Mon fils m’a remise à ma place d’une main sur la joue. Un quart d’heure plus tard, j’ai passé trois coups de fil.
Le mardi 26 mars, à dix heures, mon fils m’a emmenée à la Caisse d’Épargne du Vésinet.
On avait emménagé deux jours avant. Un camion de location, quatre étages sans ascenseur à descendre, et Sébastien qui répondait à ses messages pendant que je portais mes cartons.
Il y en avait un que je ne laissais à personne. Celui des carnets de comptes, un par année depuis 1979.
« Faut transférer ton dossier ici, maman. C’est plus simple pour tout. »
Constance est venue avec nous. Elle est restée debout derrière ma chaise, son sac sous le bras.
La conseillère s’appelait Nathalie. Elle a posé trois feuilles devant moi, et un stylo attaché au bureau par une petite chaîne en métal.
« C’est pour la mutuelle, Josiane, a dit Constance. Signe là, là et là. »
Mes lunettes de lecture étaient au fond de mon cabas, sous le tricot. J’aurais pu les sortir.
Je ne l’ai pas fait. Je voulais que ça se passe bien, le deuxième jour.
« Une signature par feuille, madame Moreau », a dit Nathalie sans lever les yeux de son écran.
Le stylo à chaîne grattait. J’ai signé trois fois, et on ne m’a rien donné à emporter.
Après, mon fils m’a payé un croque-monsieur à neuf euros. Il a dit que j’allais être bien, ici.
Ça, c’était en mars.
Vendredi matin, dans la cuisine, la feuille de Mickaël était posée à côté de mon pot de yaourt. Cette fois, j’ai sorti mes lunettes.
C’était un gros papier, avec des phrases qui n’en finissaient pas. En haut, le nom d’un notaire : maître Aymeric Beaumont, Paris, près de la gare Saint-Lazare.
« Lisez la ligne de l’acquéreur, Josiane, a dit Mickaël. Doucement. »
J’ai lu. J’ai relu.
Madame Josiane MOREAU, née PETIT, retraitée.
« C’est une erreur, j’ai dit. Il y a quelqu’un d’autre qui s’appelle comme moi. »
« Non, a dit Ludovic. C’est vous. Et l’adresse du bien, c’est ici. Allée des Tilleuls, Le Vésinet. »
« Mais cette maison est à Sébastien. »
« Elle est à vous depuis quatre ans, a dit Mickaël. Depuis le mois de mai. »
J’ai regardé mon fils. Il s’était rassis, les bras croisés, avec son sourire de réunion.
« Maman, c’est un montage familial. Pour la succession, pour les impôts. C’est technique, tu ne peux pas comprendre. »
« Technique », a répété Céline, le stylo en l’air.
« Je te donne cinq cents euros tous les 5 du mois, j’ai dit. Pour le loyer. »
« C’est une participation. »
« À quoi ? a demandé Mickaël. Dans une maison qui n’est pas à vous ? »
Sébastien n’a pas répondu. Il a regardé Constance, qui tapotait sa cigarette éteinte contre la soucoupe.
J’ai compté tout haut, sur mes doigts. « Cinq cents euros, six fois. Trois mille euros. J’ai payé trois mille euros pour dormir chez moi. »
Ça m’a fait un drôle d’effet de dire « chez moi ». Comme un mot dans une langue que je ne parle pas.
Je me suis assise. La chaise a grincé.
« Je n’ai jamais voulu de maison, j’ai dit. Je n’en ai jamais demandé. »
« On sait, Josiane, a dit Ludovic. Ce n’est pas vous qui avez décidé. »
Il a ouvert sa sacoche et en a sorti un autre papier, plus mince.
« Voilà la procuration. Celle que vous avez signée le 26 mars, à la Caisse d’Épargne. Trois pages. Vous pensiez signer pour la mutuelle. »
« Constance m’a dit… »
J’ai tourné la tête vers ma belle-fille. Elle a regardé son téléphone.
« Le premier retrait date du jeudi 28 mars, a dit Mickaël. Deux jours après la signature. »
« Tu exagères, a dit Sébastien. Elle était d’accord. Elle sait très bien ce qu’elle signe. »
« Alors dis-moi ce que j’ai signé, Sébastien. »
Il a ouvert la bouche. Il l’a refermée.
« Tu vois, a-t-il fini par dire. Tu t’embrouilles. Tu t’embrouilles de plus en plus, maman. »
Je ne sais pas comment expliquer ce que ça fait, d’entendre son fils dire ça devant trois personnes qui vous regardent. J’ai posé ma main à plat sur le carnet. La couverture était douce, à force d’avoir été touchée.
« Je m’embrouille pas, j’ai dit. Mais je n’ai pas lu. C’est vrai, je n’ai pas lu. »
« Ce n’est pas un crime, Josiane, a dit Céline tout bas. De ne pas avoir lu. »
Ludovic a levé la main pour qu’on se taise.
« Monsieur Moreau, un acte de vente chez un notaire, ça se paie. Vous voulez nous dire comment votre mère a payé cette maison, elle qui touche mille cent vingt euros de retraite ? »
« Elle ne l’a pas payée. Je l’ai payée. C’est un cadeau. »
« Avec quel argent ? »
« Le mien. »
« Vous êtes sûr ? » a dit Mickaël.
Il a pris la deuxième feuille de son dossier, l’a défroissée sur la toile cirée et l’a fait glisser jusqu’à moi, avec deux doigts, comme on pose une assiette.
« Six cent quinze mille euros, Josiane. Payés comptant. »
Pendant six mois, j’ai demandé la permission pour allumer le chauffage dans ma propre maison.
Je me suis dit ça, assise devant la feuille, la main sur le carnet. Pas avec ces mots. Mais ça tournait dans ma tête, et ça ne s’arrêtait pas.
Six cent quinze mille euros. Je n’avais jamais vu plus de quarante-deux mille euros d’un coup, et c’était mon livret, des années de ménages.
Ces quarante-deux mille euros, c’était pour mes obsèques. J’avais même demandé le prix d’un cercueil aux pompes funèbres de Roubaix, pour ne pas laisser de dette à Sébastien.
Et puis une odeur est remontée. Une odeur de frites.
« Une brasserie, j’ai dit. À Paris. »
Ludovic s’est penché vers moi.
« Racontez, Josiane. Prenez votre temps. »
« C’était en mai. Sébastien m’avait appelée la veille. Il m’a dit : “Maman, viens par le premier train, j’ai un rendez-vous pour t’aider.” »
« Un rendez-vous où ? »
« Une rue près de Saint-Lazare. Un escalier en pierre, une plaque en cuivre. Un monsieur en cravate, qui ne m’a pas regardée une seule fois. »
Mickaël a sorti un stylo. Il n’a pas écrit, il l’a juste tenu.
« Il m’a donné deux feuilles. J’ai signé en bas de chacune. »
« Vous les avez lues ? » a demandé Céline.
« Le monsieur a dit : “C’est pour votre fils, madame.” Sébastien a dit : “C’est pour t’aider, maman.” Alors j’ai signé. »
Je me suis arrêtée. Autour de moi, plus personne ne bougeait.
« Après, on a déjeuné. Des nappes blanches. Il a pris un steak-frites, moi une sole. Trente-huit euros pour les deux. »
« Vous vous rappelez le prix ? »
« Je compte tout, Ludovic. J’ai vu l’addition. Il l’a payée avec sa carte, et j’ai cru qu’il m’invitait. Ça faisait des années. »
Je ne sais plus si j’ai écrit ce déjeuner dans mon carnet de cette année-là. Je n’ai jamais relu celui-là.
Sébastien a laissé échapper un souffle par le nez.
« Voilà, tu vois. Tu te souviens. C’était un cadeau, maman. Je voulais que tu aies un toit. Un vrai chez-toi, comme je te l’avais promis. »
« Un cadeau que je te paie cinq cents euros par mois. »
« Arrête avec tes cinq cents euros. »
« Il t’adore, tu le sais bien, a dit Constance sans me regarder. Il a toujours voulu le meilleur pour toi. »
Elle a dit ça en regardant l’horloge du four.
Je me suis levée. J’ai pris la soucoupe avec les cendres de ma belle-fille, je l’ai passée sous le robinet et je l’ai frottée avec l’éponge. Personne ne m’a arrêtée.
Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. J’avais besoin que mes mains aient quelque chose à faire.
« Josiane, a dit Mickaël doucement. Asseyez-vous. »
J’ai posé la soucoupe sur l’égouttoir et je me suis assise.
« Monsieur Moreau, a-t-il repris, il y a quinze jours, une plainte est arrivée dans mon service. Je travaille à la brigade financière. Une personne âgée. Le nom qui revenait, c’était Moreau, au Vésinet. »
« Et alors ? »
« Je n’ai pas fait le lien. Je n’y ai même pas pensé. Hier soir, Josiane m’a appelé et m’a dit : “Sébastien Moreau, Le Vésinet.” J’ai passé la nuit sur le dossier. »
Je l’ai regardé. Ce garçon avait mangé ma bolognaise tous les jeudis, à Roubaix. Il rongeait encore ses ongles, comme à vingt ans.
« Une plainte, ça veut rien dire, a dit Sébastien. Les vieux, ça se plaint. Ça voit des voleurs partout. »
J’ai senti Ludovic bouger à côté de moi.
« Votre mère est là, monsieur, a-t-il dit. Elle entend ce que vous dites des gens de son âge. »
Sébastien a haussé les épaules. Constance a rallumé sa cigarette, dans la cuisine, devant tout le monde, et personne n’a ouvert la fenêtre.
« Reprenons, a dit Mickaël. Six cent quinze mille euros comptant, par un conseiller en gestion de patrimoine dont la société est en difficulté. Ça ne colle pas, monsieur. »
« Je suis un professionnel. »
« Vous êtes un professionnel qui a payé une maison avec de l’argent qui n’était pas le sien. »
Sébastien s’est raidi.
« Pas le sien ? j’ai demandé. À qui, alors ? »
Mickaël a hésité. J’ai vu qu’il choisissait ses mots.
« À d’autres gens, Josiane. On va y venir. Pas ce matin. »
« Ça suffit ! »
Sébastien s’est levé d’un coup. Sa chaise a raclé le carrelage. Il a tendu le doigt vers moi, et ce doigt-là, je le connaissais, c’était celui qu’il pointait sur la porte de sa chambre à douze ans.
« Maman, tu sors de cette cuisine. Tu montes dans ta chambre et tu ne dis plus un mot. Parce que si tu continues, maman, on va te… »
« Monsieur Moreau, a dit Ludovic, debout lui aussi, très bas. Surveillez ce que vous dites. »
Sous la table, les pouces de Constance allaient très vite.
Je les voyais bouger sur son genou. Depuis dix minutes, elle ne regardait plus personne. Elle écrivait, elle effaçait, elle réécrivait.
