PARTIE 3 – Harry exigeait le départ de Mara sans pouvoir expliquer sa peur, tandis que notre maison devenait le théâtre de silences inquiétants

Harry m’a demandé de renvoyer Mara pendant un dîner qui avait pourtant commencé paisiblement. Les jumelles étaient couchées, la cuisine était rangée et nous avions enfin quelques minutes pour parler sans être interrompus. J’avais préparé un repas simple. Il avait mangé presque en silence avant de poser sa fourchette avec une précision étrange. Lorsqu’il a prononcé mon prénom, j’ai immédiatement reconnu le ton qu’il prenait avant une décision qu’il considérait comme déjà arrêtée. Il voulait que notre baby-sitter quitte son emploi. Il ne parlait ni d’un avertissement ni d’une période d’essai supplémentaire. Il voulait son départ.

Pendant quelques secondes, je suis restée à le regarder, persuadée d’avoir mal compris. Mara travaillait chez nous depuis peu, mais tout indiquait que nous avions trouvé la personne dont les jumelles avaient besoin. Elles riaient davantage. Leurs journées étaient mieux organisées. Je pouvais enfin terminer mon travail sans craindre constamment une urgence à la maison. Harry connaissait ces améliorations. Il avait lui-même constaté que les filles se couchaient plus facilement et se disputaient moins. Pourquoi souhaitait-il mettre fin à une situation qui fonctionnait aussi bien ?

Je lui ai demandé ce qu’il reprochait précisément à Mara. Il a cité son manque d’expérience, son âge et une certaine désinvolture. Je lui ai rappelé qu’elle n’avait jamais laissé les filles sans surveillance, qu’elle suivait nos consignes et qu’elle était toujours ponctuelle depuis son premier jour de travail. Harry a insisté sur son retard initial, puis sur le verre oublié et la chanson qui lui avait déplu. J’ai attendu qu’il mentionne un incident plus sérieux. Il n’en avait aucun à me présenter.

« Tu ne peux pas demander le renvoi de quelqu’un uniquement parce qu’elle ne te plaît pas », lui ai-je répondu. Il a froncé les sourcils, contrarié par cette formulation. Il prétendait qu’il se montrait prudent et que je refusais de voir les risques. Je lui ai proposé de revoir ensemble les règles de la garde si certaines choses l’inquiétaient réellement. Il a écarté ma proposition. Selon lui, le problème était Mara elle-même. Il ne cherchait aucune solution qui lui permette de continuer à travailler chez nous.

Son obstination m’a profondément agacée. Harry avait toujours participé aux décisions concernant les filles, et je respectais son avis. Mais nous n’avions jamais considéré que l’un de nous pouvait imposer seul un choix aussi important. Je lui ai expliqué que je n’allais pas priver les jumelles d’une présence rassurante sans motif sérieux. Il a soutenu mon regard pendant un long moment. Puis ses traits se sont durcis, non pas sous l’effet d’une colère explosive, mais comme s’il venait de comprendre qu’il ne parviendrait pas à me convaincre.

Il s’est levé sans terminer son repas. Sa chaise a raclé le sol, et il a quitté la cuisine en emportant son verre. Je suis restée devant mon assiette, les mains posées de chaque côté. J’avais envie de le suivre et d’exiger une explication. Pourtant, je connaissais sa manière de se refermer lorsqu’il était contrarié. Insister immédiatement ne ferait qu’aggraver la dispute. Je me suis levée pour débarrasser la table, incapable de chasser la sensation désagréable qu’il ne m’avait pas tout dit.

Le lendemain matin, Harry était déjà habillé lorsque je suis descendue. Il avait préparé les bols des filles et coupé quelques fruits. Il semblait vouloir montrer que rien n’avait changé. Pourtant, lorsque j’ai évoqué les horaires de Mara pour les jours suivants, il a évité mon regard. Il n’a pas renouvelé sa demande devant les enfants. J’en ai éprouvé un certain soulagement. Nous pouvions être en désaccord, mais je tenais à ce que Lily et June ne se sentent pas responsables de nos tensions.

