PARTIE 9 – La voix de ma mère accusait le roi Alexander, mais une lettre retrouvée dans les archives allait me conduire vers un homme que je redoutais

Je n'avais jamais pensé que la voix de ma mère pourrait me faire peur.

Pendant toute mon enfance, elle avait été la chose la plus rassurante que je connaissais.

Même lorsqu'elle était fatiguée.

Même lorsque nous manquions d'argent.

Même lorsqu'elle me disait qu'elle ne pouvait pas répondre à certaines questions.

Et maintenant, cette même voix venait de prononcer le nom du roi Alexander.

Mon grand-père.

L'homme dont la signature figurait sur le document découvert dans la Main de Cristal.

L'homme que j'avais toujours connu à travers les récits officiels de Valmont.

Je regardais le magnétophone posé sur le bureau.

La cassette avait cessé de tourner.

Mais les derniers mots de Claire continuaient de résonner dans ma tête.

Alexander savait.

Je m'étais répété cette phrase plusieurs fois.

Je ne voulais pas lui donner une signification plus grande que celle qu'elle avait réellement.

Pourtant, je ne pouvais plus l'écarter.

Ma mère n'avait pas seulement été victime d'une accusation injuste.

Elle avait découvert quelque chose concernant son propre père.

Et ce qu'elle savait avait été suffisamment dangereux pour que plusieurs personnes cherchent à le dissimuler.

J'ai regardé Thomas.

L'homme qui venait de me révéler qu'il était mon père se tenait de l'autre côté du bureau.

Je n'étais toujours pas prête à l'appeler papa.

Je ne savais pas quand je le serais.

Peut-être jamais.

Cette pensée me faisait mal.

Mais je ne voulais pas lui offrir immédiatement une place qu'il avait laissée vide pendant tant d'années.

« Depuis combien de temps possédez-vous cet enregistrement ? »

Il a baissé les yeux vers l'appareil.

« Depuis longtemps. »

Je me suis raidie.

« Ce n'est pas une réponse. »

« Je sais. »

Il a posé sa main sur le dossier le plus proche.

« Claire avait commencé à réunir des preuves bien avant sa disparition. »

Je regardais les chemises cartonnées.

Certaines portaient des dates anciennes.

D'autres contenaient des copies de relevés bancaires.

Il y avait aussi des photographies que je ne reconnaissais pas.

Je n'avais aucune idée de la quantité de travail que ma mère avait accomplie pour rassembler tout cela.

Je pensais à ses derniers mois.

À sa maladie.

À la difficulté qu'elle éprouvait parfois à parler.

Et je me demandais combien de fois elle avait voulu me raconter ce passé sans pouvoir le faire.

« Pourquoi ne m'a-t-elle rien montré ? »

Thomas a pris une inspiration.

« Elle voulait que vous puissiez vivre sans avoir à porter tout cela. »

J'ai fermé les yeux.

Je connaissais cette explication.

Elle revenait partout.

On voulait me protéger.

On voulait me laisser vivre.

On croyait agir pour mon bien.

Pourtant, les mensonges avaient fini par m'atteindre.

Ils avaient simplement attendu que ma mère ne soit plus là pour m'aider à les comprendre.

« Elle aurait pu me laisser choisir. »

Thomas n'a pas contesté.

Ce silence était peut-être la première chose que j'acceptais de lui.

Il ne cherchait pas à convaincre que ses décisions avaient été bonnes.

Il reconnaissait seulement leurs conséquences.

J'ai regardé Madeleine.

La reine observait les documents comme si elle redécouvrait une histoire qu'elle avait elle-même vécue.

Victor restait près de la porte.

Le capitaine Ward surveillait toujours les communications de sécurité.

Je n'avais pas oublié les coups de feu.

Quelqu'un avait attaqué les appartements de la reine.

Puis le système de l'ascenseur avait été désactivé.

Nous nous étions réfugiés dans cette pièce parce qu'elle était censée être protégée.

Mais je ne pouvais plus considérer aucun endroit du palais comme entièrement sûr.

J'ai repris le bracelet de nourrisson.

Sa petite étiquette jaunie me rappelait que tout avait commencé avec quelque chose de très simple.

Un nom.

Le mien.

Puis j'ai posé les yeux sur la déclaration royale.

La lignée de Victor n'était pas la véritable lignée héritière.

Cette affirmation avait provoqué la panique de Gabriel.

Mais désormais, je me demandais si le roi craignait uniquement une question de succession.

Ou s'il redoutait que cette découverte conduise à des crimes bien plus anciens.

Thomas a commencé à classer les documents.

Je le regardais faire.

Ses gestes étaient précis.

Il semblait savoir exactement où se trouvait chaque dossier.

Je ne pouvais pas m'empêcher de penser aux années pendant lesquelles il avait vécu sous le nom de Daniel Mercer.

Un employé de maintenance.

Un homme que l'on croisait dans les couloirs sans vraiment le remarquer.

Comme moi.

Nous avions tous les deux connu cette forme d'invisibilité.

Mais lui l'avait choisie.

Moi, non.

Cette différence restait entre nous.

Victor s'est rapproché du bureau.