Puis elle s’est levée. « Je vais aux toilettes. »
Elle est sortie dans le couloir, et j’ai entendu sa voix basse, avec le petit rire que les gens ont quand ils veulent paraître calmes. Elle ne parlait pas à un homme. Elle disait « chère », « je compte sur vous ».
Je n’ai pas tout saisi. J’ai noté l’heure dans ma tête : neuf heures quarante.
Sébastien s’est rassis. Il a croisé les jambes, comme s’il attendait un client.
« Mickaël, j’ai dit. Les autres gens. C’est qui ? »
Il a regardé Ludovic. Ludovic a fait oui de la tête.
« Onze personnes, Josiane. Onze clients de Sébastien. Tous âgés. Des assurances-vie, des comptes, des économies de toute une vie. Il leur disait : “Faites-moi confiance, je m’occupe de tout.” »
« Combien ? »
« Près de deux millions d’euros. »
J’ai essayé de compter les zéros. Je n’y suis pas arrivée.
« C’est faux, a dit Sébastien. Des placements qui ont mal tourné. Le marché, ça monte, ça descend. Vous n’y connaissez rien. »
« Onze personnes, a dit Céline. Dont une dame de quatre-vingt-un ans, veuve, qui n’a plus que sa pension. »
Je me suis demandé laquelle. Je me suis demandé si elle avait, elle aussi, un carnet.
« Josiane, a dit Ludovic. Il faut que vous compreniez une chose, parce que c’est ça qui compte aujourd’hui. Le nom sur l’acte, c’est le vôtre. »
« Je sais. Je viens de le lire. »
« Si cette maison a été payée avec de l’argent volé, et qu’elle est à votre nom, alors la première personne à qui la justice posera des questions, ce sera vous. »
« À moi ? »
« Vous êtes la propriétaire. Sur le papier. »
« Mais j’ai rien fait, Ludovic. J’ai fait mes ménages. »
« Je sais. Et on le prouvera. Mais pour ça, il faudra que vous soyez crédible. »
J’ai senti mes poumons se serrer. J’ai fouillé la poche de mon gilet, trouvé la Ventoline, et je me suis servi deux bouffées devant tout le monde.
Sébastien me regardait faire. Il souriait.
« Tu vois ce que tu as fait, maman ? » a-t-il dit, presque gentiment. « Tu as signé, tu es propriétaire de tout ça. Si ça tourne mal, c’est toi qu’on emmène. »
« Monsieur Moreau, a dit Mickaël. Vous venez de dire quelque chose de très grave. »
« Je dis ce qui est. Elle a signé, elle est dans le coup. Demandez-lui ce qu’elle a signé. Elle ne sait même plus. »
J’ai regardé mes mains. Elles tremblaient moins que tout à l’heure. C’est bizarre. Plus on me poussait, moins elles bougeaient.
« Je sais plus, c’est vrai, j’ai dit. Mais je sais qui m’a fait signer. »
Il a haussé un sourcil.
C’est là que la sonnette a retenti.
Constance est repassée dans le couloir. Elle n’a pas demandé : « Tu attends quelqu’un ? » Elle a ouvert tout de suite, comme si elle avait eu la main sur la poignée.
« Entrez, entrez. Merci d’être venue si vite. »
J’ai reconnu les talons avant le visage.
Une femme d’une soixantaine d’années est entrée dans la cuisine, avec un manteau camel et une sacoche en cuir sous le bras. Elle sentait le parfum cher. Elle a regardé les trois visiteurs, puis mon fils, puis moi.
« Bonjour, madame Moreau, a-t-elle dit avec un grand sourire. Docteure Lambert-Duval. Vous vous souvenez de moi ? »
Je me souvenais très bien.
Une journée de juin. Constance m’avait dit : « Je t’emmène voir une amie, pour ta Ventoline. » Un cabinet avec un tapis épais, une pendule en bronze sur le bureau. Une dame qui m’avait demandé de dessiner une horloge, de retenir trois mots, de compter à l’envers.
Je n’avais jamais eu de médicament à la fin. Juste un papier que personne ne m’avait montré.
« Marguerite, merci, a dit Constance. Ils sont arrivés d’un coup. Je ne savais plus quoi faire. »
« Vous avez bien fait. »
La docteure s’est assise sans qu’on l’y invite. Elle a ouvert sa sacoche et en a sorti une feuille, qu’elle a posée au milieu de la table, à côté de ma tasse de café.
« Je suis tenue au secret médical, mais je crois que la situation l’exige. »
« Qu’est-ce que c’est ? » a demandé Ludovic en se penchant.
« Un certificat, a dit la docteure. Daté du 20 juin. »
Je me suis penchée aussi. Sur la feuille, il y avait une signature à l’encre bleue, un tampon, et une phrase en gras. J’ai lu à voix haute, sans lever la tête, parce que je ne voulais pas qu’on me coupe.
« “Troubles cognitifs d’intensité modérée, évolutifs. La patiente ne peut plus gérer seule ses affaires.” »
« Je n’ai jamais… » j’ai dit.
« C’est normal que vous ne vous en souveniez pas, madame Moreau, a dit la docteure avec une douceur d’infirmière. C’est justement le principe de la maladie. »
Elle a posé sa main sur mon poignet, comme une amie. Elle a regardé chaque personne autour de la table.
Puis elle a souri encore, et elle a dit très fort, pour que tout le monde l’entende :
« Madame Moreau, quel jour sommes-nous ? »
« Vendredi 4 octobre, j’ai dit. Il est dix heures moins huit à la pendule du four. »
La docteure a gardé son sourire. Sa main est restée sur mon poignet.
« Hier soir, jeudi, mon fils m’a giflée dans cette cuisine. Ma joue est encore violette, vous voulez la voir ? Je l’ai photographiée ce matin. »
« Madame Moreau, calmez-vous… »
« Je suis calme. Vous m’avez fait dessiner une horloge en juin. J’ai mis les aiguilles sur onze heures dix, comme vous l’avez demandé. Et les trois mots que vous m’avez dits, je les ai encore. Citron, clé, ballon. »
Personne n’a rien dit. Constance a regardé la docteure. La docteure a regardé sa sacoche.
« Elle est bonne actrice, ce matin, a dit Sébastien. Ça arrive. Il y a des bons jours, docteure, vous me l’avez dit. »
« Les troubles fluctuent, oui, a dit la docteure, un peu trop vite. Ça n’enlève rien au diagnostic. »
Ludovic s’est redressé. Il avait cette voix calme qu’il prenait à quatorze ans, quand il demandait un deuxième bol de soupe.
« Docteure, ce certificat, vous l’avez établi pour quel usage ? »
« Il est joint à une procédure. »
« Quelle procédure ? »
Sébastien a répondu à sa place, tranquillement, comme on donne la météo.
« Une habilitation familiale. Pour la protéger. J’ai déposé la requête le 12 septembre. Je ne voulais pas t’inquiéter, maman. »
« Le 12 septembre, a répété Mickaël. Trois semaines avant la gifle. »
« Quel rapport ? »
« Aucun, si on est de bonne foi, a dit Ludovic. Une requête de ce genre, le tribunal en informe la personne concernée. Par lettre recommandée, avec accusé de réception. Madame Moreau, vous avez reçu un courrier du tribunal ? »
« Non. Jamais. »
« Elle ne reçoit rien, a dit Sébastien. Elle perd tout. Constance, chérie, tu l’as ? »
Constance s’est levée sans un mot. Elle a ouvert le tiroir sous la hotte, celui où je range mes sacs plastiques, et elle en a sorti une enveloppe jaune déjà ouverte.
Elle l’a posée devant moi, du bout des doigts.
Tribunal judiciaire de Versailles. Juge des contentieux de la protection.
J’ai relu la ligne. Je n’ai pas lu le reste tout de suite. Mes yeux sont allés directement en bas, sur l’avis de réception, et sur la signature de la personne qui avait pris l’enveloppe au facteur.
Un grand C, une boucle, un point sur le i. La même écriture que les trois feuilles de la Caisse d’Épargne, quand elle avait « aidé » à me montrer où signer.
« Constance Moreau, j’ai lu. 18 septembre. »
« Je voulais t’éviter une inquiétude, a dit ma belle-fille. Tu es déjà si fatiguée. »
« Tu l’as gardée dans mon tiroir. »
« C’est un tiroir de la cuisine, Josiane. »
Je ne l’ai pas contredite. Elle avait raison. C’était un tiroir de la cuisine.
J’ai lu la convocation lentement, mot par mot, avec mon doigt sous la ligne, comme on lit une recette.
« Audience : jeudi 17 octobre, quatorze heures. Devant la juge. Pour décider si je peux encore gérer mes affaires. »
« Pour ton bien, maman. »
« Pour mon bien, j’ai dit. Et c’est toi qui décideras à ma place, après. »
Il n’a pas répondu. Il a regardé le plafond, comme Constance, tout à l’heure.
Je me suis levée. La chaise a reculé toute seule.
« Je reste pas ici une nuit de plus. »
« Josiane, a dit Céline, on peut vous loger chez moi… »
« Je vais chercher mes affaires. »
« Tu ne vas nulle part, a dit Sébastien. Tu n’as pas le droit de partir comme ça. »
« C’est ma maison, Sébastien. »
J’ai dit ça très simplement. J’ai senti que c’était la première fois que ces trois mots-là me servaient à quelque chose.
Je suis montée dans la chambre d’amis. Mickaël m’a suivie jusqu’au palier, par prudence, et il est resté devant la porte sans entrer.
La fenêtre fermait toujours mal. Le vent passait par la fente, avec un petit sifflement que j’avais fini par ne plus entendre.
Sous le lit, il y avait la boîte en carton, la même que celle de Roubaix, avec ses ficelles. Quarante-cinq ans de carnets, un par année. Je l’ai tirée à deux mains.
Sur la commode, j’ai pris la photo de la remise de diplôme. Un garçon en toge, et sa mère qui le serre dans ses bras. J’ai mis la photo dans mon cabas, entre les pantoufles et la Ventoline.
Le gilet, je l’avais déjà sur le dos. C’était la seule chose de lui que j’avais envie de garder, et je me suis demandé pourquoi.
« Je vous aide », a dit Mickaël.
« Non. Prenez juste le carton. »
Il l’a porté jusqu’en bas. Moi, j’ai fait l’escalier une marche à la fois, la main sur la rampe, pour qu’on voie que je ne tremblais pas.
Dans le couloir, la docteure Lambert-Duval nous attendait près de la porte, son manteau camel sur le bras. Les autres étaient restés dans la cuisine, et on entendait Sébastien parler fort, sans comprendre ce qu’il disait.
Elle a attendu que Mickaël et Ludovic passent devant. Alors elle s’est penchée vers moi, et elle a dit, très bas, sans plus aucun sourire :
« Jeudi 17 octobre, quatorze heures. Après, plus personne ne vous croira. »
Au troisième étage, je me suis arrêtée sur le palier et j’ai sorti la Ventoline.