Les jumelles ont rapidement compris qu’une dispute avait eu lieu. Lily observait tour à tour son père et moi pendant le petit déjeuner. June parlait plus doucement que d’habitude. Harry a fait un effort visible pour les amuser, inventant une histoire à propos d’une fraise qui refusait d’être mangée. Elles ont ri. Je l’ai regardé avec un mélange de tendresse et d’exaspération. Cet homme savait trouver les mots pour rassurer ses enfants. Pourquoi semblait-il incapable de me parler franchement ?

Lorsque Mara est arrivée, Harry a pris sa mallette presque immédiatement. La jeune fille lui a adressé un bonjour poli. Il lui a répondu d’un signe de tête sans s’arrêter. J’ai observé Mara pendant qu’elle retirait son manteau. Elle avait suivi son départ des yeux et semblait soulagée lorsque la porte s’était refermée. J’ai commencé à me demander si quelque chose avait eu lieu entre eux en mon absence. Peut-être Harry lui avait-il fait une remarque que ni l’un ni l’autre ne voulait me rapporter.

J’ai attendu que les jumelles soient occupées pour aborder la question. Mara rangeait des crayons dans une boîte lorsqu’elle m’a entendue prononcer son prénom. Je lui ai demandé si tout se passait bien avec Harry. Ses doigts se sont immobilisés autour d’un crayon bleu. Elle m’a répondu qu’ils avaient rarement l’occasion de discuter. Je lui ai demandé si elle avait été mal à l’aise en sa présence. Elle a hésité, puis affirmé qu’il ne lui avait jamais directement reproché quoi que ce soit.

Je l’ai observée attentivement. Elle semblait choisir chaque mot avec précaution. Ses réponses n’étaient pas mensongères de manière évidente, mais elles ne dissipaient pas mes soupçons. Je lui ai rappelé qu’elle pouvait me parler si un problème survenait. Mara a acquiescé. Puis elle m’a demandé, d’une voix plus fragile, si j’étais satisfaite de son travail. J’ai été surprise par la gravité de cette question. Je lui ai assuré que je l’étais, et que les filles étaient heureuses avec elle.

Elle a baissé la tête si rapidement que j’ai cru voir des larmes dans ses yeux. Elle m’a remerciée, puis a repris le rangement des crayons. J’ai voulu lui demander ce qui la bouleversait autant. Mais June est entrée dans la pièce à cet instant, réclamant de l’aide pour retrouver une poupée. Mara s’est levée et l’a suivie. La conversation était terminée. J’ai conservé le souvenir de ses doigts crispés autour du crayon bleu et de sa gratitude presque douloureuse.

Les jours suivants, j’ai remarqué plusieurs changements dans les habitudes d’Harry. La porte de son bureau, autrefois laissée ouverte pendant la journée, était désormais verrouillée lorsqu’il s’absentait. Au début, je n’y ai pas accordé d’importance. Il conservait parfois des documents professionnels confidentiels, et les filles étaient à un âge où elles ouvraient volontiers les tiroirs. Pourtant, cette précaution nouvelle coïncidait exactement avec l’arrivée de Mara. Je trouvais la coïncidence étrange.

Son téléphone avait également changé de place. Harry le posait habituellement sur la table, près de ses clés. Désormais, il le gardait dans sa poche ou le déposait face contre le meuble. Lorsqu’un appel arrivait, il consultait l’écran avant de répondre. Parfois, il quittait la pièce pour parler plus tranquillement. Je ne l’avais jamais considéré comme un homme obligé de me montrer chacun de ses messages. Nous avions toujours eu une certaine indépendance. Ce n’était donc pas un appareil retourné qui m’inquiétait, mais l’ensemble de ses nouvelles précautions.

Un soir, alors que nous regardions la télévision, son téléphone s’est mis à vibrer sur la table basse. Harry l’a saisi presque avant le premier signal. J’ai tourné la tête par réflexe. Il a caché l’écran contre sa poitrine, puis s’est levé en disant qu’il devait répondre à un appel professionnel. Je l’ai regardé gagner le couloir. Sa conversation a duré moins d’une minute. Lorsqu’il est revenu, je lui ai demandé si tout allait bien. Il a répondu par l’affirmative et s’est réinstallé sans un mot.

