PARTIE 6 – Le prince est revenu avec des dossiers secrets sur mon embauche, et j’ai découvert que le roi surveillait ma mère depuis des années

Je n'avais aucune envie de voir Victor.

Pas après ce qu'il m'avait fait pendant deux ans.

Pas après la scène du cristal.

Et certainement pas au moment où je venais d'apprendre que ma mère avait appartenu à la famille royale.

Il se tenait dans l'embrasure de la porte.

Sa cravate était desserrée.

Ses cheveux blonds n'avaient plus leur aspect habituel.

Il semblait fatigué.

Je n'avais jamais vu Victor aussi peu soucieux de son apparence.

Cela aurait pu me faire sourire.

Mais je n'avais pas la force de trouver quoi que ce soit amusant.

Je me suis levée.

« Pourquoi êtes-vous venu ? »

Ma voix était sèche.

Je ne cherchais pas à être polie.

Je ne voyais plus l'intérêt de faire semblant.

Victor m'a regardée.

Pendant un instant, son expression a changé.

Il semblait comprendre que je n'allais pas l'accueillir avec les égards habituels.

« Je comprends votre réaction. »

J'ai croisé les bras.

« Vous ne comprenez probablement qu'une petite partie de ce que je ressens. »

Il a baissé les yeux.

« C'est possible. »

Je n'attendais pas cette réponse.

J'avais imaginé qu'il se mettrait en colère.

Qu'il me rappellerait son rang.

Qu'il me demanderait de mesurer mes paroles.

Mais il ne l'a pas fait.

Madeleine s'est approchée de son fils.

« Victor, qu'est-ce qui se passe ? »

Il a soulevé le dossier.

« Père a réuni le Conseil privé en urgence. »

La reine s'est immobilisée.

Je me suis tournée vers elle.

Je connaissais mal le fonctionnement de ces réunions.

Mais je comprenais qu'elles pouvaient décider de la manière dont la famille royale allait réagir.

Victor a continué.

« Ils préparent une explication officielle concernant la Main de Cristal. »

J'ai senti mon ventre se contracter.

Je savais déjà ce qu'il allait dire.

Je l'avais pressenti depuis que Gabriel avait tenté de récupérer le bracelet.

« Ils vont prétendre que le cristal n'a pas fonctionné correctement », ai-je murmuré.

Victor m'a regardée.

« C'est leur position actuelle. »

Madeleine s'est raidie.

« Sur quoi s'appuient-ils ? »

« Ils parlent d'une possible manipulation de son ancien mécanisme d'identification. »

J'ai laissé échapper un rire bref.

Sans joie.

Un mécanisme défectueux.

Une manipulation.

Une explication commode.

Je pensais aux trois cents personnes qui avaient vu la lumière émeraude.

Je pensais à la déclaration royale.

Au bracelet.

À mon nom.

Et maintenant, tout cela pouvait être réduit à un incident technique.

« Et qui vont-ils accuser d'avoir touché au mécanisme ? »

Victor n'a pas répondu immédiatement.

Ce silence m'a suffi.

J'ai reculé.

« Moi. »

Il n'a pas essayé de nier.

Je l'ai fixé.

« Bien sûr. »

Madeleine a posé une main sur la table.

« Nous n'avons pas de preuve qu'une telle accusation puisse être soutenue. »

« Cela les a rarement empêchés de parler », ai-je répondu.

Je pensais à Claire.

À la manière dont une accusation avait fini par détruire sa réputation.

Je commençais à reconnaître le danger.

On n'avait pas besoin de convaincre tout le monde immédiatement.

Il suffisait d'introduire le doute.

Puis de répéter une version assez longtemps pour que les témoins commencent à hésiter.

Victor a posé le dossier sur la table.

« Il y a autre chose. »

Je ne voulais plus entendre de nouvelles révélations.

Mais je me suis approchée.

Je savais que je ne pouvais pas me permettre de détourner les yeux.

Victor a ouvert le dossier.

À l'intérieur se trouvaient des copies de registres d'entretien du palais.

Des consignes de sécurité.

Et plusieurs documents administratifs.

J'ai remarqué un mémorandum.

Mon nom figurait dans son intitulé.

Sofia Bennett.

Je l'ai pris.

Je n'avais pas besoin d'en lire beaucoup pour comprendre que le document me concernait directement.

Il s'agissait d'un examen particulier de mon dossier d'employée.

La date remontait à dix-huit mois.

J'ai regardé Victor.