« Encore deux, Josiane, a dit Céline derrière moi. L’ascenseur est en panne depuis lundi. Je suis désolée. »
« Ma belle, j’ai fait quatre étages pendant quarante ans. Laissez-moi respirer et je monte. »
Mickaël attendait deux marches plus haut, le carton de carnets contre le ventre. Il ne disait rien. Il avait l’air d’un garçon de vingt ans qui porte les courses de sa mère.
Le reste de la journée, je l’ai surtout passé sur des bancs.
Le commissariat d’abord. Un policier fatigué a tapé ma déposition avec deux doigts, et il m’a tendu quatre pages à signer. J’ai sorti mes lunettes. J’ai tout lu, ligne par ligne, à voix basse. Il a attendu en regardant son café refroidir.
« C’est mon fils », j’ai dit en arrivant à la dernière ligne.
« Vous pourrez retirer votre plainte plus tard, madame, a dit Ludovic. Signez, pour l’instant. »
J’ai signé.
Ensuite, l’UMJ. Une médecin m’a mesuré la joue avec une petite règle, elle a pris des photos et elle a écrit un certificat. Elle m’a demandé : « Ça vous est déjà arrivé ? » J’ai répondu non. Elle a écrit quand même, et elle m’a regardée un moment sans rien dire.
À Roubaix, on dit qu’on ne lave pas son linge sale en public. J’avais lavé le mien pendant quarante ans.
Dans l’appartement de Céline, il y avait deux pièces, un canapé et des piles de journaux. Au mur, une carte de la France avec des punaises rouges. Un frigo presque vide.
« Je n’ai pas grand-chose », a dit Céline.
« Vous avez des pâtes ? Des tomates en boîte ? Un oignon ? »
« Je crois. »
« Alors donnez-moi une casserole. »
Je ne sais pas faire autre chose quand j’ai peur. Je cuisine.
Mickaël s’est assis sur le tabouret de la cuisine, les coudes sur les genoux. Ludovic a posé sa veste sur une chaise, et il s’est mis à éplucher l’oignon sans qu’on le lui demande.
« Vous mettiez du ketchup dans la sauce, a dit Mickaël. Le jeudi. »
« C’était pour la couleur. »
« C’était pour le goût, Josiane. Ça avait un goût de dimanche. »
Je n’ai pas répondu. J’ai remué la sauce.
« Je vous ai jamais dit merci, a-t-il dit, plus bas. J’étais à Lille, j’avais ma bourse et un studio sans chauffage. Je mangeais chez vous parce que vous m’aviez dit un jour : “Viens, il y en a toujours pour un de plus.” »
« Il y en avait. »
« Moi j’ai pas oublié, a dit Ludovic, le couteau en l’air. J’avais quatorze ans. Je dormais dans votre cage d’escalier à cause de mon beau-père. Vous êtes descendue avec un bol de soupe et vous m’avez dit : “Tu vas pas rester là, tu vas attraper la mort.” »
« Tu avais les lèvres bleues. »
« Vous m’avez tutoyé ce soir-là. »
« J’ai tutoyé les gamins toute ma vie. C’est après qu’ils ont grandi. »
Céline s’est mise à rire, puis elle a arrêté d’un coup, la main devant la bouche.
« Ma mère, a-t-elle dit. Quand elle ne pouvait plus se lever, vous veniez à six heures du matin avant vos ménages. Vous lui faisiez sa toilette. Vous ne m’avez jamais rien demandé. »
« Elle avait peur toute seule. »
« Moi, j’avais dix-sept ans. J’ai cru que c’était normal. J’ai compris plus tard que non. »
On a mangé à quatre, dans des assiettes dépareillées, avec le carton de carnets posé sur le canapé comme un cinquième invité.
Quand les assiettes ont été vides, Mickaël a poussé la sienne et il a pris un ton différent.
« Josiane, je dois vous expliquer comment ça marche, en gros. Sans les chiffres. »
« Allez-y. »
« Sébastien gérait l’argent de personnes âgées. Des assurances-vie, des comptes. Il leur faisait signer des ordres, des papiers qu’elles ne lisaient pas. Un peu comme vous. Et il détournait, petit à petit, vers des comptes à lui. »
« Comme moi », j’ai dit.
« Comme vous. Avec onze personnes, ça fait beaucoup d’argent. Il a acheté une maison avec une partie. Cash. Et il l’a mise à votre nom. »
« Pourquoi à mon nom ? »
« Parce qu’une maison au nom d’une retraitée de soixante-dix ans, qui a fait des ménages toute sa vie, personne ne la saisit. Chez lui, on la saisit. Chez vous, ça ressemble à une héritière discrète. »
« Et après, il m’a fait venir ici. »
« Pour vous garder près de lui, a dit Ludovic. Et pour que, si on vous interroge, on vous trouve confuse. »
J’ai posé ma fourchette sur le bord de l’assiette. Elle a fait un petit bruit de rien.
Je n’ai pas pleuré. Je suis allée chercher mon cabas, j’ai sorti le carnet de cette année et j’ai écrit :
4 octobre. Commissariat. UMJ. Céline : pâtes, tomates, oignon. À rembourser.
Ça m’a calmée. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que c’était la seule chose de la journée qui restait à sa place.
Vers vingt-trois heures, le téléphone de Céline a vibré sur l’évier. Elle l’a regardé, puis elle a regardé Mickaël, qui a haussé les épaules : « Pas moi. »
Elle est sortie sur le palier et elle a refermé la porte. Je l’ai entendue parler bas, pendant une minute, avec quelqu’un qui devait être plus vieux qu’elle, parce qu’elle disait « madame ».
Quand elle est rentrée, elle tenait encore le téléphone des deux mains.
« Josiane. La plaignante numéro un accepte de vous voir. Elle habite à deux rues de chez Sébastien. Elle s’appelle Chantal. »
Samedi à onze heures, Chantal m’a servi un café dans une tasse à fleurs, et j’ai su que mon fils avait menti à une deuxième vieille dame.
Je reprends depuis le RER. Trois places côte à côte, Céline à ma gauche, Mickaël en face avec une chemise cartonnée sur les genoux. À la gare du Vésinet, j’ai marché sans regarder les panneaux. Je connaissais le chemin de la boulangerie.
On est passés au bout de l’allée des Tilleuls. Je n’ai pas tourné la tête.
Chantal habitait un pavillon de meulière, avec un portillon qui grinçait. Elle a ouvert avec la chaîne mise. Elle faisait une tête de moins que moi.
« Vous êtes la maman ? »
« Je suis la maman. »
« Vous êtes plus petite que je croyais. Entrez vite, les voisins regardent. »
Le salon sentait la cire et le chauffage électrique. Sur le buffet, des photos, une boîte de Doliprane, un géranium qui n’avait plus que deux feuilles. Elle avait préparé un quatre-quarts. Il était coupé en tranches égales, posées sur une assiette à liseré doré.
Elle s’est assise. Elle s’est relevée pour chercher les serviettes en papier. Elle s’est rassise.
« J’ai quatre-vingt-un ans. Mon mari est parti en 2016 », a-t-elle dit.
Elle a serré son gilet.
« Il m’a laissé une assurance-vie, cent dix mille euros. Votre fils m’a dit qu’il la ferait travailler. »
« Il l’a fait travailler, ma pauvre. »
« Pour lui, oui. »
Mickaël n’a rien dit. Il a ouvert sa chemise et il a posé des feuilles à côté du quatre-quarts.
« Vous avez écrit à qui, madame Chantal ? » a demandé Céline.
« Au procureur. Le 16 septembre. Mon petit-fils m’a aidée pour la lettre. »
Elle a ouvert le tiroir du buffet, celui des ordonnances. Elle a sorti une enveloppe blanche, à en-tête bleu : Moreau Patrimoine.
« Il m’a répondu, lui. »
J’ai sorti mes lunettes. J’ai lu à voix haute, parce que c’est comme ça que je lis maintenant.
« Chère madame, suite à votre courrier, veuillez trouver ci-joint un chèque de 3 000 € au titre d’un geste commercial exceptionnel. Je vous remercie de bien vouloir considérer ce différend comme clos. Bien cordialement, S. Moreau. »
« Le chèque est dans l’enveloppe », a dit Chantal. « Je l’ai pas encaissé. »
« Quelle date sur le chèque ? » a demandé Mickaël.
« Le 24 septembre. »
Il a fait glisser une feuille vers moi. Des lignes surlignées en jaune.
« 23 septembre. Retrait en espèces, trois mille euros. Agence du Vésinet. »
J’ai regardé le haut de la page. Mon nom. Mon numéro de compte.
« C’est le mien », j’ai dit.
« Oui. »
« Il a pris trois mille euros dans mon livret pour payer le silence de madame. »
Personne n’a répondu. Chantal avait posé sa main à plat sur la nappe, comme pour l’empêcher de s’envoler.
« Trois mille, j’ai répété. C’est six fois cinq cents. »
« Pardon ? » a dit Céline.
« Rien. Mes loyers, d’avril à septembre. »
J’ai pensé à la soucoupe lavée chaque matin, au pot de yaourt, au carnet. Je n’ai pas fini de penser. Chantal s’était levée.
« Je veux pas de son argent. Je veux les cent dix mille de mon mari. Et je veux qu’il me regarde en face. »
Elle est revenue avec un cadre en argent, qu’elle a posé devant moi.
« Il est venu en juin pour mon dossier. Il est resté manger. Ma petite-fille a pris la photo. »
Un homme à une table. Un bol de soupe devant lui. Les coudes écartés, le menton dans la main, la tête un peu penchée, comme quelqu’un qui vous écoute depuis longtemps.
Je l’ai reconnu avant de comprendre. Ce n’était pas mon fils que je voyais. C’était Mickaël, à vingt ans, au bout de ma table de Roubaix, avec son bol et ses lunettes de travers.
« C’est ma façon de m’asseoir », a dit Mickaël, très bas.
« Il s’asseyait jamais comme ça chez moi », j’ai dit. « Il mangeait devant la télé. »
« Il passait le jeudi, des fois. Il restait au fond. Il me regardait faire, je m’en souviens. »
« Et il m’a dit une phrase », a repris Chantal. « Je l’ai trouvée gentille. “Chez ma mère, madame, il y en a toujours pour un de plus.” »
Je n’ai pas touché au quatre-quarts. J’ai tenu le cadre une minute, puis je l’ai remis à sa place sur la nappe.
Je ne sais pas à quel moment il a commencé à me copier. Je sais seulement qu’il ne l’a jamais fait devant moi.
« Et Gérard ? Vous m’avez parlé d’un Gérard », a demandé Mickaël.
« Au bout de la rue. Quatre-vingt-quatre ans. Il a reçu la même lettre. Lui, il a encaissé. »
« Pourquoi ? »
« Il avait une facture de chaudière. Il a honte, maintenant. Il veut voir personne. »
Mickaël a noté quelque chose dans son carnet à lui. Un petit, noir, avec un élastique.
« Ça fait onze », a-t-il dit. « Avec madame Chantal et monsieur Gérard. »
« Onze quoi ? » a demandé Chantal.
