Je n’avais jamais regardé la fumée des cheminées avec autant d’attention.
Ce matin-là, elle me faisait peur.
Carl se tenait près de moi, devant notre cabane, les yeux tournés vers les maisons dispersées dans la vallée.
L’air était si froid que respirer profondément me faisait mal.
La neige montait presque jusqu’aux endroits où nous avions l’habitude de marcher.
Les chemins avaient disparu.
Les clôtures aussi.
Il ne restait que les arbres, les toits et ces longues colonnes sombres qui s’élevaient dans le ciel bleu.
J’avais regardé celle de Silas Croft.
Elle était épaisse.
Bien plus épaisse que celle de notre cheminée.
Je savais ce que cela voulait dire.
Silas alimentait son foyer sans relâche.
Il essayait de chauffer sa maison avec tout le bois dont il disposait.
Et il n’était pas le seul.
Plus loin, d’autres cheminées rejetaient la même fumée.
Certains voisins avaient probablement passé la nuit à entretenir leurs feux.
J’imaginais leurs mains rougies par le froid.
Les couvertures rapprochées des cheminées.
Les enfants réveillés parce qu’ils n’arrivaient pas à se réchauffer.
Ce n’était pas difficile à imaginer.
Quelques semaines plus tôt, j’avais observé mes propres enfants se rapprocher du foyer dès que les flammes diminuaient.
Je connaissais cette sensation.
On ajoutait une bûche.
La pièce se réchauffait un peu.
Puis une autre.
Et une autre encore.
Mais la chaleur ne restait jamais aussi longtemps qu’on l’espérait.
Carl avait remonté le col de son manteau.
« Ils brûlent beaucoup de bois », avait-il dit.
J’avais hoché la tête.
« Beaucoup trop pour que leurs réserves durent longtemps. »
Il avait regardé vers la forêt.
Les arbres semblaient immobiles.
Sous la neige, il aurait été difficile d’atteindre les endroits où les familles coupaient habituellement leur bois.
Et même si elles y parvenaient, transporter des bûches dans de telles conditions représentait un danger.
Je savais que Carl y pensait aussi.
Il connaissait la quantité de travail nécessaire pour préparer une seule pile de bois.
Il avait passé une grande partie de l’automne à le faire.
« Peut-être que le froid va diminuer », avait-il murmuré.
Je l’espérais.
Mais je n’avais aucune raison de le croire.
Le ciel était toujours aussi clair.
Et le thermomètre était descendu vers trente degrés sous zéro.
Je m’étais frotté les mains.
Mes doigts perdaient déjà leur sensibilité malgré mes vêtements.
Carl avait tourné la tête vers moi.
« Rentrons. »
Je l’avais suivi.
Lorsque la porte s’était refermée, j’avais immédiatement senti la différence.
L’air intérieur était calme.
La température restait supportable.
Le feu ne rugissait pas.
Il brûlait doucement, avec une intensité qui m’aurait semblé insuffisante avant mes travaux.
J’avais regardé les murs gris.
Ils n’avaient rien de particulièrement beau.
Mais ils faisaient maintenant partie de notre sécurité.
Je ne pouvais plus les regarder autrement.
Leisel était installée à la table.
Elle lisait tranquillement, les épaules détendues.
Jacob jouait près du foyer.
Il était assis sur le plancher.
Avant les travaux, j’aurais immédiatement voulu lui mettre une couverture supplémentaire.
Ce matin-là, il ne semblait pas avoir froid.
Carl avait retiré son manteau.
Puis il avait regardé la cheminée.
Je voyais encore son étonnement.
Même après plusieurs nuits, il avait du mal à croire que nous n’avions pas besoin d’entretenir un feu aussi puissant que nos voisins.
« Je pensais connaître cette maison », avait-il dit.
Je m’étais tournée vers lui.
« Tu la connais. »
Il avait posé une main sur le mur.
« Pas autant que je le croyais. »
Je n’avais pas répondu immédiatement.
Pendant des semaines, j’avais eu peur qu’il considère mon travail comme une critique du sien.
Maintenant, il comprenait que nous avions simplement utilisé deux connaissances différentes.
Lui savait construire une structure solide.
Moi, je savais préparer un enduit et réduire les passages d’air.
Aucun de ces savoirs n’effaçait l’autre.
Je l’avais compris depuis longtemps.
Mais il avait fallu que le froid arrive pour que Carl le voie clairement.
Je m’étais approchée de la table.