J’ai voulu croire que le travail l’accaparait davantage que d’habitude. Mais cette hypothèse n’expliquait pas son attitude envers Mara. Dès qu’elle apparaissait dans une pièce, il trouvait un prétexte pour partir. S’il était dans la cuisine lorsqu’elle arrivait avec les jumelles, il décidait soudain d’aller chercher un document à l’étage. S’il la croisait dans le couloir, il passait près d’elle sans prolonger le regard. Elle réagissait toujours par la même réserve tendue, comme si elle s’attendait à cette fuite.

Cette manière de l’éviter aurait pu être interprétée comme de l’hostilité. Pourtant, je n’avais jamais vu Harry lui adresser un regard véritablement méprisant. À plusieurs reprises, je l’avais surpris en train de l’observer lorsqu’elle ne le remarquait pas. Son expression changeait alors, se chargeant d’une émotion que je ne savais pas nommer. Il semblait vouloir dire quelque chose et se retenait au dernier moment. Cette contradiction me troublait. Pourquoi chercher à éloigner une personne qu’il ne pouvait s’empêcher de regarder ?

Un après-midi, Mara avait aidé June à ranger ses affaires de dessin. La petite lui avait demandé si elle serait encore là la semaine suivante. J’étais dans le salon et j’avais entendu la réponse de la jeune fille. Elle avait affirmé qu’elle l’espérait de tout son cœur. June avait voulu savoir pourquoi elle ne pouvait pas simplement promettre. Mara lui avait expliqué que les adultes devaient parfois prendre des décisions compliquées. Je m’étais arrêtée de ranger les coussins, frappée par la tristesse de sa voix.

Lorsque June avait quitté la pièce, j’avais demandé à Mara si elle envisageait de changer de travail. Elle avait immédiatement répondu que non. Elle voulait rester, si je le souhaitais. Sa réaction avait été si rapide que j’avais compris qu’elle redoutait une décision venant de notre famille plutôt qu’un départ choisi. J’avais alors pensé à la demande de Harry. Avait-il essayé de la convaincre de partir de son côté ? Cette possibilité me déplaisait profondément. J’ai décidé de lui poser directement la question le soir même.

Harry est rentré tard. Il a salué les filles, s’est lavé les mains et s’est installé à table comme d’habitude. J’ai attendu qu’elles soient couchées avant de lui parler. Je lui ai demandé s’il avait eu une conversation avec Mara concernant son emploi. Il a levé les yeux vers moi et répondu que non. J’ai insisté, précisant qu’elle semblait inquiète à l’idée de perdre son poste. Il a déclaré qu’une jeune personne de dix-huit ans pouvait facilement manquer de confiance en elle.

Sa réponse m’a laissée insatisfaite. Je lui ai expliqué que je ne tolérerais pas qu’il tente de pousser Mara vers la sortie sans m’en parler. Harry a posé ses mains à plat sur la table. Il a répondu qu’il n’avait rien fait de tel. Puis il a ajouté qu’il avait parfaitement le droit de donner son avis sur les personnes qui entraient chez nous. Je lui ai accordé ce point, mais j’ai répété que son avis devait reposer sur quelque chose de concret.

Il m’a regardée pendant plusieurs secondes, puis a demandé pourquoi je défendais autant une jeune fille que nous connaissions à peine. Cette question m’a étonnée par son injustice. Je ne défendais pas Mara aveuglément. Je défendais une employée qui accomplissait correctement son travail et qui semblait faire beaucoup de bien à nos enfants. Je lui ai répondu que je ferais exactement la même chose pour n’importe quelle personne placée dans une situation comparable. Il a détourné les yeux sans commenter.

Après cette conversation, le climat de notre maison est devenu plus étrange encore. Avec les filles, Harry restait affectueux. Il continuait de les accompagner dans leurs jeux et leur lisait des histoires avant le coucher. Avec moi, il maintenait les gestes ordinaires de notre mariage, mais quelque chose manquait dans nos échanges. Il répondait à mes questions pratiques. Il évitait celles qui exigeaient une véritable confidence. Nous vivions côte à côte, séparés par un sujet qu’il refusait de nommer.