« Onze personnes comme vous. Pour l’instant. »
Elle a pris sa tasse à deux mains. Elle l’a reposée sans boire.
« Votre fils, madame Moreau, il vous a pris pour une idiote ? »
« Il m’a pris pour sa mère », j’ai dit. « Ça revient au même. »
Chantal a ri, un petit rire sec, qui s’est arrêté net.
C’est à ce moment-là que son téléphone a vibré sur le buffet. Un vieux téléphone gris, à grosses touches. Elle l’a pris, elle a regardé l’écran, et elle est devenue très pâle.
« C’est lui. Il m’appelle jamais le samedi. »
Mickaël a levé la main. Chantal a hésité, puis elle a appuyé sur le bouton du haut-parleur.
« Madame Chantal ? Sébastien Moreau. Excusez-moi de vous déranger un samedi. »
Sa voix était douce. La voix qu’il avait pour les vieux.
« Ma mère est confuse, madame. Elle est partie cette nuit, on la cherche partout. Si elle sonne chez vous, je vous en prie, ne la recevez surtout pas. Appelez-moi tout de suite. »
« Bien sûr, Sébastien. Je ne la recevrai pas. »
Chantal a appuyé sur le bouton rouge. Elle a posé le téléphone sur le buffet, face contre le bois.
« Je lui ai dit ce qu’il voulait entendre », a-t-elle expliqué. « Les gens bavards, ça se trompe plus vite. »
Mickaël a regardé sa montre. Il a écrit : 11 h 52, appel de S. Moreau. Il avait les mains qui tremblaient un peu, et il s’en est aperçu, et il a refermé le carnet.
Je n’ai pas demandé comment mon fils savait que j’étais partie. Je me suis dit que je le demanderais plus tard.
Le lundi, ma carte a été avalée.
Je voulais retirer vingt euros. Pour rembourser les pâtes de Céline, et acheter un ticket de métro. J’étais devant le distributeur de la rue de la Roquette, la file derrière moi, un monsieur avec une baguette sous le bras.
Carte retenue. Veuillez contacter votre agence.
J’ai attendu. L’écran n’a rien ajouté. Le monsieur à la baguette a soupiré.
Au téléphone, une jeune femme m’a posé trois questions, puis elle a dit :
« Madame Moreau, votre solde est de douze euros. »
« Douze euros. »
« Il y a eu un virement hier, dimanche, de trois mille cinq cent quatre-vingt-huit euros. Au débit, avec procuration. Vers un compte Moreau Patrimoine. »
« J’avais trois mille six cents. »
« Il vous reste douze euros, madame. »
J’ai remercié. Je ne sais pas pourquoi. Dans le carnet j’ai écrit : 7 octobre. Solde : 12 €. Je l’ai souligné deux fois, avec le stylo bille de la Poste.
Chez Céline, Ludovic m’attendait avec son ordinateur ouvert sur la table basse. Mickaël était debout près de la fenêtre. Personne n’avait touché aux tasses.
« Josiane », a dit Ludovic. « Asseyez-vous. »
« Je suis bien debout. »
« J’ai reçu un courrier ce matin. Maître d’Harcourt, l’avocat de votre fils. »
Il a tourné l’écran vers moi. Je n’ai lu que ce qu’on m’a laissé le temps de lire : abus de faiblesse, captation d’une personne vulnérable, hébergée contre son gré, et trois noms à la suite.
« Nous trois », a dit Céline. « Il nous accuse, nous trois. »
« Et moi, j’ai été appelé à huit heures », a dit Mickaël. « Mon chef m’écarte du dossier. Conflit d’intérêts. Je garde mes yeux, c’est tout. »
Je me suis assise.
« Alors il a retourné la chose », j’ai dit. « C’est vous les voleurs, maintenant. »
« C’est ce qu’il essaie », a dit Ludovic. « Et ça peut tenir, si on ne dit pas tout. »
Il y a eu un temps. Ludovic regardait ses mains. Céline s’est mordu la lèvre.
« Tout quoi ? » j’ai demandé.
« Josiane », a dit Mickaël. « Le livret. »
Il a pris dans sa chemise une page de relevé, avec des lignes surlignées. Il me l’a tendue. Je suis allée chercher mes lunettes. J’ai lu.
1er du mois. Vir. Garcia L. 100,00.
1er du mois. Vir. Leroy C. 50,00.
1er du mois. Vir. Robert M. 50,00.
Chaque mois. Sur toutes les pages. En remontant, c’était toujours la même chose.
« Je croyais que c’était la Caisse », j’ai dit. « Qui m’arrondissait. »
Personne n’a ri.
« Quinze ans », a dit Ludovic. « Depuis que vous avez arrêté les ménages. On voulait que vous ayez un peu de côté. Vous auriez refusé si on vous l’avait dit. »
« Deux cents euros par mois. »
« Oui. »
« Pendant quinze ans. »
J’ai compté dans ma tête, comme je compte tout. Deux cents fois douze, ça fait deux mille quatre cents. Deux mille quatre cents fois quinze, trente-six mille. Le reste, c’était moi, trois, quatre billets de temps en temps, un peu de la prime de Noël.
Quarante-deux mille.
« Le livret, c’était à vous », a dit Mickaël. « Pas à Sébastien. Pas à moi non plus. Je voulais que vous le sachiez avant que lui vous le dise autrement. »
« Vous avez regardé mes comptes avec mon mot de passe. »
« Oui. »
« Vous saviez que ça existait, vous trois, et moi j’ai cru que je me débrouillais toute seule. »
Ludovic s’est levé. Il a fait un pas vers moi, puis il s’est arrêté.
« On voulait vous rendre ce que vous nous aviez donné. »
« Je vous ai donné de la soupe, mon grand. »
Ma voix était normale. C’est ça qui m’a fait peur.
« Vous m’avez payée », j’ai dit. « Comme une pauvre. »
« Josiane… »
« Un virement, le premier du mois. Pour que je voie jamais vos têtes. »
Céline pleurait sans bruit, les bras serrés autour d’elle, comme sur le palier de la veille. Ludovic a ouvert la bouche. Il l’a refermée. Mickaël regardait ses chaussures.
Je n’ai plus rien dit. Je me suis levée, j’ai pris mon cabas, et je suis allée dans la salle de bains. J’ai tiré le verrou, pas fort.
Je me suis assise sur le bord de la baignoire. Dans le cabas, il y avait la boîte LU, les pantoufles, la Ventoline, le carnet.
Et une enveloppe.
Je l’avais prise dans la chambre d’amis, le vendredi, sans y penser. Constance l’avait posée sur la commode le 30 septembre. « Ta mutuelle, Josiane. Range-la, on regardera plus tard. »
Je n’ai jamais regardé plus tard.
Avec la lime à ongles, au fond du cabas, j’ai fendu l’enveloppe. Une feuille pliée en trois. Une deuxième, plus épaisse.
En haut, en lettres vertes : EHPAD Les Glycines, Chatou.
Plus bas, une ligne que j’ai lue deux fois, avec mon doigt dessous : Acompte à la réservation, reçu : 4 000 €.
« Cé… Céline. »
Je n’arrivais pas à finir. Trois mots, une inspiration qui sifflait, trois mots.
La Ventoline était dans ma main. J’avais fait deux bouffées, puis deux autres. Rien. J’ai regardé le petit compteur au dos : zéro. Je ne l’avais pas regardé depuis mars.
Il était trois heures dix à l’horloge du four. Je suis restée assise sur le bord du canapé, le dos droit, les mains sur les genoux, comme à l’école.
Céline a allumé. Elle est venue en tee-shirt, pieds nus. Elle a vu ma bouche.
« Josiane, ne parlez pas. Respirez par le nez. »
Elle a fermé la fenêtre que j’avais entrouverte à cause du radiateur. L’air du dehors était froid et il sentait la poubelle. Je crois que ça a commencé avec ça. Avec ça, et la lettre vert pâle que je n’arrêtais pas de relire sous mon oreiller.
« Allô, le 15 ? C’est pour une dame de soixante-treize ans. Asthme, elle respire très mal. »
Elle a donné l’adresse. Elle a dit : « cinquième étage sans ascenseur », deux fois.
« Elle parle ? » a demandé la voix dans le haut-parleur.
« Trois mots à la fois. »
« Passez-la-moi. »
Je n’ai pas pu. J’ai tenu le téléphone et j’ai fait oui de la tête, comme si l’autre pouvait voir.
Les pompiers sont arrivés en onze minutes. Ils étaient trois. Le plus jeune portait une chaise à bras repliée sous le coude.
« On va vous descendre assise, madame. Vous bougez pas. »
« J’ai… pas le choix. »
Il a souri. Il a sanglé mes genoux. J’ai pensé : quatre étages pendant quarante ans à Roubaix, et il m’en faut cinq pour être portée une fois. Dans la poche de mon gilet, j’ai serré l’enveloppe des Glycines.
Aux urgences, on m’a mis un masque. L’aérosol sentait le plastique chaud. Sur l’écran au-dessus de moi, un chiffre : 89.
Une infirmière a posé le brassard. Une autre est venue avec une tablette.
« Madame Moreau Josiane. Date de naissance ? »
Je l’ai dite. Elle a tapé.
« Personne à prévenir ? »
« Moi », a dit Céline, qui avait enfilé un jean de travers. « Je suis une amie. »
« Vous n’êtes pas de la famille. Il y a déjà quelqu’un au dossier. Personne de confiance : Moreau Sébastien. On l’a appelé, il est dans le hall. »
« C’est pas moi qui ai… »
Je n’ai pas fini. J’ai arraché le masque pour le dire, et l’infirmière me l’a remis en douceur, sans me regarder.
« Qui a mis son nom ? » a demandé Céline.
« C’est écrit au dossier, madame. »
Le rideau s’est ouvert. J’ai reconnu d’abord son imperméable beige, puis ses mains. Il avait les mains propres.
« Maman. »
Il s’est approché du lit. Il avait les yeux rouges, et je me suis demandé combien de temps il avait mis à les faire venir.
« Elle fait des crises quand elle est contrariée », a-t-il dit au médecin. « Elle est partie samedi sans prévenir. On l’a cherchée deux jours. »
« J’ai dit… à Constance… » J’ai remis le masque.
« Madame, la personne de confiance, c’est son fils », a dit le médecin à Céline. « Dans le box, c’est lui seul. Vous pouvez attendre dehors. »
« Vous plaisantez ? »
Ludovic m’aurait dit : « Ne discutez pas ici. » Céline n’était pas Ludovic. Elle s’est penchée, elle m’a pris la main, elle a dit : « Je reviens. » Elle est partie en regardant mon fils.
Le médecin a parlé un moment. J’ai entendu : « surveillance », « pas de retour seule », « un séjour de répit, en gériatrie, une dizaine de jours, le temps de la stabiliser ».
