PARTIE 2 – Mara apportait enfin la paix dans notre maison, mais chaque sourire de mes filles semblait réveiller chez Harry une inquiétude inexplicable

Le lundi suivant, Harry a quitté la maison avant l’arrivée de Mara. Il avait avalé son café debout, en consultant plusieurs fois son téléphone. Lorsque je lui avais rappelé que notre nouvelle baby-sitter commençait officiellement ce jour-là, il avait simplement répondu qu’il espérait que tout se passerait bien. Ses mots étaient ordinaires. Sa manière de les prononcer, beaucoup moins. Il semblait faire un effort pour conserver une expression indifférente. Après son départ, j’avais retrouvé sa tasse sur le plan de travail, encore à moitié pleine, ce qui ne lui ressemblait pas.

Mara était arrivée à l’heure. Elle avait remplacé ses chaussures dépareillées par une paire de baskets simples et attaché ses cheveux en une queue-de-cheval soigneuse. Elle semblait décidée à effacer la mauvaise impression de notre première rencontre. Elle avait même apporté un petit carnet où noter les horaires, les préférences alimentaires et les consignes particulières. Je lui avais expliqué l’organisation de la journée, les numéros à appeler en cas d’urgence et les règles que nous appliquions avec les filles. Elle avait tout écouté sans m’interrompre, posant seulement quelques questions pour éviter les malentendus.

Lily et June avaient accueilli son arrivée comme le commencement d’une fête. Elles s’étaient précipitées vers le hall avant même que j’ouvre complètement la porte. Mara s’était penchée pour les embrasser sur le sommet de la tête, puis s’était arrêtée, comme si elle craignait d’avoir dépassé une limite. Je n’avais rien dit. Cette marque d’affection avait quelque chose de spontané et de tendre. Elle me rappelait les gestes des grandes sœurs avec les plus jeunes enfants d’une famille. Je n’avais aucune raison, alors, de donner à cette impression une signification particulière.

Je m’étais accordé quelques minutes pour les regarder installer leurs crayons autour de la table basse. Mara avait suggéré de dessiner chacune une maison différente. June voulait un toit bleu. Lily prétendait que le sien serait fait de biscuits. La jeune fille ne se moquait jamais de leurs idées, même lorsqu’elles étaient parfaitement extravagantes. Elle les aidait à développer leurs inventions, en posant des questions précises. Lorsque je les avais quittées pour aller travailler, les deux petites étaient si absorbées qu’elles m’avaient adressé des signes distraits au lieu de leurs protestations habituelles.

Toute la matinée, j’avais attendu un appel. Je craignais que June ne réclame ma présence ou que Lily ne se mette en colère à cause d’un jouet. Aucun problème n’était survenu. À midi, Mara m’avait envoyé un bref message pour me dire que les filles avaient bien mangé et qu’elles avaient passé la matinée à dessiner. Elle avait ajouté qu’elles commençaient à fatiguer et qu’elle allait leur proposer un moment calme. J’avais relu ce message avec un soulagement presque disproportionné. Pour une fois, je n’étais pas obligée d’interrompre mon travail pour régler une difficulté domestique.

Lorsque j’étais rentrée, j’avais trouvé les jumelles assises sur le tapis, écoutant Mara leur raconter une histoire. La télévision était éteinte. Les jouets étaient rassemblés dans leurs paniers. Sur la table, deux dessins avaient été mis à sécher. Lily m’avait raconté qu’elle avait appris à faire une tresse sur sa poupée. June avait annoncé qu’elle savait désormais écrire une nouvelle lettre de son prénom. Mara avait minimisé son rôle, expliquant que les filles avaient surtout besoin de patience. Je lui avais répondu que cette patience semblait être exactement ce qui nous manquait depuis plusieurs mois.

Les journées suivantes avaient confirmé cette première impression. Lily protestait moins lorsqu’il fallait ranger. June acceptait plus facilement de quitter ses crayons pour passer à table. Les disputes n’avaient pas disparu, mais elles s’éteignaient plus vite. Mara ne cherchait pas à imposer une obéissance parfaite. Elle donnait des choix simples, laissait aux jumelles le temps de répondre et semblait comprendre à quel moment une plaisanterie valait mieux qu’un rappel à l’ordre. Je découvrais peu à peu à quel point une présence régulière pouvait alléger notre vie.