Leisel avait levé les yeux de sa lecture.
« Papa, tu as encore froid ? »
Carl avait souri.
« Non. »
Elle avait regardé son manteau posé près de la porte.
« Tu ne le gardes plus dans la maison. »
« Je n'en ai pas besoin aujourd'hui. »
Jacob avait relevé la tête.
« Moi non plus. »
Nous avions tous souri.
Ce petit moment aurait dû suffire à me rendre heureuse.
Nos enfants étaient au chaud.
Nous avions du bois.
Notre maison résistait.
Et les murs ne montraient aucun signe de détérioration inquiétante.
Mais je continuais à penser aux autres familles.
Je revoyais les colonnes de fumée.
Je pensais à leurs réserves.
Au froid qui augmentait.
À ces maisons où l’air passait encore entre les rondins.
Je ne voulais pas me réjouir trop vite.
Dans une vallée comme la nôtre, personne ne traversait un hiver complètement seul.
Nous dépendions les uns des autres.
Les hommes s’entraidaient pour construire.
Les familles échangeaient parfois des fournitures.
Et lorsque le temps devenait dangereux, chacun savait qu’il pouvait avoir besoin d’un voisin.
Seulement, cette tempête avait changé les choses.
Les distances habituelles semblaient maintenant immenses.
Un trajet facile en automne pouvait devenir presque impossible.
Je m’étais demandé si Silas avait suffisamment de bois.
Puis j’avais eu honte de cette pensée.
Quelques semaines auparavant, il avait fait rire le village en donnant un surnom ridicule à notre maison.
Il avait parlé de moi comme d’une femme incapable de comprendre une construction convenable.
Ses plaisanteries avaient atteint Leisel.
Et je n’avais pas oublié son visage lorsqu’elle m’avait demandé pourquoi tout le monde riait.
Une partie de moi aurait voulu que Silas découvre simplement qu’il s’était trompé.
Je voulais qu’il voie notre cheminée.
Notre petit feu.
Nos enfants qui ne tremblaient pas.
Je voulais qu’il comprenne.
Mais je n’avais jamais souhaité qu’il souffre.
Encore moins que ses enfants souffrent.
Je m’étais approchée de la fenêtre.
La fumée montait toujours de sa maison.
Je l’avais observée jusqu’à ce que Carl me rejoigne.
« Tu t'inquiètes ? »
« Oui. »
Il avait suivi mon regard.
« Pour eux ? »
J’avais hoché la tête.
Carl n’avait rien ajouté.
Il savait pourquoi.
Nous avions assez de problèmes sans souhaiter le malheur de qui que ce soit.
La journée s’était écoulée lentement.
La lumière extérieure était éclatante, mais elle ne semblait apporter aucune chaleur.
Lorsque j’ouvrais brièvement la porte, l’air glacé pénétrait immédiatement.
Je la refermais aussi vite que possible.
Les enfants restaient occupés près du foyer.
Je vérifiais les murs presque par habitude.
Je passais parfois la main sur les endroits que j’avais eu tant de mal à terminer.
Je me souvenais des ampoules.
Du crin mélangé dans l’argile.
Des seaux de cendres.
Du visage d’Euan lorsqu’il avait découvert la première paroi grise.
À cette époque, je m’étais demandé si j’étais en train de commettre une erreur.
Maintenant, je savais au moins une chose.
Les courants d’air avaient diminué.
La maison conservait mieux sa chaleur.
Et nous utilisions moins de bois pour maintenir une température confortable.
Je ne pouvais pas expliquer chaque différence avec une précision parfaite.
Mais je pouvais constater le résultat.
Je voyais Carl faire les mêmes observations.
Il approchait parfois du foyer.
Il examinait la quantité de bois.
Puis il regardait les enfants.
Il ne disait rien.
Mais son silence n’était plus celui des soirées où Thomas avait remis son travail en question.
C’était un silence étonné.
Presque reconnaissant.
Le soir, nous avions pris notre repas autour de la table.
Leisel avait laissé son livre à côté d’elle.
Jacob racontait quelque chose qu’il avait imaginé pendant ses jeux.
Je l’écoutais d’une oreille.
L’autre restait attentive au vent.
Il ne soufflait pas particulièrement fort.
Pourtant, la forêt produisait parfois des craquements violents.
Chaque bruit nous faisait lever la tête.
Les enfants commençaient à s’y habituer.
Moi, non.
Je savais que ces arbres se fendaient sous l’effet du froid.