« Votre fils est d’accord, madame Moreau. Il a déjà signé la fiche d’admission. »
« Je veux… rentrer. »
« Où ça, maman ? » a demandé Sébastien, doucement.
Je n’ai rien répondu. Je n’avais pas assez de souffle pour dire « chez moi ». Je n’ai jamais su s’il fallait dire Roubaix ou Le Vésinet.
On m’a montée en lit dans un couloir, puis dans une chambre à deux, au septième étage, avec un rideau à fleurs et une voisine qui ronflait. À cinq heures, une femme est entrée sur la pointe des pieds. Blouse blanche, badge, lunettes sur le front. Nadine, aide-soignante.
« Madame Moreau, vous dormez pas. »
« Non. »
« Moi non plus, c’est la nuit. »
Elle a remonté le drap. Elle a ajusté l’oxygène. Elle m’a apporté un gobelet de tisane tiède et deux biscuits secs, sans que je demande rien.
« Je vais vous dire quelque chose », a-t-elle dit tout bas. « Votre fils est arrivé avant l’ambulance. Vingt minutes avant. Il attendait au guichet, avec un dossier sous le bras. On a cru qu’on l’avait prévenu. »
Je me suis redressée. Le drap a glissé.
« Personne l’a prévenu avant l’appel », a dit Nadine. « J’ai regardé l’heure. »
« Mon sac… »
« Au vestiaire, comme tout le monde. Votre téléphone, il l’a réclamé deux fois à l’accueil, sans dire bonjour. Alors il est dans ma poche. »
Elle a tapoté sa blouse.
« Vous avez le droit de dire non, madame. Même ici. Surtout ici. »
Je l’ai regardée. Elle devait avoir cinquante ans. Elle avait une alliance fine et des mains rouges de savon, des mains comme les miennes.
« Mon carnet », j’ai dit. « Dans le cabas. S’il vous plaît. »
Elle n’a rien demandé. Dix minutes plus tard, elle est revenue avec, et un stylo bille qu’elle a sorti de sa poche, avec le nom de l’hôpital dessus.
J’ai écrit sur la tablette du lit, à la lumière du couloir :
8 octobre. 3 h 10, crise. Compteur Ventoline à zéro. 5 h : Sébastien arrivé avant l’ambulance. Nadine, aide-soignante de nuit : m’a gardé le téléphone.
Ma main ne tremblait presque pas. Nadine a lu par-dessus mon épaule, puis elle a dit seulement :
« Vous écrivez bien. »
J’ai dormi une heure, peut-être moins. À six heures quarante, le rideau a bougé. Une femme d’une quarantaine d’années, avec un badge à cordon et un dossier cartonné contre la poitrine.
« Madame Moreau ? Bonjour. Je suis l’assistante sociale du service. »
Nadine, au pied du lit, avait cessé de plier les couvertures.
« Je voulais vous prévenir avant d’entrer », a dit l’assistante sociale. « Votre fils est dans le couloir. Il a les papiers. »
Nadine avait mon téléphone dans la poche de sa blouse, et c’est lui qui a vibré.
Une fois, deux fois, trois fois contre sa hanche. Elle l’a sorti sans se presser, elle a regardé l’écran, elle a regardé la porte.
« Madame Moreau n’est pas visible avant sept heures », a-t-elle dit à l’assistante sociale. « Je termine sa toilette. »
« Je peux attendre dans le couloir. »
« Dix minutes. »
Elle a tiré le rideau. Elle a glissé le téléphone sous mon drap, contre ma main.
« Lisez vite », a-t-elle murmuré. « Je finis mon service à sept heures. Après, je peux plus rien pour vous. »
Je n’avais pas verrouillé ce téléphone depuis que je l’avais acheté. Deux messages non lus. J’ai sorti mes lunettes de la poche du gilet.
Le premier : Vésinet Prestige. Madame Moreau, rappel : signature de l’acte authentique le lundi 4 novembre à 10 h, chez le notaire, Paris 8e. Merci de vous munir d’une pièce d’identité.
Le second : Résidence Les Glycines. Rappel : votre entrée est prévue le vendredi 1er novembre à 14 h. Merci d’apporter sept jours de vêtements marqués à votre nom.
Je les ai relus. Je n’ai rien dit. Dehors, un chariot passait dans le couloir avec un bruit de roues mal graissées.
« Vous avez lu ? » a demandé Nadine.
« Le premier et le quatre. »
« Je sais pas ce que ça veut dire. Mais ça sent pas bon. »
Elle a repris la tisane froide. Elle m’a serré le bras, une seule fois, et elle est sortie.
À sept heures cinq, mon fils est entré.
Pas l’imperméable. Un pull gris, les cheveux mouillés, l’air de quelqu’un qui n’a pas dormi. Il a posé une chemise bleue sur le plateau à roulettes. Il s’est assis. Il a pris ma main dans les deux siennes.
« Maman. Je te demande pardon. »
« De quoi ? »
« De tout. Je suis fini, maman. »
Ses yeux se sont remplis tout seuls. Je regardais ses mains. Elles étaient chaudes.
« J’ai tout perdu. Des placements qui ont mal tourné, des clients qui réclament, des avocats. Je suis à bout, tu comprends ? Je dors plus. Il reste la maison. »
« Elle est à qui, la maison ? »
Il a hésité une demi-seconde.
« À toi. Sur le papier. C’est pour ça que j’ai besoin de toi. »
Il a ouvert la chemise. Deux documents, agrafés, avec des petites étiquettes jaunes aux endroits à signer. Il a sorti un stylo de sa poche.
« Un mandat de vente, et la promesse. Tu signes là, là et là. Le notaire fait le reste. Aux Glycines, c’est très bien, maman. Un jardin, une chambre à toi, du personnel jour et nuit. Tu seras mieux qu’ici. »
« Je lis d’abord. »
« Maman, on a pas le temps. »
« Je lis. »
J’ai pris la première feuille. J’ai mis mon doigt sous la première ligne, comme je fais pour les recettes.
« Mandat de vente exclusif. Entre : Madame Josiane Moreau, née Petit. Propriétaire. » J’ai levé les yeux. « Propriétaire. »
« Continue pas à voix haute, ça sert à rien. »
« Prix de vente : sept cent quatre-vingt-dix mille euros. Agence Vésinet Prestige. » Je tournais les pages. « Les fonds seront versés sur le compte de Monsieur Sébastien Moreau, mandataire. »
« C’est temporaire. Pour les frais. »
« Signature de l’acte authentique : au plus tard le 4 novembre. »
Je me suis arrêtée.
« Tu me mets aux Glycines le premier », j’ai dit. « Et tu vends le quatre. »
« Tu dis n’importe quoi. »
« C’est dans mon téléphone. Les deux dates. »
Il a regardé mes doigts, puis la couverture. Il a vu la forme sous le drap, et il a compris où était le téléphone. Sa bouche s’est un peu tordue.
« On t’a volé ton téléphone, ici, c’est une honte. Je vais en parler à… »
« Personne m’a rien volé, Sébastien. »
Il a repris son souffle. Sa voix est revenue au ton de la cuisine.
« Je te protège, maman. »
« Tu te protèges. »
« Tu comprends rien à tout ça. Signe. »
« Je signe pas. »
C’était la première fois depuis longtemps que cette phrase sortait de ma bouche sans que je l’aie répétée avant. Elle est sortie toute seule, comme une toux.
Sébastien s’est levé. La chaise a raclé le sol. La voisine du lit d’à côté a cessé de ronfler.
« Tu signes toujours, maman », a-t-il dit tout bas. « C’est même la seule chose que tu saches faire. »
Je n’ai pas répondu. J’ai pensé à la cuisine du Vésinet, à la main sur ma joue. Le jeudi soir, il avait crié. Ce matin, il parlait doucement, et c’était pire.
Il a ramassé le mandat, la promesse, le stylo. Il a rangé le tout dans la chemise bleue. Il a regardé sa montre. Il a sorti de la poche de son pantalon un autre papier plié en quatre, qu’il a posé sur mon drap, près de ma main.
Il est allé à la porte.
Je ne sais pas ce que j’attendais. Peut-être un « À jeudi, maman. » Peut-être rien.
Il s’est retourné sur le seuil, une main sur le chambranle.
« Alors lis ça aussi. »
Il n’a rien ajouté. Le papier est resté sur le drap, plié en quatre, avec mon nom écrit dessus au stylo.
En février 2019, j’avais passé quatre jours à l’hôpital de Roubaix pour mes poumons. Le dernier matin, une infirmière m’avait tendu une feuille sur une planche à pince.
« Pour la sortie, madame. Un nom à mettre, quelqu’un de confiance. »
J’avais appelé Sébastien depuis le lit. « Mets-moi, maman. Comme ça, ils m’appellent s’il t’arrive quelque chose. » J’avais signé. Le taxi m’attendait en bas. Je n’avais pas lu.
Maintenant, j’ai déplié le papier qu’il avait laissé sur mon drap. Désignation de la personne de confiance. Mon nom. Le sien. Ma signature, un peu ronde, avec la date.
Ludovic est arrivé à huit heures et demie, la cravate de travers. Je l’avais appelé avec mon téléphone, sous la couverture, dès que Sébastien avait quitté l’étage.
Il a lu la feuille debout, sans s’asseoir. Il l’a relue.
« Josiane, ça ne lui donne aucun pouvoir sur vos biens. Aucun. Ça lui donne le droit d’être prévenu, de vous accompagner, d’être consulté si vous ne pouvez plus vous exprimer. »
« Alors pourquoi il me la laisse ? »
« Pour que vous pensiez que vous lui avez donné les clés. »
J’ai regardé la feuille. Ma main de 2019, ronde, sûre d’elle.
« Je peux la défaire ? »
« À tout moment. Une feuille et une signature. »
Je lui ai demandé un stylo. Il m’a tendu le sien. J’ai écrit sur le dos de la feuille, lentement, en lisant chaque mot à voix haute : Je soussignée Josiane Moreau, née Petit, révoque la désignation de Sébastien Moreau comme personne de confiance. Fait à Paris, le 8 octobre. J’ai signé, et j’ai ajouté l’heure. Huit heures quarante.
Ludovic a pris la photo avec son téléphone, puis il est allé la porter à l’infirmière du poste. Il est revenu avec un médecin qui n’avait pas dormi non plus.
« Elle n’a rien à faire en séjour de répit », a dit le médecin. « Je signe sa sortie. Mais elle ne rentre pas seule. »
« Elle ne rentre pas seule », a répété Ludovic.
Dans sa voiture, sur le périphérique, j’ai sorti mon carnet de l’année. J’ai cherché la page. Je l’ai lue d’une traite, parce que je la connaissais déjà.
« 26 mars. Caisse d’Épargne, 3 papiers. Constance dit : mutuelle. Pas lu. À demander. »
Ludovic a ralenti.