Harry, lui, ne partageait pas mon enthousiasme. Le premier soir, il avait demandé si Mara s’était montrée ponctuelle. Je lui avais répondu que oui. Il avait ensuite voulu savoir si elle avait utilisé son téléphone pendant la garde. Je n’avais rien remarqué de particulier. Il avait hoché la tête sans paraître satisfait. Quand je lui avais raconté que les filles avaient préparé des dessins pour lui, il avait remercié Lily et June avec tendresse, mais il n’avait pas prononcé le nom de celle qui les avait aidées.

Je connaissais suffisamment mon mari pour reconnaître une contrariété persistante. Il pouvait rester plusieurs jours préoccupé par une décision professionnelle, mais il finissait toujours par m’expliquer ce qui le tracassait. Avec Mara, il refusait obstinément d’aborder le sujet de manière directe. Il posait des questions qui semblaient insignifiantes, puis réagissait aux réponses comme si elles confirmaient une inquiétude déjà présente. J’avais d’abord pensé qu’il éprouvait des difficultés à accepter une personne extérieure dans notre maison. Certaines personnes tiennent à préserver leur intimité familiale. Cette explication me paraissait raisonnable.

Un matin, June était descendue avec une feuille de papier qu’elle tenait des deux mains. Plusieurs lettres y étaient tracées avec soin. Certaines étaient trop grandes, d’autres se penchaient dans des directions improbables, mais on reconnaissait les efforts d’une enfant fière de son travail. Elle avait demandé à Harry de regarder ce que Mara lui avait appris. Mon mari avait pris la feuille, examiné les lettres et félicité sa fille. Puis, presque aussitôt, il avait demandé pourquoi Mara avait décidé de lui enseigner l’écriture alors qu’elle était engagée pour la garder.

Sa question m’avait surprise. June semblait elle aussi déconcertée. Elle avait expliqué qu’elle avait demandé de l’aide parce qu’elle voulait écrire son prénom toute seule. Harry lui avait caressé les cheveux et affirmé qu’elle avait bien travaillé. Pourtant, lorsque la petite était sortie de la cuisine, il avait posé la feuille sur le comptoir avec une expression fermée. Je lui avais demandé si quelque chose le dérangeait. Il avait répondu que notre baby-sitter devait avant tout respecter les habitudes de la maison.

J’avais attendu qu’il précise sa pensée. Il ne l’avait pas fait. Je lui avais rappelé que nous avions justement engagé Mara pour apporter davantage de régularité aux journées des filles. Apprendre quelques lettres ne pouvait certainement pas leur nuire. Harry avait reconnu que j’avais raison, mais sa concession avait été si froide qu’elle ressemblait davantage à une manière d’éviter la discussion. Lorsqu’il était parti, j’avais regardé la feuille abandonnée. Je ne comprenais pas comment un objet aussi innocent pouvait provoquer chez lui une telle tension.

Le soir même, une nouvelle remarque avait éclaté au sujet d’un verre oublié sur le plan de travail. Mara avait bu de l’eau avant de partir, et la vaisselle n’avait pas encore été rangée. Harry avait soulevé le verre entre deux doigts, comme s’il s’agissait d’une preuve accablante. Il m’avait demandé si nous rémunérions cette jeune fille pour qu’elle laisse derrière elle davantage de travail. J’avais d’abord cru à une plaisanterie. Son visage m’avait rapidement détrompée.

Je lui avais répondu que je pouvais parfaitement laver un verre sans considérer cela comme une catastrophe. Il avait secoué la tête, affirmant qu’il ne s’agissait pas du verre lui-même, mais d’un manque de sérieux. Cette expression m’avait agacée. Je lui avais demandé de citer d’autres exemples. Il avait mentionné son retard le premier jour, puis avait évoqué son âge. Je lui avais rappelé qu’elle n’était pas encore employée lorsqu’elle était arrivée en retard à l’entretien, et que depuis, elle avait respecté ses horaires.

