PARTIE 10 – Dans une vieille chapelle, Adrian Vale m’a proposé de retrouver mon rang de princesse si j’acceptais d’abandonner les preuves laissées par ma mère

Je n'avais jamais été aussi méfiante en montant dans une voiture.

Victor conduisait lui-même.

Il avait insisté pour ne pas confier le volant à un chauffeur du palais.

Je n'avais pas protesté.

Après les événements de cette nuit, je ne savais plus quels employés pouvaient être considérés comme fiables.

Le capitaine Ward avait organisé une protection discrète.

Nous ne devions pas la voir constamment.

C'était précisément le but.

Thomas était resté avec les archives.

Madeleine aussi.

Je n'aimais pas les laisser derrière nous.

Je pensais encore à l'attaque.

À la fenêtre brisée.

À l'ascenseur arrêté.

Mais je ne pouvais pas rester enfermée indéfiniment dans les sous-sols du palais.

Les réponses que je cherchais se trouvaient ailleurs.

J'avais enfilé une robe grise et un manteau noir.

Des vêtements simples.

Je ne portais plus mon uniforme de service.

Pourtant, je ne me sentais pas davantage comme une princesse.

Je ne savais même pas ce que ce mot pouvait désormais signifier pour moi.

Sous mon col, le pendentif émeraude de Claire reposait contre ma peau.

J'avais conservé le bracelet de naissance en sécurité.

Je ne voulais pas risquer de le perdre pendant cette rencontre.

Dans la voiture, le silence s'était installé.

Victor gardait les yeux sur la route.

La pluie avait laissé des traces sur le pare-brise.

Les lumières de la ville se reflétaient sur la chaussée humide.

Je regardais les bâtiments défiler.

Je pensais aux gens qui dormaient chez eux.

Ils ignoraient probablement qu'une crise venait d'éclater au palais.

Ils ne savaient pas qu'une femme qui servait du champagne quelques heures plus tôt avait découvert un document contestant la succession royale.

Je les enviais presque.

Leur nuit semblait normale.

La mienne ne le serait plus jamais.

Victor a finalement parlé.

« Je me souviens du jour où vous êtes arrivée au palais. »

Je n'ai pas tourné la tête.

« Moi aussi. »

Il a serré légèrement le volant.

« Vous aviez fait tomber de la vaisselle. »

Je me suis raidie.

Je connaissais ce souvenir.

Je l'aurais volontiers effacé.

« Le sol était mouillé. »

« Je sais. »

J'ai regardé Victor.

« Vous le saviez aussi ce jour-là. »

Il n'a pas protesté.

« Oui. »

J'ai attendu.

Je ne savais pas pourquoi il avait choisi de parler de cela maintenant.

Peut-être cherchait-il à s'excuser.

Peut-être voulait-il simplement combler le silence.

Il a pris une inspiration.

« Je vous ai ridiculisée devant les autres. »

J'ai regardé la route.

« Vous l'avez fait plusieurs fois. »

« Je sais. »

J'aurais voulu lui demander ce que cette connaissance changeait aujourd'hui.

Mais il a continué avant moi.

Il m'a parlé de Gabriel.

De la manière dont son père lui avait appris à considérer les domestiques.

On lui avait présenté le service de la Couronne comme un privilège.

Les employés devaient être reconnaissants.

Ils devaient accepter les ordres.

Et ceux qui se plaignaient étaient censés manquer de respect à l'institution.

J'écoutais sans l'interrompre.

Je connaissais les conséquences de cette éducation.

Je les avais subies.

Victor avait grandi dans un monde où l'on confondait autorité et valeur personnelle.

Cela expliquait certains de ses comportements.

Mais cela ne les excusait pas.

Je le lui ai dit.

Il a acquiescé.

« Je ne vous demande pas d'oublier. »

J'ai regardé ses mains sur le volant.

Quelques heures plus tôt, ces mêmes mains m'avaient retenue alors que des balles traversaient la fenêtre.

Je savais reconnaître ce qu'il avait fait de bien.

Je ne voulais pas non plus le laisser utiliser cet acte pour effacer le reste.

« Alors ne me promettez pas que vous avez changé. »

Il m'a regardée brièvement.

« Que dois-je faire ? »

J'ai répondu sans réfléchir.

« Continuez à agir autrement. »

Puis j'ai regardé par la fenêtre.

Il n'y avait rien à ajouter.