« Relisez. »
« Pas lu. À demander. »
« Vous l’avez écrit le jour même. Avec la date. »
« Je l’écris tous les soirs. Depuis 1979. »
« Josiane, c’est ça, la preuve. Pas le certificat, pas le diagnostic. Un carnet, avec des dates, tenu sans interruption. Aucune personne confuse n’écrit comme ça. »
Je n’ai pas répondu. Je regardais le mot mutuelle. Je pensais aux trois feuilles et au stylo à chaîne, et à Nathalie, qui avait dit : « Là, madame, et là. »
À un feu rouge, il a sorti son téléphone.
« Une dernière chose. Pour une habilitation familiale, le certificat doit venir d’un médecin inscrit sur la liste du procureur. Une liste officielle, par cour d’appel. Je cherche. »
Il a tapé. Il a fait défiler.
« Lambert-Duval. Marguerite. Pas de Lambert-Duval sur la liste de Versailles. Pas non plus à Paris. »
« Elle est quoi, alors ? »
« Médecin, peut-être. Mais pas celle que la loi demande. Son certificat est irrégulier. »
Le feu est passé au vert. Derrière nous, quelqu’un a klaxonné.
Le vendredi, à Bichat, j’ai passé la consultation mémoire. Une gériatre de mon âge, ou presque, des cernes, un dossier à spirale.
« Je vais vous donner trois mots, madame. Cigare, fleur, porte. Vous me les redirez tout à l’heure. »
Elle m’a demandé la date. Je lui ai dit le quantième, le mois, l’année, le jour. J’ai compté à rebours de sept en sept à partir de cent, sur mes doigts. Elle m’a fait épeler « monde » à l’envers. J’ai mis un n à la place du d, Elle a noté.
Elle m’a demandé de dessiner une horloge.
« Onze heures dix ? » j’ai dit.
« Vous êtes la première de la semaine à me le proposer avant que je demande. »
À la fin, elle m’a fait redire les trois mots. Cigare, fleur, porte. Elle a compté ses points avec un petit crayon.
« Vingt-huit sur trente, madame Moreau. Vous avez perdu un point pour la date, et un pour le monde à l’envers. Je vois des gens à vingt-huit qui ne savent plus leur rue. Vous, vous avez vingt-huit et un carnet. »
Elle a écrit un contre-certificat. Elle l’a tapé, signé, tamponné. Le tampon a fait un bruit sec sur la table.
« Je ne suis pas médecin du palais », a-t-elle dit. « Mais si on me pose la question, je dirai ça. »
Le soir, chez Céline, on a mangé du riz avec des œufs au plat. J’ai tiré le carton de dessous le canapé. Quarante-cinq ans de carnets, rangés par année, avec leurs ficelles.
« Qu’est-ce que vous cherchez ? » a demandé Céline.
« Celui d’il y a quatre ans. Mai. »
Je l’ai trouvé au quinzième rang. Couverture bleue, coin mordu par l’humidité. Je me suis assise, je l’ai ouvert à la page du mois. Ludovic et Céline se sont penchés par-dessus mon épaule.
Il y avait une ligne que je n’avais pas relue depuis quatre ans. Une adresse. Un nom, de mon écriture.
Étude Beaumont, rue de Rome, Paris 8e.
Mercredi 16 octobre, vingt heures trente. Onze feuilles étalées sur la toile cirée, entre le saladier de riz et la boîte LU.
Depuis le vendredi de Bichat, j’avais dormi cinq nuits sur le canapé de Céline. Ludovic avait écrit à l’étude Beaumont, en recommandé. Personne n’avait répondu. Lundi, il m’avait emmenée à la brigade financière, et j’avais signé ma plainte en lisant chaque ligne.
Ce soir-là, Céline avait invité du monde. Elle avait prévenu : « Ça va monter doucement. »
Chantal est arrivée la première, au bras de son petit-fils, avec une boîte en fer pleine de papiers. Elle s’est arrêtée au premier palier pour reprendre son souffle.
« Cinq étages, mon Dieu. Il est où, l’ascenseur ? »
« En panne depuis septembre, madame Chantal. »
« Alors je monterai en deux fois. »
Gérard a mis vingt minutes. Mickaël marchait derrière lui, une marche en dessous, la main près de son dos sans jamais le toucher. À chaque palier, Gérard s’appuyait au mur, il disait : « Excusez-moi. » Il a dit « excusez-moi » sept fois.
Il est entré avec sa casquette à la main. Un grand monsieur voûté, avec un manteau trop large. Il n’a pas voulu s’asseoir.
« Madame Moreau. C’est vous, la maman. »
« C’est moi. »
« J’ai encaissé son chèque. Trois mille euros. J’avais la chaudière. Il faisait huit degrés dans ma cuisine. »
« Moi, j’ai signé trois feuilles sans les lire, monsieur Gérard. Asseyez-vous. »
Il s’est assis. Il a posé la casquette sur son genou, et il n’a plus bougé.
Céline avait fait le reste de la semaine ce que fait une journaliste. Elle avait appelé, par la mutuelle de Chantal, par le club du jeudi, par un voisin. Neuf autres personnes avaient envoyé la photo de leur lettre. Elle les avait imprimées chez le tabac, à dix centimes la page.
Onze lettres. Le même papier bleu, la même phrase : geste commercial exceptionnel.
« Je les lis », j’ai dit.
« Vous n’êtes pas obligée », a dit Céline.
« Je lis tout, maintenant. »
J’ai mis mes lunettes. J’ai lu à voix haute, une par une. Une dame de Croissy, soixante-dix-neuf ans. Un monsieur de Chatou, quatre-vingt-huit. Un couple de Montesson. Des dates de mars, d’avril, de juin. À la fin de chacune, un chèque de trois mille euros, ou la photocopie.
Chantal suivait avec son doigt sur la table. Gérard regardait le plafond.
« Un million neuf cent quarante mille euros », a dit Mickaël, très bas. « Pour les onze. À peu près. Avec les assurances-vie vidées. »
« Chantal, cent dix mille », j’ai dit.
« Cent dix mille », a répété Chantal. « Mon mari a travaillé à la SNCF trente-sept ans pour ça. »
Personne n’a rien ajouté. Dehors, un scooter est passé dans la rue. Gérard a avalé sa salive.
À dix heures, Chantal et son petit-fils sont repartis, Gérard avec eux. Ludovic a rangé les feuilles dans une chemise. Il m’a serré la main très fort, comme sur un quai de gare.
Mickaël est resté sur le palier. Il a baissé la voix.
« Ce que je vais vous dire, je ne vous l’ai pas dit. »
Il a sorti de sa poche une carte de visite, froissée, avec un numéro écrit au stylo au dos.
« La commandante Stéphanie. Brigade financière. C’est elle qui a repris le dossier, après moi. Elle est sérieuse. Elle a ouvert une enquête sur votre plainte lundi. »
« Et alors ? »
« Elle va avoir besoin de vous demain matin. Tôt. Je ne sais pas l’heure. Elle vous appellera. »
« Besoin de moi pour quoi ? »
« Pour entrer dans une maison qui est la vôtre. Sans vous, il faut l’autorisation d’un juge. Ça prend des jours. Il aura le temps de tout déplacer. »
Il est parti sans attendre ma réponse. Je l’ai entendu descendre, une marche, puis une autre.
À onze heures et demie, Céline s’est endormie sur une chaise, la tête contre le mur. Ludovic dormait dans le fauteuil, les chaussures encore aux pieds. Je suis allée dans le couloir, avec mon téléphone et le carnet.
Je n’avais pas prévu de l’appeler. J’ai composé son numéro avec le doigt qui tremblait un peu.
Il a décroché à la deuxième sonnerie.
« Maman ? Il est tard. Tu es où ? »
« Je te laisse jusqu’à demain midi, Sébastien. »
« Pardon ? »
« Tu rends l’argent. À Chantal, à Gérard, aux autres. Mes quarante-deux mille, à moi. Tu les rends, et tu vas voir quelqu’un toi-même. »
Il a ri. Un petit rire, de la gorge, comme quand j’oubliais de lui dire que c’était ma carte à moi, au restaurant.
« Tu me laisses. Tu me laisses jusqu’à midi. »
« Oui. »
« Maman, tu ne sais pas ce que tu fais. »
« Je sais exactement. Je l’ai écrit. »
J’ai entendu un verre qu’on posait. Une chaise. Sa voix est revenue plus basse, plus lente, celle qu’il prend pour les vieux au téléphone.
« Jeudi, quatorze heures, maman. Je serai à Versailles avec d’Harcourt et la docteure. Elle a un certificat. Tu auras des amis autour de toi, et ils ne pèseront rien. Après, c’est moi qui signerai pour toi. »
« Je sais. »
« Et ta boîte de carnets, tes quarante-cinq ans de carnets… Je les ferai brûler dans le jardin. Tu m’entends ? »
J’ai regardé ma main. Elle serrait le carnet de l’année, si fort que la spirale m’entrait dans le pouce.
« Midi, Sébastien. »
Il a raccroché le premier.
Je suis restée dans le couloir, les pieds sur le lino. Sous la porte de la salle de bains, il y avait un trait de lumière. J’ai écrit sur mon genou :
16 octobre. 23 h 40. Appelé Sébastien. Lui ai laissé jusqu’à midi. Il a dit : brûler.
Je l’ai souligné une fois. La commandante n’avait pas encore appelé.
Il est 23 h 52. Je n’ai pas dormi. Demain midi, c’est dans douze heures.
Constance m’a raconté plus tard comment elle avait fait pour trouver l’adresse. Elle avait lu le nom de Céline sur le courrier de l’avocat de Sébastien, et elle avait cherché dans l’annuaire.
Elle est partie du Vésinet à quatre heures. La Volvo était restée au garage. Elle avait pris le premier RER, avec un manteau sur sa robe de chambre, parce qu’elle n’avait pas osé fouiller dans la penderie.
Elle a monté cinq étages. Elle s’est arrêtée trois fois pour fumer.
À cinq heures dix, on a sonné.
Je n’avais pas dormi. J’étais assise sur le canapé, le carnet sur les genoux, le téléphone à côté. La commandante n’avait toujours pas appelé. J’ai ouvert la porte sans enlever la chaîne.
« Josiane. »
Elle avait les cheveux défaits. Pas de rouge à lèvres. Elle tenait son téléphone à deux mains, contre sa poitrine, comme une assiette trop pleine.
« Qu’est-ce que tu fais ici, Constance ? »
« Laisse-moi entrer. Cinq minutes. »
« Non. Tu parles d’ici. »
J’ai enlevé la chaîne, mais je suis sortie sur le palier, en tirant la porte derrière moi. Je ne voulais pas qu’elle réveille Céline. Je ne voulais pas non plus qu’elle voie mon canapé.
L’ampoule du palier grésillait. Une odeur de vieux tabac et de poubelles.
« Il m’a dit que tu ferais ça », a dit Constance. « Que tu partirais, que tu irais voir tes protégés. Il a dit : elle reviendra au bout d’une semaine. »
« Et toi, tu es venue pour me dire ça ? »
« Non. »
Elle a ouvert son téléphone. Elle a cherché. Elle me l’a tendu, à bout de bras.