« Ils ont enquêté sur moi ? »

Il a hoché la tête.

Je me souvenais parfaitement de mon recrutement.

J'avais déposé ma candidature au palais.

J'avais attendu une réponse.

Le service du personnel m'avait laissé entendre que mon dossier risquait d'être rejeté.

Puis j'avais finalement obtenu mon poste.

J'avais considéré cela comme une chance.

Je m'étais dit que ma persévérance avait porté ses fruits.

Et maintenant, un document officiel remettait cette conviction en question.

« Pourquoi ? »

Victor a pointé une annotation.

Elle était manuscrite.

Quelques mots seulement.

Garder la candidate.

Maintenir la surveillance.

En dessous figurait une signature.

Gabriel.

J'ai regardé cette signature plusieurs secondes.

Je reconnaissais le nom du roi.

Je reconnaissais l'autorité qu'il représentait.

Mais je ne comprenais pas pourquoi il s'était personnellement intéressé au recrutement d'une simple employée des cuisines.

« Votre père a autorisé mon embauche ? »

« Oui. »

Je me suis appuyée contre la table.

« On m'avait dit qu'ils hésitaient à m'accepter. »

« C'était vrai. »

Victor a repris le document.

« L'intervention de Père a changé leur décision. »

Je n'ai rien dit.

Pendant deux ans, j'avais cru être entrée au palais par mes propres moyens.

J'avais pensé avoir réussi à trouver une place dans un environnement où personne ne m'attendait.

Mais Gabriel connaissait mon identité.

Il savait qui j'étais.

Et il avait voulu que je reste au palais.

Cette pensée me donnait la nausée.

« Il m'a laissée entrer parce qu'il voulait me surveiller. »

Victor n'a pas contesté cette conclusion.

Je me suis souvenue du prince lorsqu'il se moquait de moi.

De son rire devant le plateau tombé.

De l'escalier qu'il m'avait ordonné de nettoyer.

Je pensais avoir été une domestique parmi d'autres.

Mais peut-être que ma présence avait été remarquée bien avant que je comprenne pourquoi.

Je n'aimais pas cette idée.

Elle donnait une autre signification à deux années de ma vie.

Madeleine a pris le mémorandum.

Son visage est devenu plus pâle.

« Gabriel a vraiment signé cela ? »

Victor lui a montré l'annotation.

La reine n'a pas répondu.

J'ai regardé les autres documents.

Je ne voulais pas les toucher.

Mais je ne pouvais pas m'arrêter.

Il y avait également un dossier concernant ma mère.

Claire Bennett.

Des rapports médicaux.

Des déplacements.

Des opérations bancaires.

Des photographies.

J'en ai saisi une.

Elle montrait ma mère quittant une petite clinique.

Une autre la montrait entrant dans l'hôpital où elle avait fini ses jours.

Je connaissais cet endroit.

Je connaissais les couloirs.

Je connaissais le lit étroit dans lequel elle m'avait parlé pour la dernière fois.

Et quelqu'un l'avait photographiée.

Sans que je le sache.

Sans qu'elle puisse vivre ces derniers mois à l'abri des regards du palais.

Je me suis sentie malade.

J'ai regardé le rapport.

Une consigne figurait au bas de la page.

Ne pas établir de contact, sauf si la personne surveillée tente de révéler des informations.

Je l'ai relue.

Puis encore une fois.

Je comprenais chaque mot.

Mais mon esprit refusait de les accepter ensemble.

Ma mère mourait.

Et des gens surveillaient ses déplacements.

Ils ne s'intéressaient pas à sa souffrance.

Ils attendaient de voir si elle allait parler.

J'ai posé le papier.

Mes doigts tremblaient.

« Ils l'ont espionnée jusqu'à la fin. »

Personne n'a répondu.

Je me suis tournée vers Victor.

« Vous le saviez ? »

Il a secoué la tête.

« Non. »

J'ai senti ma colère remonter immédiatement.

« Vous ne saviez jamais rien. »

Il a baissé les yeux.

Je n'ai pas arrêté.

« Vous étiez le prince. Vous aviez tout le palais autour de vous. »

Je respirais trop vite.

« Votre père disait qu'une personne était dangereuse, et cela vous suffisait. »

Victor est resté immobile.

« Vous voyiez une servante, et vous décidiez qu'elle ne méritait aucun respect. »

Ma voix s'est cassée.

Mais j'ai continué.

« Vous m'avez humiliée parce que personne ne pouvait vous en empêcher. »

Il m'a regardée.