« Est-ce que tout cela concerne les comptes financiers d'Alexander ? »

Thomas a acquiescé.

Il a expliqué que Claire avait découvert un réseau de sociétés contrôlées directement ou indirectement par la Couronne.

Des fonds circulaient entre plusieurs structures.

Les transactions étaient présentées comme des opérations légitimes.

Mais certaines sommes provenaient de comptes qui n'auraient jamais dû être utilisés à cette fin.

Je pensais aux œuvres caritatives royales.

Aux discours sur l'aide apportée aux plus pauvres.

Aux cérémonies où Gabriel se présentait comme le protecteur du royaume.

Je n'avais jamais eu les moyens d'examiner ces opérations.

Comme la plupart des habitants de Valmont, je ne connaissais que ce qu'on nous racontait.

Thomas a ouvert un registre.

« Claire voulait que ces transferts soient examinés par une autorité indépendante. »

Je me suis tournée vers lui.

« Et Alexander a refusé ? »

« Il a voulu qu'elle cesse de poser des questions. »

Je regardais la photographie de ma mère.

Elle était plus jeune que dans mes souvenirs.

Son visage avait quelque chose que la maladie lui avait peu à peu retiré.

De l'énergie.

Une manière de regarder droit devant elle.

Je me demandais à quel moment elle avait compris que sa propre famille pouvait devenir dangereuse.

Je n'avais pas besoin de connaître toutes ses pensées pour imaginer ce que cette découverte avait dû lui coûter.

Je venais moi-même d'en faire l'expérience.

Quelques heures auparavant, Gabriel était pour moi un souverain distant.

Maintenant, je savais qu'il avait surveillé ma mère jusqu'à ses derniers jours.

Et qu'il m'avait fait entrer au palais pour garder un œil sur moi.

Je me suis tournée vers Madeleine.

« Est-ce que vous connaissiez ces opérations ? »

La reine a gardé le silence.

J'ai reconnu cette hésitation.

Je l'avais déjà vue dans ses appartements.

Chaque fois que je m'approchais d'une question importante, elle semblait chercher comment répondre sans tout révéler.

« Madeleine. »

Elle a levé les yeux.

Je n'avais plus envie d'utiliser les titres.

Pas dans cette pièce.

Pas après avoir entendu la voix de Claire.

« Je vous demande seulement de ne pas me mentir. »

La reine a baissé la tête.

« Je savais que certains comptes posaient problème. »

Je l'ai regardée longuement.

« Certains comptes ? »

Elle a fermé les mains.

« Je ne connaissais pas tout. »

Je n'ai pas répondu.

Je pensais à l'avertissement de ma mère.

Au premier menteur.

Au pire.

Je commençais à comprendre pourquoi elle avait choisi ces mots.

Gabriel avait fait des choses terribles.

Mais cela ne signifiait pas que les autres avaient été innocents.

Thomas a replacé la cassette dans son boîtier.

Le petit bruit du plastique m'a ramenée à la réalité.

J'ai levé la main.

« Je voudrais garder une copie. »

Il m'a regardée.

« Nous pouvons en préparer une. »

J'ai acquiescé.

Je voulais pouvoir réentendre Claire.

Mais pas seulement parce qu'elle me manquait.

Je voulais que sa voix fasse partie des preuves.

Qu'on ne puisse plus prétendre qu'elle avait inventé des accusations.

Qu'on ne puisse plus réduire son histoire à une simple affaire de trahison.

Le capitaine Ward a interrompu notre conversation.

Il avait reçu des informations sur l'attaque.

Le périmètre de sécurité était toujours examiné.

Aucune conclusion définitive n'avait encore été établie.

Je l'ai écouté sans poser de questions.

Je savais désormais qu'une réponse trop rapide pouvait être aussi dangereuse qu'un silence.

Thomas a rassemblé plusieurs documents dans un coffret métallique.

Puis il s'est tourné vers moi.

« Il reste une personne qui connaît une partie de cette histoire. »

J'ai senti mes épaules se tendre.

« Qui ? »

Il a prononcé un nom que j'avais déjà vu sur les transferts financiers.

Adrian Vale.

Je pensais à Madeleine lorsqu'elle avait appris qu'il était vivant.

À son visage pâle.

À sa peur.

Je pensais aussi à ce que Thomas venait d'expliquer sur les contrats de sécurité.

Cet homme avait participé au système qui surveillait ma mère.

Et peut-être à sa disparition.

« Pourquoi voudrait-il me parler ? »

Thomas m'a regardée.

« Parce qu'il sait que le cristal a réagi. »

J'ai baissé les yeux vers le bracelet.

Je n'avais pas encore réalisé à quel point la nouvelle pouvait se répandre.

Trois cents invités avaient été présents.

Plusieurs avaient utilisé leurs téléphones.

Gabriel avait essayé d'empêcher la diffusion des images.

Mais le capitaine Ward avait refusé de confisquer les appareils sans justification légale.

L'incident ne pouvait plus être entièrement dissimulé.

J'ai pensé à Adrian Vale.

S'il avait vraiment travaillé au cœur des secrets du palais, il devait comprendre ce que cette lumière signifiait.