« Regarde. »
Une vidéo. Trente-quatre secondes. La cuisine du Vésinet, le jeudi soir, vue de côté, depuis le couloir. Je me suis reconnue de dos, devant l’évier. Sébastien, face à moi. Sa voix, très claire.
« Ça t’apprendra à la boucler, maman. »
Le son de la main sur ma joue. Je n’ai pas détourné la tête, cette fois. J’ai regardé l’image jusqu’au bout. Mon gilet. Mes cheveux. Mes mains, qui ne se sont même pas levées.
« Tu as filmé ça. »
« Au cas où. »
« Au cas où quoi ? »
Elle a passé la main sur sa bouche.
« Au cas où il me ferait la même chose. Un jour. Je me disais que ce serait utile. »
« Tu l’as regardé me frapper, et tu as filmé. »
« Je suis restée dans le couloir. Je ne savais pas… » Elle s’est reprise. « Je voulais pas que ça arrive, Josiane. »
« Mais tu étais là. »
Elle n’a pas répondu à ça. Elle a fumé une cigarette, la main à plat sous le menton, pour ne pas faire de cendres sur le palier. Puis elle a dit, très vite :
« Je te propose un marché. Tu dis à la police que je ne savais pas. Pour la maison, pour les clients, pour le certificat. Que j’ai cru que ton fils faisait ce qu’il fallait. Et moi, je te donne ça. Et d’autres choses. »
« Quelles autres choses ? »
« Tu dis oui d’abord. »
« Non. »
Je l’ai dit sans lever la voix. Elle a cligné des yeux.
« Tu as suggéré la docteure, Constance. C’est toi qui m’as emmenée en juin. C’est toi qui as signé le courrier du tribunal. Je ne dirai pas que tu ne savais pas. Je ne sais pas si tu savais. Je dirai ce que j’ai vu. »
« Alors pourquoi tu prends la vidéo ? »
« Parce qu’elle est à moi. C’est ma joue. »
Elle a ri, un rire sans voix. Elle m’a regardée. Je crois qu’elle voyait pour la première fois la femme qui lavait sa soucoupe.
« Envoie-la à Céline », j’ai dit. J’ai dicté le numéro. Elle l’a tapé avec ses ongles vernis. Dans l’appartement, un téléphone a vibré sur la table basse. Une fois. Elle a attendu que ce soit fait.
« Je te donne le reste gratuitement », a-t-elle dit. « Pour que tu saches que je ne suis pas que ça. »
Elle a sorti de la poche de son manteau un papier plié.
« Deux billets. Lisbonne, le 2 novembre, vol de onze heures cinquante. Aller simple. Il les a imprimés dimanche, dans son bureau. Un à son nom. »
« Et l’autre ? »
« Le mien. Il ne m’a pas demandé si je voulais. »
Elle a replié le papier. Elle me l’a tendu. J’ai lu : MOREAU / SEBASTIEN. MOREAU / CONSTANCE. Une ligne aérienne portugaise. Le tampon d’impression, 13 octobre.
« Il a un coffre, dans le bureau », a-t-elle continué. « Derrière la bibliothèque, au fond. Un coffre gris, à code. Il y met tout ce qu’il ne veut pas que je voie. Je l’ai vu l’ouvrir deux fois. »
« Le code ? »
« Ta date de naissance. Jour, mois, année. Il n’a pas eu d’imagination. »
Je n’ai rien dit. Sur le palier d’en dessous, une porte s’est ouverte, puis refermée. Quelqu’un tirait la chasse.
« Tu comprends pourquoi je viens, Josiane ? »
« Pour ne pas être dans l’avion. »
« Pour ne pas être dans l’avion. »
Elle a éteint sa cigarette contre la rampe, elle a mis le mégot dans la poche de son manteau. Elle a commencé à descendre. À mi-étage, elle s’est arrêtée, la main sur la rampe, sans se retourner.
« Ne lui dis pas que je suis venue. Il garde la clé du bureau sous la soucoupe. »
J’ai lu la feuille deux fois avant de prendre le stylo, debout, sur le trottoir de l’allée des Tilleuls, contre le capot d’une voiture grise.
Il était six heures vingt-sept. La commandante avait appelé à cinq heures quarante, quand je regardais encore la vidéo sur le téléphone de Céline.
« Madame Moreau ? Stéphanie, brigade financière. Je suis en bas de chez votre amie. Habillez-vous chaudement. »
Elle avait une quarantaine d’années, une parka noire, les cheveux tirés en queue de cheval. Un brassard orange dans la poche. Deux voitures derrière la sienne, quatre hommes, dont un avec une caisse en plastique. Ludovic était venu avec moi, en costume sous son manteau, sans cravate.
« Voilà comment ça marche », a-t-elle dit. « Cette maison est à votre nom. Une perquisition chez un propriétaire, il faut son accord écrit, de sa main. Sinon, un juge, et ça prend plusieurs jours. »
« Je sais. Mickaël me l’a dit. »
« Vous pouvez dire non, madame. Je dois vous le dire. Personne ne vous en voudra. »
J’ai regardé la feuille. Elle avait écrit la première ligne pour moi. Je devais recopier le reste.
Je soussignée Josiane Moreau, propriétaire du pavillon sis allée des Tilleuls, consens à ce que…
« Je peux lire jusqu’au bout ? »
« Il faut. »
J’ai lu jusqu’au bout. Les mots sans contrainte, je peux m’y opposer. J’ai levé les yeux vers la maison. Une lumière dans la cuisine, derrière le volet.
Pendant quarante ans, j’avais dit « oui » à un garçon. Oui, mon grand. Oui, ça va. Oui, je signerai. Oui, tout va bien, quand j’avais mal aux poumons, quand je comptais les fins de mois.
« Oui », j’ai dit.
« Vous le dites à voix haute, et vous le signez. »
« Oui. »
J’ai signé. J’ai ajouté la date, l’heure : 6 h 31. La commandante a pris la feuille. Elle l’a pliée dans une pochette plastique, sans rien dire.
« On y va. Vous sonnez, madame ? »
« C’est ma maison », j’ai dit. « Je peux entrer avec mes clés. »
« Sonnez quand même. »
J’ai sonné. Une fois. Pas deux. J’ai attendu en regardant le paillasson. J’avais acheté ce paillasson un samedi de mai, au Leclerc, et Constance avait demandé si on pouvait mettre autre chose.
La porte s’est ouverte au bout de quarante secondes.
Sébastien portait une robe de chambre bordeaux, ses pantoufles de cuir, les cheveux aplatis d’un seul côté. Il tenait une tasse de café. Il m’a vue. Il a vu Ludovic. Il a vu la parka.
« Maman. »
« Bonjour, Sébastien. »
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Commandante Stéphanie, brigade financière », a dit la femme. « Monsieur Moreau, nous avons l’accord écrit de la propriétaire des lieux pour procéder à une perquisition. Voici la copie. »
« La propriétaire. » Il a ri, un peu trop fort. « La propriétaire est ma mère. Elle est… elle ne comprend pas ce qu’elle signe. Vous avez vu son certificat ? »
« J’ai vu une feuille signée à six heures trente et une, devant moi, après lecture », a dit la commandante. « Je l’ai vue la lire. »
Elle est entrée la première. Il a reculé d’un pas, et la tasse a tremblé. Il m’a regardée comme on regarde quelqu’un qui est passé devant la caisse avant lui.
J’ai suivi les hommes dans le couloir, une main sur ma poche. L’odeur de la maison m’a sauté au visage. Cire, café, la cigarette froide de la veille. Mon gilet, à cet endroit-là, m’a semblé trop chaud.
Dans la cuisine, la soucoupe était sur la table, à sa place. Propre. Je l’avais lavée un millier de fois.
« La clé du bureau », j’ai dit. « Sous la soucoupe. »
L’un des policiers a soulevé la soucoupe avec un gant. Il y avait une clé en laiton, collée par un morceau d’adhésif. Il l’a montrée à la commandante.
« Qui vous a dit ça ? » a demandé Sébastien.
« Je vis ici depuis mars », j’ai répondu. « Je lave cette soucoupe tous les matins. »
Il n’a pas demandé autre chose. Je n’ai pas dit que Constance était venue. Elle me l’avait demandé, sur le palier.
Le bureau était au fond du couloir. Une pièce que Sébastien fermait toujours. Un fauteuil de cuir, un ordinateur, des classeurs. Un des hommes a écarté les livres. Derrière, il y avait un panneau gris, avec un petit clavier.
« Le code ? » a dit la commandante.
Sébastien a croisé les bras. Il a regardé le mur.
« Ma date de naissance », j’ai dit. « Jour, mois, année. »
J’ai dicté les chiffres. Le clavier a fait un bip. La porte s’est ouverte sans bruit.
Ils ont sorti, un par un, des objets que je n’avais jamais vus. Une chemise blanche : les relevés de la Caisse d’Épargne, à mon nom. Une enveloppe de l’EHPAD Les Glycines, avec le reçu de quatre mille euros. Un paquet de lettres bleues, déjà timbrées, sans nom. Deux passeports.
Et au fond, un cahier noir à couverture rigide, comme ceux qu’on vend pour la comptabilité.
La commandante l’a ouvert avec ses gants. Elle a tourné les pages, une à une. Je voyais, sans lunettes, des colonnes. Des noms. Des chiffres, et une croix à côté des plus gros.
Sébastien a fait un pas.
« Ce cahier n’a rien à voir avec ma mère. Maman, tu sais très bien que… »
« À la dernière page », a dit un policier à la commandante.
Elle a lu. Elle m’a tendu le cahier, avec la page ouverte, parce que mon nom y était écrit de sa main à lui. J’ai pris mes lunettes. La phrase était en bas, soulignée au stylo rouge.
Mère : signe toujours. Glycines 1/11. Vente 4/11. Lisbonne 2/11.
Je l’ai relue. Dans le couloir, quelqu’un a touché la rampe de l’escalier.
« Monsieur Moreau », a dit la commandante, « vous êtes placé en garde à vue pour escroquerie en bande organisée, abus de faiblesse et blanchiment. Vous avez le droit de vous taire et de faire appel à un avocat. »
« Je veux d’Harcourt. »
« On l’appellera. »
On lui a passé les menottes devant, parce qu’il avait la tasse à la main. Il l’a posée sur le bureau, doucement. Une goutte de café est tombée sur les relevés, sur mon nom.
Il s’est tourné vers moi. Ses yeux étaient secs. Il avait la voix de ses douze ans, quand il avait cassé la vitre de la voisine et qu’il attendait que je le couvre.
« Maman. Dis-leur que… »
« Non. »
À quinze heures quarante, la greffière a tapé un seul mot sur son clavier, et la requête de mon fils n’existait plus. Mais avant ce mot, il y a eu une heure et quart dans une petite pièce de Versailles.
Je raconte dans l’ordre.
