que Caleb attendrait réellement de moi avec le temps.

Je savais seulement que je ne pouvais plus prétendre que ce ranch était un endroit comme un autre.

Quelque chose avait commencé à compter pour moi.

Et je n’étais pas certaine d’avoir le courage de le perdre.


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