Harry avait appuyé ses mains sur le comptoir. Je voyais qu’il cherchait ses mots. Il n’avait pas l’air simplement contrarié. Quelque chose dans son agitation semblait presque douloureux. Il avait finalement déclaré que je faisais trop facilement confiance aux gens. Je lui avais demandé si cette remarque concernait uniquement Mara ou s’il remettait également en question mon jugement. Il avait répondu que je prenais tout personnellement. Cette formule avait clos la discussion, mais elle n’avait rien résolu.

Le lendemain, j’avais observé Mara plus attentivement. Elle était arrivée avec le même sourire réservé, avait vérifié le programme de la journée et s’était installée auprès des jumelles. Aucun de ses gestes ne me paraissait suspect. Elle rangeait les fournitures après les activités, veillait à ce que les enfants boivent suffisamment d’eau et respectait les consignes que je lui avais données. Elle n’essayait pas de s’immiscer dans nos affaires personnelles. Lorsqu’une conversation dépassait le cadre de la garde, elle revenait rapidement aux filles.

Il existait pourtant une étrange réserve dans sa manière de parler de Harry. Elle prononçait rarement son prénom. Lorsque je lui demandais si elle l’avait croisé en arrivant ou en partant, elle répondait brièvement. Une fois, je lui avais expliqué qu’il avait un emploi exigeant et qu’il pouvait sembler distant après une longue journée. Elle avait baissé les yeux vers les vêtements qu’elle pliait. Puis elle avait murmuré qu’elle comprenait. Je n’avais pas su quoi répondre à cette expression de tristesse.

Quelques jours plus tard, je les avais surprises toutes les trois près de la fenêtre du salon. Mara montrait aux jumelles comment réaliser une petite danse inventée sur une chanson de dessin animé. Les paroles parlaient d’un ananas qui prenait la parole et se comportait comme un personnage sérieux. Les filles riaient tellement qu’elles avaient du mal à suivre les mouvements. Mara riait avec elles, sans retenue cette fois. J’avais regardé la scène quelques instants avant de reprendre mes occupations, heureuse de retrouver cette légèreté dans notre maison.

Harry avait entendu la chanson en rentrant. Il n’avait rien dit sur le moment. Pourtant, pendant le dîner, il m’avait demandé ce qu’elles avaient chanté. Je lui avais expliqué qu’il s’agissait d’une chanson enfantine sans importance. Il avait trouvé l’activité déplacée. J’avais cru mal comprendre. Déplacée de quelle manière ? Il n’avait pas su me donner de réponse convaincante. J’avais alors décrit l’ananas parlant, espérant le faire sourire. Il avait gardé un visage impassible.

J’avais posé ma fourchette pour le regarder franchement. Je lui avais demandé pourquoi tout ce que faisait Mara semblait désormais lui déplaire. Il avait répondu qu’il se préoccupait de l’éducation des jumelles. Je lui avais fait remarquer que nous avions toujours encouragé les chansons, les jeux et les histoires. Les enfants n’étaient pas censés passer leurs journées dans un silence discipliné. Il avait serré les lèvres, puis changé de sujet en me demandant si nous avions reçu une facture attendue. J’avais accepté de passer à autre chose, mais mon irritation persistait.

Le jeudi après-midi, je suis rentrée suffisamment tôt pour apercevoir Mara et Lily dans le jardin. June était assise sur les marches, occupée à dessiner avec des craies. Lily courait après un ballon tandis que Mara la suivait en riant. Les arbres projetaient de longues ombres sur la pelouse encore humide. Je me suis arrêtée quelques secondes dans l’entrée, touchée par cette scène ordinaire. Puis j’ai remarqué Harry à la fenêtre de la cuisine. Il était rentré avant moi et les observait sans bouger.

Je me suis approchée pour lui demander depuis combien de temps il était là. Il a sursauté, ce qui ne lui ressemblait pas. Avant de se retourner, il a jeté un dernier regard dehors. Son visage n’exprimait ni mépris ni colère. J’y ai reconnu une tristesse si profonde que j’en ai été déconcertée. Ce n’était pas l’expression d’un père mécontent de la personne qui s’occupait de ses enfants. Il avait plutôt l’air d’un homme confronté à un souvenir qu’il aurait voulu tenir à distance.