Je ne souhaitais pas me transformer en personne soupçonneuse. Je n’avais jamais fouillé les affaires de mon mari. Je respectais son besoin de tranquillité après le travail, tout comme il respectait normalement mes moments de solitude. Pourtant, je commençais à observer involontairement ses déplacements et ses expressions. Lorsqu’il montait vers son bureau, je remarquais le bruit de la serrure. Lorsqu’il recevait un appel, je cherchais à comprendre pourquoi son visage se fermait. Je détestais cette nouvelle habitude, qui me donnait l’impression de ne plus être chez moi.

Le vendredi, Lily a voulu offrir à son père un dessin réalisé avec l’aide de Mara. Elle avait représenté notre maison, le jardin et plusieurs personnages maladroitement alignés. Harry s’est penché pour examiner la feuille. Il a félicité sa fille et lui a demandé qui figurait sur le dessin. Lily a montré les silhouettes une à une. Elle a désigné sa sœur, moi, leur père, puis Mara. Elle avait placé la jeune fille près d’elles, avec un sourire immense et une robe colorée.

J’ai vu Harry se figer au moment où Lily a prononcé le prénom de Mara. Il a contemplé longuement le dessin. Sa main, qui tenait la feuille, s’est légèrement contractée. Lily attendait son approbation avec une impatience innocente. Il a fini par lui dire qu’elle avait fait du très bon travail, puis lui a rendu son œuvre. Mais lorsque la petite est partie la montrer à June, il est resté immobile près du canapé, les yeux baissés vers le sol.

Je lui ai demandé pourquoi cette image l’avait autant troublé. Harry a relevé la tête brusquement. Il a prétendu ne pas comprendre ma question. Je lui ai fait remarquer qu’il avait semblé bouleversé. Il a répondu qu’il était simplement surpris de voir Mara représentée parmi nous. J’ai essayé de sourire en lui rappelant que les enfants dessinaient volontiers les personnes qu’elles aimaient. Il a murmuré quelque chose à propos des liens qui se formaient trop vite, puis il s’est éloigné.

Ce soir-là, je suis restée longtemps éveillée. Harry dormait à côté de moi, ou semblait dormir. Je repensais au dessin de Lily, à la peur visible de Mara lorsqu’elle imaginait perdre son emploi et au regard de mon mari chaque fois qu’il l’apercevait. Je ne disposais d’aucune preuve qu’il existait entre eux un lien particulier. Pourtant, les événements commençaient à s’assembler d’une manière inconfortable. Ils se comportaient comme deux personnes qui partageaient une histoire dont j’ignorais tout.

Je me suis souvenue, alors, du tout premier jour. Mara avait semblé bouleversée en apercevant Harry. Lui avait pâli de façon spectaculaire. Sur le moment, j’avais attribué ces réactions à un malaise passager. Mais le souvenir de leurs visages avait désormais une signification différente. Je me suis tournée vers mon mari et j’ai regardé son profil dans l’obscurité. Je me demandais depuis combien de temps il était capable de garder pour lui quelque chose d’assez important pour le mettre dans cet état.

Je n’avais pas l’intention de laisser cette situation se prolonger indéfiniment. Le lendemain, je lui demanderais une explication claire, sans accepter les prétextes habituels. Je voulais savoir pourquoi il insistait pour renvoyer Mara et pourquoi son comportement avait changé depuis son arrivée. Je me promettais de rester calme, de ne pas transformer mes soupçons en accusations et de lui laisser l’occasion de parler. Mais je savais également que je ne pourrais plus me satisfaire d’un simple haussement d’épaules.

Lorsque j’ai enfin fermé les yeux, j’ai entendu un léger bruit dans le couloir. Harry venait de quitter notre chambre. Quelques instants plus tard, une porte s’est ouverte à l’étage, puis s’est refermée. Je suis restée immobile, attentive au silence. Il s’était probablement rendu dans son bureau. Rien n’aurait dû être inquiétant dans cette habitude. Pourtant, cette nuit-là, j’ai compris que je n’attendais plus seulement une explication sur notre baby-sitter. J’attendais que mon mari cesse de me tenir à distance d’une partie de sa vie.


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