La chapelle Sainte-Agnès se dressait sur une colline boisée.

Ses murs sombres semblaient plus anciens que les bâtiments du palais.

Les vitraux étaient étroits.

La porte principale donnait sur un petit parvis.

Victor a arrêté la voiture.

Il voulait m'accompagner jusqu'à l'intérieur.

J'ai refusé.

« Le message disait de venir seule. »

« Celui qui l'a écrit connaît les méthodes utilisées pour faire disparaître des gens. »

Je savais qu'il avait raison.

Mais j'avais besoin de comprendre ce qu'Adrian Vale voulait réellement.

Je ne pouvais pas entrer entourée de gardes et m'attendre à ce qu'il parle librement.

Nous avons convenu que Victor resterait suffisamment proche pour intervenir.

Je l'ai regardé une dernière fois.

« Je ne vous fais pas entièrement confiance. »

Il a eu un sourire fatigué.

« Je ne vous le reproche pas. »

Je suis sortie.

L'air était froid.

J'ai remonté le col de mon manteau.

Puis j'ai poussé la porte.

À l'intérieur, quelques cierges brûlaient près de l'autel.

Leurs flammes bougeaient doucement.

Je marchais avec précaution.

Mes pas résonnaient sur le sol.

Je n'avais pas l'habitude d'entrer seule dans un lieu aussi silencieux pour rencontrer un homme dont je connaissais la réputation.

Je me suis arrêtée près de l'allée centrale.

Quelqu'un était agenouillé devant l'autel.

Un homme en manteau sombre.

Il s'est levé lorsque je me suis approchée.

Ses cheveux étaient argentés.

Son visage étroit.

Je l'ai reconnu immédiatement.

La photographie.

Claire.

L'homme qui se tenait près d'elle.

Adrian Vale.

Il m'a regardée comme si notre rencontre avait été prévue depuis longtemps.

« Sofia Bennett. »

Sa voix était calme.

Je me suis arrêtée à plusieurs pas de lui.

« Pourquoi m'avez-vous envoyé cette photographie ? »

Il a observé mon visage.

« Je voulais savoir si vous viendriez chercher les réponses par vous-même. »

Je n'ai pas aimé sa manière de parler.

Il semblait considérer cette rencontre comme une expérience.

Quelque chose qu'il avait organisé pour observer ma réaction.

Je n'étais pas venue pour le divertir.

« Vous connaissiez ma mère ? »

« Très bien. »

Je l'ai regardé droit dans les yeux.

« Avez-vous participé à ce qui lui est arrivé ? »

Son expression a changé.

Il n'a pas répondu immédiatement.

Puis il a expliqué qu'ils avaient été en désaccord sur l'avenir de Valmont.

J'ai senti la colère monter.

Un désaccord.

C'était ainsi qu'il décrivait la destruction de la vie de Claire.

« Elle a été accusée de trahison sur la base de fausses preuves. »

Il a acquiescé.

« Gabriel a porté cette accusation. »

J'ai serré les poings.

« Vous travailliez avec lui. »

Adrian a légèrement incliné la tête.

Il a laissé entendre que l'organisation du pouvoir était plus compliquée que ce que je pensais.

Gabriel occupait le trône.

Mais le système qui protégeait les opérations secrètes ne dépendait pas uniquement de lui.

Je pensais aux registres.

Aux sociétés.

Aux transferts financiers.

Aux personnes qui avaient disparu.

Je comprenais pourquoi Thomas redoutait cet homme.

Adrian ne semblait pas avoir honte de ce qu'il savait.

Il se comportait comme si les conséquences humaines de ses décisions étaient secondaires.

Il m'a proposé de m'asseoir.

J'ai refusé.

Je préférais rester debout.

Il n'a pas insisté.

Nous avons parlé de Claire.

Il a reconnu son intelligence.

Sa détermination.

Sa capacité à comprendre les opérations financières que la famille royale cherchait à dissimuler.

Je l'écoutais avec méfiance.

Je ne voulais pas qu'il transforme ma mère en personnage admirable simplement pour mieux justifier ce qu'il lui avait fait subir.

« Pourquoi l'avoir combattue si vous la respectiez autant ? »

Adrian a regardé les cierges.

Il a expliqué qu'Alexander avait créé un réseau financier destiné, selon lui, à protéger le royaume pendant les crises.

Les fonds pouvaient être déplacés rapidement.