Et je ne pouvais m’empêcher de penser aux cabanes de la vallée.
Leurs murs étaient exposés au même gel.
Leurs toits portaient la même neige.
Leurs habitants ressentaient la même température extérieure.
Mais ils n’avaient pas tous une maison capable de garder suffisamment de chaleur.
Carl avait ajouté une bûche dans la cheminée.
Je l’avais regardée prendre feu.
Il n’avait pas besoin d’en mettre davantage.
C’était presque étrange.
Dans une période où chaque morceau de bois pouvait compter, nous avions la possibilité d’en économiser.
Je m’étais demandé combien de temps cela durerait.
Puis j’avais détourné les yeux.
Il ne servait à rien de me laisser envahir par des questions auxquelles je ne pouvais pas répondre.
Cette nuit-là, je m’étais réveillée plusieurs fois.
Le feu diminuait lentement.
J’écoutais la respiration des enfants.
Je regardais les coins de la pièce.
Je cherchais cette sensation familière de froid qui arrivait autrefois par le plancher.
Elle ne revenait pas comme avant.
J’avais gardé les yeux ouverts quelques minutes.
Puis j’avais fini par me rendormir.
Le lendemain, Carl était sorti de nouveau.
Je l’avais vu s’arrêter devant la porte.
Il ne bougeait plus.
J’avais posé ce que je tenais et je l’avais rejoint.
Il regardait la vallée.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
Il avait levé une main.
« Regarde. »
J’avais suivi la direction de son doigt.
Certaines cheminées fumaient encore.
Mais d’autres semblaient éteintes.
J’avais cherché une explication.
Peut-être que les habitants entretenaient un feu plus petit.
Peut-être que la fumée était difficile à distinguer dans cette lumière.
Ou peut-être que leurs réserves diminuaient dangereusement.
Je ne savais pas.
Et c’était précisément cela qui me faisait peur.
La veille, j’avais observé plusieurs colonnes sombres s’élever sans interruption.
Maintenant, certaines avaient disparu.
Carl avait serré les lèvres.
« Ça ne me plaît pas. »
Moi non plus.
Je regardais les toits silencieux.
Je connaissais les distances.
Je savais que nous ne pouvions pas simplement nous rendre partout pour vérifier si chaque famille allait bien.
La neige était trop profonde.
Le froid trop dangereux.
Je m’étais souvenue de l’automne.
Les hommes riaient au magasin.
Les enfants se moquaient des seaux de cendres.
Silas levait sa tasse.
Euan nous annonçait que le bois finirait par se détériorer.
Tout cela me paraissait désormais très éloigné.
Comme si ces semaines avaient appartenu à une autre vie.
La vallée n’avait plus besoin de plaisanteries.
Elle avait besoin de chaleur.
Nous étions rentrés.
Je m’étais occupée du feu.
Carl avait refermé la porte derrière lui.
Leisel avait levé les yeux.
Elle avait remarqué notre expression.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
J’avais hésité.
Je ne voulais pas l’effrayer.
Mais je ne voulais pas non plus lui mentir.
« Il fait très froid chez nos voisins. »
Elle avait regardé notre cheminée.
« Chez nous aussi, dehors. »
« Oui. »
Elle avait réfléchi.
« Alors pourquoi nous n'avons pas aussi froid qu'eux ? »
J’avais posé ma main contre le mur.
« Parce que notre maison garde mieux l'air chaud à l'intérieur. »
Elle avait suivi mon geste.
Ses yeux s’étaient arrêtés sur la surface grise.
« Grâce aux cendres ? »
J’avais souri doucement.
« Grâce à tout ce que nous avons mis dans les murs, et surtout parce que nous avons fermé les passages d'air. »
Leisel n’avait rien dit pendant un moment.
Puis elle avait regardé les seaux vides près de nos outils.
Elle semblait revoir les après-midi où nous les avions transportés.
Les rires des autres enfants.
Les remarques sur notre palais.
Je me demandais ce qu’elle pensait.
Enfin, elle avait simplement repris sa lecture.
Mais elle avait déplacé sa chaise un peu plus loin de la cheminée.
Ce geste m’avait émue.
Elle n’y avait probablement pas réfléchi.
Moi, je l’avais remarqué.
Dehors, le froid continuait.
Et dans la vallée, certaines cheminées demeuraient silencieuses.
Je savais que notre cabane nous protégeait mieux que je ne l’avais espéré.
Je ne savais pas encore combien de temps les autres pourraient tenir.