Le tribunal sentait le café de distributeur et le papier humide. Un couloir, des bancs en bois, un panneau : Juge des contentieux de la protection. Je portais le gilet. Je l’avais repassé chez Céline avec un fer prêté par la voisine. Ludovic m’avait regardée le mettre.
« Vous pouvez en prendre un autre », avait-il dit.
« C’est le seul qui me tienne chaud. »
La porte s’est ouverte à quatorze heures dix. Une salle sans public, avec une grande table ovale. C’est ce qu’on appelle la chambre du conseil. On m’a expliqué que les affaires de famille se jugent à portes fermées.
La juge avait la cinquantaine, des lunettes à monture fine, un dossier épais devant elle. À côté, la greffière. En face de moi, maître d’Harcourt, un grand type aux cheveux gris, costume bleu nuit. Ludovic s’est assis à ma droite. Personne d’autre. Constance n’était pas là. Sébastien non plus.
« Maître d’Harcourt, vous avez la parole », a dit la juge.
« Madame la présidente, mon client est retenu depuis ce matin pour une affaire sans rapport avec cette audience. Il est donc dans l’impossibilité de comparaître. Je sollicite le renvoi. »
« Sans rapport ? »
« Sans rapport avec la protection de sa mère. »
« Maître Garcia ? »
« Madame, la personne concernée est présente, elle est lucide, et elle a une chose à dire », a répondu Ludovic. « Le renvoi laisserait le dossier ouvert encore un mois. Il y a une vente fixée au 4 novembre. »
La juge a levé un sourcil. Elle a ouvert sa chemise.
« Une vente. Je note. Le renvoi est refusé. Madame Moreau, vous êtes entendue seule, sans les avocats. Maître, si vous voulez bien attendre dans le couloir. »
Ludovic s’est levé. Il m’a regardée. J’ai fait oui de la tête.
D’Harcourt est sorti avec lui. La porte s’est refermée. Il ne restait que moi, la juge, la greffière, et une pendule murale à la trotteuse bruyante.
« Madame Moreau, je vais vous poser des questions. Si vous ne voulez pas répondre, vous le dites. »
« Je peux d’abord lire quelque chose ? »
« Quoi donc ? »
« Mon carnet. »
Elle a hésité. Puis elle a joint les mains.
« Lisez. »
J’ai sorti le carnet de l’année. Je l’ai ouvert à la page de mars.
« 26 mars. Caisse d’Épargne, trois papiers. Constance dit : mutuelle. Pas lu. À demander. »
J’ai tourné quelques pages.
« 20 juin. Constance m’emmène chez une amie pour la Ventoline. Elle me fait dessiner une horloge. J’ai mis onze heures dix. Trois mots : citron, clé, ballon. »
La greffière a levé la tête. La juge, non.
« 4 octobre. Trouvé le courrier du tribunal. Signé Constance, pas moi. Personne ne m’a prévenue. »
« Vous avez écrit ça le jour même ? »
« Tous les soirs, depuis 1979. J’ai quarante-cinq carnets. Ils sont chez mon amie, dans un carton. Vous pouvez les faire chercher. »
J’ai sorti le contre-certificat de Bichat, plié en quatre. Elle l’a lu. Elle a relu le nom en bas.
« Docteure Lambert-Duval, le certificat du 20 juin. » Elle a ouvert son dossier à la page marquée. « Je vérifie, parce que votre avocat l’a signalé dans ses conclusions. »
Elle a tourné son écran, tapé sur son clavier, attendu.
« Madame Moreau, la loi demande, pour une habilitation familiale, un certificat circonstancié d’un médecin choisi sur une liste établie par le procureur. Cette liste, je l’ai là. Marguerite Lambert-Duval n’y figure pas. »
« C’est ce que Ludovic m’a dit. »
« Ce certificat est irrégulier. Je ne peux pas le retenir. » Elle a posé ses lunettes. « Et je n’ai pas non plus à juger de votre état avec un papier. Je vous écoute, et je vous vois. »
« Merci, madame. »
« Vous avez lu tout ce qui a été déposé par votre fils ? »
« Tout. J’ai fait mettre un trait sous les passages que je ne comprenais pas. Il y en avait onze. J’ai demandé. »
« Qui vous a répondu ? »
« Mon avocat. Et ma tête, quand il m’a laissé le temps. »
Elle a presque souri. La greffière a baissé les yeux.
« Il y a autre chose dans ce dossier », a dit la juge. « Un certificat sans valeur et une vente à 790 000 euros prévue avant même la décision. Je vais le transmettre au parquet. Ce n’est pas à vous de décider, c’est mon devoir. Vous comprenez ? »
« Oui, madame. »
« Une dernière chose, madame Moreau. Dans votre carnet, il y a une page de mai, il y a quatre ans. »
« Oui. Je l’ai. »
« Lisez-la, s’il vous plaît. »
J’ai sorti le carnet bleu, le coin mordu par l’humidité. Je l’ai ouvert à la page. J’ai chaussé mes lunettes.
« Mai. Paris, avec Sébastien. Étude Beaumont, rue de Rome, Paris 8e. Brasserie, 38 €, il a payé. Deux feuilles, j’ai signé. Il dit : pour t’aider, maman. »
« Rien d’autre ? »
« Rien d’autre. »
La juge a regardé le plafond, puis le dossier.
« Madame Moreau, savez-vous qui est le propriétaire de la maison du Vésinet ? »
« Oui, madame. Moi. »
Vendredi 1er novembre, quatorze heures. À Chatou, on m’attendait avec sept jours de vêtements marqués à mon nom.
Je n’y étais pas. J’étais à Roubaix, au troisième étage d’un F2, devant une cocotte qui chauffait trop fort.
Je vous dis le reste en vrac, comme je l’ai écrit dans le carnet.
Samedi 19 octobre, Sébastien a été mis en examen. Escroquerie, abus de faiblesse, blanchiment. Le juge des libertés l’a envoyé en détention provisoire. Je l’ai su par la commandante, au téléphone, à dix-huit heures. Elle a dit : « Il a demandé de vos nouvelles. » Je n’ai rien répondu.
La maison est sous saisie pénale. Pour les victimes. Ludovic m’a expliqué : le pavillon sera vendu plus tard, par la justice, et l’argent servira à rembourser les onze. Chantal aura ses cent dix mille. Peut-être pas tout. Peut-être pas cette année.
« Vous êtes d’accord ? » m’avait demandé Ludovic.
« C’est leur argent. Je n’ai jamais voulu cette maison. »
Constance est témoin assistée. Elle a donné le code, les billets, la vidéo. Ça lui vaudra ce que ça lui vaudra. Je l’ai croisée une seule fois, sur le parvis de la brigade, avec son manteau noir. Elle a fait un petit signe de tête. J’ai fait pareil.
Mes quarante-deux mille euros sont revenus en partie. Vingt-sept mille cent, par la partie civile, sur le compte de Moreau Patrimoine qui a été bloqué. J’ai compté trois fois sur le relevé. Le reste, c’est du papier. Mickaël dit qu’il faudra du temps.
« C’est mieux que douze euros », j’ai dit.
« Beaucoup mieux, Josiane. »
Le F2, c’est Ludovic qui l’a trouvé, par un bailleur qu’il connaît à Roubaix. Troisième étage, ascenseur, vingt mètres de couloir jusqu’à la porte. Le loyer, 410 euros avec l’APL. Je suis arrivée le 28 octobre avec le carton des carnets, la boîte LU, le cabas. Céline avait porté le carton. Elle s’est arrêtée devant l’ascenseur.
« Vous voulez que je monte par l’escalier ? »
« Non, ma belle. Je veux le prendre. »
On est montées dans la cabine. Elle sentait le désinfectant. J’ai appuyé sur le trois, moi. Le bouton a fait clac.
Aujourd’hui, c’est Toussaint. Je n’ai pas de tombe à fleurir. Chantal a apporté un pot de chrysanthèmes jaunes, « pour qu’on ait quelque chose sur la table ». Je l’ai posé sur une soucoupe neuve, blanche, avec un liseré bleu. Cinquante centimes, chez Emmaüs. Personne n’y a jamais éteint de cigarette.
À sept heures du soir, la table était mise pour sept. Sept assiettes dépareillées. Sept verres. Les chaises, il y en avait quatre. Gérard a apporté son pliant. Nadine, qui avait fini son service à midi, a pris le tabouret de la cuisine.
« Je vous préviens, je reprends deux fois », a-t-elle dit.
« Vous êtes chez vous, Nadine. »
« C’est ce qu’on m’a dit à la porte. »
La bolognaise, c’est la mienne. Du bœuf haché, de la purée de tomates, un oignon, deux carottes râpées, un carré de sucre. Trois heures sur le feu. Je l’ai fait comme le jeudi, quand Mickaël avait vingt ans et qu’il comptait ses pâtes.
« Elle est pareille », a dit Mickaël.
« C’est la même cocotte ? »
« C’est la même recette. »
« Alors c’est la même. »
Ludovic a servi le vin, un rouge à quatre euros cinquante du Carrefour. Céline a coupé le pain. Chantal a tenu à faire un petit discours, debout, son verre à la main. Elle a parlé du quatre-quarts qu’on lui avait mangé, de son mari, du nom de son petit-fils. Elle n’a pas parlé de mon fils.
« Santé », a dit Gérard. Il a levé son verre à la hauteur de ses yeux. Il a bu, il a toussé, il a ri.
J’avais le gilet sur le dos. Les coudes sont usés. Je ne l’ai pas jeté.
Sur le frigo, entre l’aimant en forme de pomme et la liste de courses, il y a une enveloppe. Blanche, timbrée, mon adresse écrite à la main. Un cachet de la maison d’arrêt, une date, le 26 octobre. Elle est arrivée mardi.
Elle n’est pas ouverte.
Personne n’en a parlé pendant le repas. Céline y a jeté un œil deux fois. Pendant qu’on lavait les assiettes, elle s’est approchée de moi, un torchon sur l’épaule.
« Vous allez l’ouvrir ? »
« Vous avez le temps », a-t-elle ajouté.
« Je sais, ma belle. Mais je ne sais pas si je l’ouvrirai. »
Elle a hoché la tête. Elle n’a rien ajouté. Elle a séché un verre, puis un autre.
À dix heures, ils sont partis, les uns après les autres. Gérard a descendu l’escalier avec Ludovic dans son dos, parce qu’il préférait ça à l’ascenseur. Chantal a laissé la boîte en fer sur la table, avec dedans les restes de bolognaise sous un film.
Demain, à onze heures cinquante, un avion partira pour Lisbonne. Deux sièges resteront vides. Je n’ai pas envie d’y penser.
J’ai rincé la dernière assiette. J’ai séché la soucoupe. J’ai pris le carnet sur le buffet, et le stylo bille de l’hôpital que Nadine m’avait laissé.
J’ai écrit la première ligne de la page :
1er novembre. Bolognaise pour sept. Soucoupe : 0,50 €. Ascenseur : marche.