Des entreprises pouvaient être soutenues sans contrôle public.

Des décisions pouvaient être prises sans les lenteurs des institutions ordinaires.

Il parlait de stabilité.

D'efficacité.

De sécurité.

Je pensais aux sommes disparues des œuvres caritatives.

Aux témoins menacés.

Au procureur Samuel Hart.

« Et l'argent qui n'appartenait pas à la Couronne ? »

Il n'a pas baissé les yeux.

« Alexander considérait ces ressources comme nécessaires. »

J'ai senti ma voix devenir plus dure.

« Les personnes qui ont souffert étaient nécessaires aussi ? »

Il a gardé le silence.

Je lui ai parlé des morts.

De la peur.

Des familles détruites.

Il n'a pas nié les conséquences.

C'était presque pire.

Il semblait les considérer comme le prix d'un résultat supérieur.

Je me suis souvenue de Claire.

Elle avait voulu que ces opérations soient examinées.

Elle avait refusé de croire que la sécurité d'un pays autorisait tout.

J'ai compris pourquoi elle et Adrian n'avaient jamais pu s'entendre.

Ils ne parlaient pas seulement de politique.

Ils ne donnaient pas la même valeur aux vies humaines.

Adrian m'a observée.

Il semblait chercher une réaction précise.

Puis il a sorti un petit étui argenté.

À l'intérieur se trouvait une lettre pliée.

Il l'a tenue devant moi.

J'ai reconnu l'écriture immédiatement.

Claire.

J'aurais reconnu ses lettres parmi des centaines d'autres.

Même après trois mois.

Même si le papier avait vieilli.

Je me suis approchée malgré moi.

« Où l'avez-vous trouvée ? »

Il m'a expliqué qu'elle avait été écrite sept jours avant la disparition de ma mère.

Puis il me l'a tendue.

Je l'ai prise avec précaution.

La lettre était adressée au roi Alexander.

Mon grand-père.

Je l'ai ouverte.

Les premières lignes m'ont bouleversée.

Claire proposait de renoncer à ses droits sur la succession.

J'ai levé les yeux.

« Elle voulait abandonner la Couronne ? »

Adrian a répondu qu'elle avait posé plusieurs conditions.

J'ai repris ma lecture.

Ma mère exigeait la dissolution du réseau financier clandestin.

Elle demandait la restitution des sommes détournées.

Elle voulait également que les personnes lésées soient reconnues publiquement.

Je me suis arrêtée.

Elle n'avait pas proposé de se taire.

Elle avait offert un compromis qui obligeait Alexander à mettre fin au système.

J'ai regardé Adrian.

« Elle ne cherchait pas seulement à renoncer à quelque chose. »

Il a attendu.

« Elle essayait de forcer son père à réparer ce qu'il avait fait. »

Il a acquiescé.

Cela m'a mise encore plus en colère.

Il comprenait parfaitement son intention.

Et pourtant, il avait participé au système qui avait refusé ses conditions.

J'ai replié la lettre.

Je pensais à la vie que Claire avait menée ensuite.

Son nom sali.

Son existence cachée.

Les années pendant lesquelles elle avait élevé sa fille loin du palais.

Elle avait été prête à abandonner un trône.

Mais pas à abandonner la vérité.

Je sentais le pendentif contre ma poitrine.

Je l'ai touché brièvement.

Adrian a remarqué mon geste.

Il n'a rien dit.

Puis il a sorti une deuxième enveloppe.

Cette fois, le document portait des mentions officielles.

Il s'agissait d'un accord privé.

J'ai commencé à lire.

La Couronne reconnaîtrait mon appartenance à la famille de Valmont.

Je pourrais porter officiellement le titre de princesse.

Un domaine serait mis à ma disposition.

Une allocation annuelle me serait versée.

Les autorités renonceraient également à me poursuivre pour la possession non autorisée de documents provenant du palais.

J'ai relu les premières lignes.

Je savais ce que cela représentait.

Pendant deux ans, j'avais servi des personnes qui me considéraient comme inférieure.

Et maintenant, on me proposait une place parmi elles.

Une richesse que je n'avais jamais connue.

Une sécurité matérielle que Claire et moi avions souvent cherchée.

Mais je n'avais pas encore lu les conditions.

Je savais qu'il devait y en avoir.

Je suis arrivée à la dernière partie.

J'ai senti mes mains devenir froides.

