PARTIE 2 – Le soir de mon arrivée, Caleb Stone m’a montré la chambre de sa femme disparue sans comprendre ce que sa fille redoutait vraiment

Le calme revint seulement après le coucher des enfants.

Je n’aurais jamais imaginé qu’une maison puisse changer aussi rapidement d’atmosphère.

Quelques heures auparavant, il y avait des cris dans la cuisine.

Des pas dans l’escalier.

Des questions interrompues.

Une petite fille qui cherchait sa couverture.

Un garçon qui refusait de laisser son jouet de bois.

Puis les portes se fermèrent.

Et j’entendis enfin le silence.

Caleb me proposa de faire le tour du ranch.

Je pris mon châle.

Nous sortîmes par la porte de la cuisine.

L’air était frais.

La lune éclairait la cour.

À une quarantaine de mètres, une grande grange se dressait dans l’obscurité.

Ses planches avaient pris une couleur grise avec les années.

Plus loin, les clôtures traversaient les pâturages.

Je distinguais quelques silhouettes de bovins.

Le reste disparaissait derrière les collines.

Caleb marcha lentement.

Il semblait chercher comment me parler sans transformer cette promenade en une nouvelle liste de tâches.

Nous passâmes près d’un petit terrain sec.

La terre y paraissait abandonnée depuis longtemps.

Quelques tiges desséchées dépassaient du sol.

« Mary cultivait cet endroit », dit-il.

Je tournai la tête.

C’était donc son prénom.

Mary.

La femme de la photographie.

La mère dont les six enfants parlaient comme si elle allait rentrer dans la cuisine d’un instant à l’autre.

Caleb désigna la terre.

« Elle plantait des légumes ici. Des haricots, des courges, des tomates. »

Il regarda la clôture.

« Il y avait aussi des fleurs. Des violettes, je crois. »

« Des iris, peut-être ? »

« C’est possible. »

Je lui souris.

« Vous ne vous intéressiez pas beaucoup à ses fleurs ? »

Il haussa les épaules.

« Les bêtes, je les connais mieux. »

Je laissai échapper un petit rire.

Son visage s’adoucit légèrement.

Puis il regarda de nouveau le jardin.

La conversation s’arrêta.

Je n’essayai pas de combler le silence.

Il y avait des souvenirs qui avaient besoin de rester tranquilles.

Nous reprîmes notre marche autour de la maison.

Caleb m’expliqua où chacun dormait.

Sa chambre se trouvait au rez-de-chaussée.

Les garçons partageaient une chambre à l’étage.

Les filles occupaient celle du fond.

Samuel dormait de l’autre côté du couloir, près de son père.

La mienne se trouvait au bout du passage.

Il s’arrêta près des marches du perron.

« Je peux installer un verrou sur votre porte. »

Je secouai la tête.

« Ce n’est pas nécessaire. »

« Je préférerais que vous puissiez fermer si vous en avez envie. »

« Je ne suis pas inquiète en votre présence. »

Il me dévisagea.

« Vous ne me connaissez presque pas. »

« Nous avons passé une heure dans la même carriole avant d'arriver ici. »

« Ce n’est pas une preuve de prudence. »

« Vous avez peut-être raison. »

Cette fois, il sourit franchement.

Son visage changea.

Il devait être plus jeune qu’il n’en avait l’air.

La fatigue lui creusait les joues.

Ses épaules restaient légèrement courbées, même lorsqu’il était immobile.

Mais son sourire me permit d’apercevoir l’homme qu’il avait peut-être été avant la mort de Mary.

Il redevint sérieux.

« Parlons de votre travail. »

Je hochai la tête.

« Je vous écoute. »

« Votre salaire sera celui dont nous avons convenu. Vous aurez votre dimanche. »

Il marqua une pause.

« Et vous me direz si vous avez besoin de quelque chose lorsque je descendrai en ville. »

« Très bien. »

« Je ne veux pas que vous vous épuisiez ici. »

Je pensai au pain brûlé.

Aux six enfants.

Au jardin délaissé.

À l’état de certains vêtements que j’avais aperçus.

« Je ferai ce que je pourrai. »

Caleb hocha la tête.

Je posai alors la question qui me préoccupait depuis notre arrivée.

« Quand les enfants refusent de m’écouter, que souhaitez-vous que je fasse ? »

Il fronça les sourcils.