Je m'attendais encore à une protestation.

Une excuse maladroite.

Une manière de me faire comprendre que je dépassais les limites.

Mais Victor a simplement répondu :

« Oui. »

Je me suis tue.

Il a laissé passer quelques secondes.

« On m'a élevé en me répétant que les gens s'approchaient de moi pour obtenir quelque chose. »

Je ne bougeais plus.

« On m'a appris à me méfier des sourires. À croire que la gentillesse rendait faible. »

Il a pris une inspiration.

« Cela n'excuse rien. »

Je l'ai regardé.

C'était la première fois qu'il reconnaissait aussi clairement ce qu'il m'avait fait.

Pas devant une réception.

Pas pour impressionner quelqu'un.

Il semblait simplement accepter que j'avais raison.

Je ne savais pas quoi répondre.

Il a poursuivi.

« Je ne peux pas revenir sur ces deux années. »

Sa voix était basse.

« Mais je peux refuser de participer à ce qu'ils veulent vous faire maintenant. »

Je n'ai pas souri.

Je n'ai pas remercié.

Je n'allais pas effacer deux années de souffrance en quelques minutes.

Mais je lui ai laissé continuer.

Il avait apporté des documents.

Des preuves.

Et cela comptait davantage que ses paroles.

Victor a sorti une autre feuille.

Elle contenait une liste de transferts financiers confidentiels.

Plusieurs montants.

Plusieurs dates.

Un nom revenait constamment.

Adrian Vale.

Je l'ai lu.

Puis j'ai regardé Victor.

« Qui est cet homme ? »

Madeleine s'est figée.

Je l'ai remarqué immédiatement.

Le nom semblait avoir réveillé quelque chose chez elle.

Victor aussi l'avait vu.

« Mère ? »

La reine fixait le document.

Son visage avait perdu ses couleurs.

Elle a fini par parler.

« Adrian Vale travaillait auprès de votre grand-père. »

Je l'ai regardée.

« Dans quelle fonction ? »

« Il était son secrétaire particulier. »

Le grand-père de Victor.

Le roi Alexander.

L'homme dont la signature figurait sur la déclaration royale.

Je commençais à voir son nom apparaître partout dans cette histoire.

« Pourquoi personne n'a parlé de lui ? »

Madeleine a fermé les yeux un instant.

« Il a disparu à l'époque où Claire a été accusée de trahison. »

Je me suis sentie glacée.

Ma mère.

Encore elle.

Chaque fois que je croyais comprendre une partie de son passé, un nouveau nom apparaissait.

Un homme qui travaillait pour le roi Alexander.

Un homme qui avait disparu au moment où Claire avait été accusée.

Et dont le nom figurait maintenant sur des transferts financiers secrets.

Victor a ouvert une autre page.

« Il n'a pas disparu pour toujours. »

La reine l'a regardé.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Il est vivant. »

Je n'ai pas bougé.

Victor a posé le document devant nous.

Il montrait un paiement récent.

Une somme importante.

Versée à une société de sécurité privée appartenant à Adrian Vale.

Le transfert avait été effectué trois jours auparavant.

Trois jours.

Pas vingt ans.

Pas à l'époque de l'accusation.

Trois jours avant cette nuit.

Et l'argent provenait d'un compte contrôlé par l'administration de la Maison royale.

J'ai regardé Madeleine.

« Gabriel a fait appel à lui. »

Elle a porté une main à sa bouche.

Je pensais à ma mère.

À ses déplacements surveillés.

Au recrutement contrôlé par le roi.

À la lumière émeraude.

Et à cet homme qui semblait être revenu au moment où le passé remontait à la surface.

Madeleine a murmuré quelques mots.

« Alors ils recommencent. »

Je me suis tournée vers elle.

« Qui recommence quoi ? »

Elle n'a pas eu le temps de répondre.

Les lumières du salon ont vacillé.

Une fois.

Puis une deuxième.

Victor a levé la tête.

J'ai instinctivement serré le bracelet contre moi.

Et toutes les lumières se sont éteintes.

Le palais est devenu noir.

J'ai entendu un bruit de verre brisé au loin.

Puis un cri de femme dans le couloir.

Victor s'est précipité vers moi.

Il m'a attrapée par le bras.

« Éloignez-vous des fenêtres ! »

Je n'ai pas compris immédiatement.

Puis j'ai aperçu un petit point rouge sur le mur derrière moi.

Il avançait lentement.

Et sa trajectoire se rapprochait de ma poitrine.


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