Je devais renoncer à toute prétention au trône.

Remettre les documents liés à l'ancienne enquête.

Et accepter de ne jamais divulguer les informations couvertes par l'accord.

Un silence permanent.

Voilà le véritable prix.

J'ai levé les yeux.

Adrian m'observait.

« Vous me proposez de devenir princesse en échange de mon silence. »

Il a répondu qu'il voulait m'éviter une lutte dangereuse.

Je l'ai regardé.

Il parlait encore comme si mon avenir lui appartenait.

Comme si j'étais une personne qu'on pouvait déplacer dans un arrangement politique.

Une domestique hier.

Une princesse demain.

À condition de ne pas poser de questions.

Je pensais au bracelet.

À Claire.

À Samuel Hart.

À Thomas.

À toutes ces personnes qui avaient subi les conséquences du système.

Puis j'ai regardé le document une dernière fois.

Je l'ai plié.

Et je l'ai déchiré.

Une première fois.

Puis une deuxième.

Les morceaux sont tombés à mes pieds.

Adrian n'a pas bougé.

Je respirais rapidement.

« Ma mère a perdu sa place, sa réputation et une grande partie de sa vie. »

Il m'a regardée.

« Je ne vais pas utiliser ce qu'elle a sacrifié pour obtenir une belle maison et un titre. »

Son expression s'est durcie.

Il semblait avoir espéré une autre réaction.

Peut-être pensait-il que les années passées dans les cuisines m'auraient rendue prête à accepter n'importe quelle forme de richesse.

Il se trompait.

Je n'avais jamais été riche.

Mais je savais reconnaître une tentative d'achat.

Adrian a regardé les morceaux de papier.

Puis il a parlé de ce que Claire avait réellement essayé de protéger.

Je me suis raidie.

Je pensais qu'il allait de nouveau évoquer le réseau financier.

Mais il s'est dirigé vers l'autel.

Il a ouvert un petit compartiment dissimulé dans le bois.

À l'intérieur se trouvait un registre relié de cuir.

Un sceau royal figurait sur la couverture.

Celui d'Alexander.

Je l'ai reconnu immédiatement.

Adrian a ouvert le livre.

Il a tourné plusieurs pages.

Puis il m'a montré deux inscriptions.

Gabriel de Valmont.

Victor de Valmont.

À côté de chaque nom figurait un numéro d'enregistrement.

Je ne comprenais pas encore ce qu'il voulait me faire remarquer.

Puis j'ai vu l'annotation sous le nom de Victor.

Le certificat établissant sa paternité avait été révoqué.

Je suis restée immobile.

J'ai relu.

Ce n'était pas une simple erreur de classement.

Quelqu'un avait ajouté une mention officielle au dossier de naissance du prince.

J'ai regardé Adrian.

« Qu'est-ce que cela signifie ? »

Il n'a pas répondu directement.

Il a refermé une main sur le bord du registre.

Puis il a évoqué la filiation de Victor.

Le prince que tout le royaume croyait issu du sang de Gabriel n'aurait pas cette ascendance.

J'ai senti mon cœur accélérer.

Je pensais à Victor dans la voiture.

À son visage lorsqu'il avait parlé de son père.

À sa tentative maladroite de reconnaître ses humiliations.

Il venait peut-être de commencer à comprendre ses propres erreurs.

Et maintenant, son existence entière risquait d'être remise en question.

J'ai regardé le registre.

Je ne voulais pas croire un homme que je savais capable de manipuler des preuves.

Mais je ne pouvais pas ignorer ce que je venais de voir.

Adrian a prononcé une dernière remarque.

Il voulait me faire comprendre que le prince qui avait passé sa vie à mépriser les serviteurs n'avait peut-être aucun lien biologique avec la famille dont il tirait sa fierté.

Je l'ai fixé.

« Vous semblez prendre plaisir à cette découverte. »

Il n'a pas répondu.

J'ai regardé la page encore ouverte.

Puis j'ai pensé à Madeleine.

À la peur que j'avais vue dans ses yeux.

Et à la possibilité qu'elle connaisse une vérité que Victor ignorait depuis sa naissance.

Je n'avais pas accepté l'argent d'Adrian.

Je n'avais pas cédé aux menaces.

Mais je quittais cette conversation avec une question que je n'aurais jamais imaginé devoir poser.

Qui était réellement le père de Victor ?


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