« Comment ça ? »

« Ai-je le droit de leur donner des consignes ? »

« Bien sûr. »

« Et de les arrêter lorsqu’ils font des bêtises ? »

« Surtout si elles sont dangereuses. »

« Et lorsqu’ils abîment simplement une chaise ? »

Il réfléchit quelques secondes.

« Il faudra voir de quelle chaise il s’agit. »

Je ris.

Il eut de nouveau ce sourire discret.

Puis il ajouta :

« Emma risque de vous rendre les choses compliquées. »

Je regardai les fenêtres sombres.

« Je crois l’avoir compris. »

« Elle était très attachée à Mary. »

« Ses frères et sœurs aussi, j’imagine. »

« Oui. Mais elle était plus grande lorsque c’est arrivé. »

Je compris.

Samuel avait deux ans à la mort de sa mère.

Grace en avait quatre.

Leurs souvenirs avaient déjà commencé à perdre leurs contours.

Emma, elle, avait onze ans.

Elle connaissait la voix de Mary.

Ses gestes.

Ses habitudes.

La façon dont elle préparait le pain.

Les choses qu’elle disait à chacun.

Je regardai Caleb.

« Emma croit peut-être que vous voulez mettre quelqu’un à la place de Mary. »

Son visage se ferma.

« Je ne ferais jamais une chose pareille. »

« Je vous crois. »

« Je le lui ai expliqué. »

Je pris le temps de répondre.

« Elle ne l’a peut-être pas entendu comme vous le pensiez. »

Il tourna vivement la tête.

« Vous venez à peine de rencontrer ma fille. »

J’aurais pu me taire.

Après tout, j’étais son employée.

Il avait le droit de m’imposer des limites.

Mais j’avais vu le visage d’Emma lorsqu’il avait annoncé ma présence.

J’avais entendu ce qu’elle ne disait pas.

Alors je répondis calmement.

« C’est vrai. Mais je suis une femme depuis trente et un ans, et je reconnais quelqu’un qui a peur de perdre sa place. »

Caleb resta silencieux.

Je crus un instant qu’il allait regretter de m’avoir engagée.

Puis il baissa légèrement la tête.

« Je comprends ce que vous voulez dire. »

Il ne présenta pas d’excuses.

Je n’en attendais pas.

Son regard retourna vers les pâturages.

« Elle a déjà dû faire trop de choses. »

Je pensai à Emma debout devant le fourneau.

À ses bras croisés.

À la manière dont elle avait affirmé pouvoir tenir toute la maison.

Elle ne cherchait pas seulement à prouver qu’elle était capable.

Elle défendait ce qu’il lui restait.

Caleb ouvrit la porte.

La chaleur de la maison nous accueillit.

Sur la table, quelqu’un avait laissé une cuillère.

Le saladier jaune attendait toujours près du fourneau.

Je remarquai une trace de farine sur le bois.

Probablement celle du repas.

Tout avait l’air ordinaire.

Et pourtant, rien ne me semblait simple.

Caleb s’arrêta avant de rejoindre sa chambre.

« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le-moi. »

« Je le ferai. »

« Bonne nuit, Mademoiselle Merritt. »

« Bonne nuit, Monsieur Stone. »

Je gagnai ma chambre.

Elle était modeste.

Le lit était recouvert d’une couverture propre.

Ma valise attendait contre le mur.

Je retirai mon chapeau.

Puis je m’assis quelques instants sans allumer davantage la lampe.

Je repensai à notre promenade.

Mary avait eu un jardin.

Elle aimait les fleurs.

Elle savait certainement faire beaucoup de choses que j’ignorais.

Son mari connaissait l’emplacement des clôtures mieux que les fleurs qu’elle avait plantées.

Ce détail me serra le cœur.

Non parce qu’il était négligent.

Mais parce que je commençais à mesurer l’espace qu’elle avait occupé.

On ne remplaçait pas une femme en préparant des repas dans sa cuisine.

On ne remplaçait pas une mère en dormant sous le toit de ses enfants.

Je pouvais nourrir cette famille.

Ranger les chambres.

Raccommoder les chemises.

Je pouvais peut-être même réparer le cheval de Samuel.

Mais je n’avais aucun moyen de leur rendre Mary.

Je n’en aurais jamais.

Je me couchai avec cette pensée.

Et pour la première fois depuis que j’avais accepté le poste, je compris que la vraie difficulté ne serait pas de travailler pour Caleb Stone.

Ce serait de faire comprendre à ses enfants que je pouvais rester sans prendre ce qui appartenait encore à leur mère.


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