Il devait aussi savoir pourquoi le bracelet avait été conservé.

Et pourquoi Gabriel semblait avoir craint de trouver autre chose dans le coffret.

Je voulais lui poser ces questions.

Mais je ne savais pas si je pourrais lui faire confiance.

Thomas semblait comprendre mon hésitation.

Il n'a pas insisté.

Nous avons continué à examiner les documents.

Un peu plus tard, j'ai découvert une ancienne photographie de Claire.

Elle était différente des autres.

Ma mère semblait plus jeune.

Elle ne regardait pas l'appareil.

À ses côtés se tenait un homme aux cheveux sombres.

Son visage était étroit.

Sa posture rigide.

Je ne le reconnaissais pas immédiatement.

Mais quelque chose dans son expression me dérangeait.

J'ai montré la photographie à Thomas.

« C'est lui ? »

Il a regardé l'image.

Puis il a acquiescé.

Adrian Vale.

Je l'ai observé une nouvelle fois.

Il avait été assez proche de ma mère pour être photographié à ses côtés.

Assez proche des affaires royales pour connaître les comptes secrets.

Et assez influent pour recevoir encore des paiements des années après sa disparition officielle.

Je n'aimais pas l'idée de devoir le rencontrer.

Mais j'aimais encore moins savoir qu'il détenait des réponses que personne d'autre ne voulait me donner.

Je me suis approchée de Victor.

Il regardait le contenu d'un autre dossier.

« Vous connaissez Adrian Vale ? »

Il a secoué la tête.

« Seulement à travers ce qu'on racontait autrefois. »

« Et qu'est-ce qu'on racontait ? »

Victor a hésité.

Il a expliqué que ce nom avait rarement été évoqué devant lui.

Que les conversations s'arrêtaient souvent lorsqu'il apparaissait.

Je connaissais cela.

Claire avait parfois eu la même manière de se taire.

Je pensais que les adultes voulaient simplement éviter certains sujets.

Maintenant, je savais que ces silences pouvaient contenir des vies entières.

Je regardais Victor.

Il était toujours le prince qui m'avait fait souffrir.

Je ne l'avais pas oublié.

Mais il avait commencé à prendre des décisions différentes.

Il avait apporté les dossiers.

Il s'était opposé à Gabriel.

Et il avait risqué sa propre sécurité pendant l'attaque.

Je ne voulais pas appeler cela une transformation.

Pas encore.

Les excuses n'effaçaient pas les humiliations.

Les gestes de courage ne faisaient pas disparaître le passé.

Mais ils pouvaient commencer à construire autre chose.

Un peu plus tard, alors que nous étions encore dans la salle des archives, Ward nous a apporté une enveloppe.

Elle avait été remise à un membre de la sécurité avant d'arriver jusqu'à nous.

Aucun nom d'expéditeur.

Seulement le mien.

Sofia Bennett.

J'ai regardé le capitaine.

« Qui vous l'a donnée ? »

Il m'a expliqué qu'elle avait été transmise sans que l'identité de son auteur puisse être confirmée.

Je n'aimais pas cela.

J'ai pris l'enveloppe.

À l'intérieur se trouvait une photographie.

La même image de Claire et d'Adrian Vale.

Mais cette fois, quelque chose avait été écrit au dos.

Une invitation.

La chapelle Sainte-Agnès.

Onze heures.

Je devais venir seule.

J'ai regardé Victor.

Puis Thomas.

Je savais qu'ils allaient protester.

Ils avaient raison.

Rencontrer un homme lié aux secrets d'Alexander était dangereux.

Mais je pensais au visage de Claire.

À son refus de renoncer.

À tout ce qu'elle avait perdu pour avoir posé des questions.

Je n'avais pas l'intention de laisser Adrian Vale choisir seul ce que je pouvais savoir.

J'ai replié la photographie.

Puis je l'ai glissée dans ma poche.

« Je vais lui parler. »

Thomas s'est immédiatement opposé à cette décision.

Victor aussi.

Je les ai laissés terminer.

Puis j'ai expliqué que je n'irais pas sans précautions.

Je ne voulais pas être imprudente.

Je voulais seulement comprendre.

Ward a commencé à réfléchir à une surveillance discrète.

Victor s'est proposé pour m'accompagner.

Je l'ai regardé.

Je ne lui faisais toujours pas entièrement confiance.

Mais je savais qu'il connaissait les dangers du palais mieux que moi.

Et qu'il avait autant de raisons de vouloir découvrir la vérité.

J'ai finalement accepté qu'il reste à distance.

Pas pour décider à ma place.

Pour pouvoir intervenir si quelque chose tournait mal.

La nuit avançait.

Je pensais à la chapelle.

À Adrian Vale.

À la photographie.

Et à la lettre que ma mère avait peut-être essayé de laisser derrière elle.

Je ne savais pas ce que cet homme allait me révéler.

Mais je savais ce que je refuserais.

Une nouvelle explication qui m'obligerait à garder le silence.

Ma mère avait déjà payé ce prix.

Je n'étais pas prête à le payer à mon tour.


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