Je lui ai demandé ce qui n’allait pas. Il m’a répondu que rien ne s’était passé. J’ai précisé que je ne parlais pas d’un incident particulier, mais de lui. Depuis l’arrivée de Mara, il paraissait inquiet, parfois même bouleversé. Harry a laissé passer un silence. J’ai cru qu’il allait enfin me confier quelque chose. Puis il a affirmé que je m’imaginais des problèmes parce que j’étais fatiguée. Son ton était doux, presque protecteur, mais j’ai ressenti une contrariété nouvelle. Il ne répondait pas à mes questions. Il tentait de me convaincre de ne plus les poser.

Lily a alors frappé à la vitre en nous apercevant. Elle agitait son ballon au-dessus de sa tête. Harry lui a adressé un sourire immédiat et sincère. Pendant une seconde, j’ai retrouvé le mari que je connaissais. Mara s’est retournée à son tour. Lorsqu’elle a vu Harry, son sourire s’est effacé. Elle a posé une main sur l’épaule de June, comme pour se donner une contenance, puis elle a baissé les yeux. Mon mari a quitté la fenêtre avant qu’elle puisse le regarder de nouveau.

Le soir, j’ai demandé à Mara si elle se sentait à l’aise chez nous. Elle s’apprêtait à partir et remettait son manteau dans le hall. Ma question l’a surprise. Elle m’a assuré qu’elle aimait beaucoup s’occuper de Lily et June. J’ai précisé que je voulais également savoir si les adultes de la maison la traitaient correctement. Pendant une fraction de seconde, elle a semblé chercher une réponse plus longue. Puis elle m’a dit que je m’étais toujours montrée gentille avec elle. Je n’ai pas manqué de remarquer qu’elle n’avait pas parlé de Harry.

Je lui ai demandé si mon mari lui avait fait une remarque blessante. Mara a aussitôt secoué la tête. Elle paraissait sincèrement préoccupée à l’idée de provoquer un conflit. Elle m’a demandé de ne pas m’inquiéter et a assuré qu’elle faisait de son mieux. J’ai essayé de la rassurer. Elle travaillait bien, les jumelles l’adoraient et je n’avais aucune intention de remettre son emploi en question. À ces mots, elle a relevé la tête avec une expression qui m’a troublée. On aurait dit qu’elle venait d’entendre une promesse dont elle avait terriblement besoin.

Avant de partir, elle s’est penchée pour embrasser les jumelles, qui lui réclamaient déjà sa prochaine visite. June lui a demandé si elle reviendrait vraiment le lendemain. Mara a promis que oui. Sa voix était ferme, mais ses yeux brillaient étrangement. Lorsque la porte s’est refermée derrière elle, Lily s’est tournée vers moi et a déclaré que Mara était quelqu’un de très gentil. J’ai acquiescé. Ma fille a alors ajouté, avec la logique tranquille de son âge, qu’elle ne comprenait pas pourquoi papa n’aimait pas Mara.

Cette remarque aurait pu sortir de ma propre bouche. J’ai demandé à Lily ce qui lui faisait penser cela. Elle m’a expliqué que Harry ne restait jamais dans une pièce lorsque Mara y entrait. June a renchéri en affirmant que leur père devenait silencieux dès qu’elles prononçaient son prénom. Je les ai écoutées sans les encourager à interpréter davantage les réactions d’un adulte. Pourtant, leurs observations confirmaient exactement les miennes. Même de jeunes enfants avaient remarqué l’étrangeté de son comportement.

Cette nuit-là, Harry s’est couché plus tard que d’habitude. Je l’ai entendu refermer une porte à l’étage avant de venir dans notre chambre. Lorsqu’il s’est allongé, j’ai senti qu’il était tendu. Je lui ai demandé si nous pouvions parler. Il a répondu qu’il était tard. J’ai insisté, expliquant que les jumelles commençaient elles aussi à remarquer son attitude. Il s’est retourné vers moi, soudain attentif, et m’a demandé ce qu’elles avaient dit exactement. Sa réaction m’a surprise. Il semblait moins préoccupé par leur inquiétude que par les mots qu’elles auraient pu prononcer.

Je lui ai rapporté leur remarque, sans l’exagérer. Il a gardé le silence un moment. Puis il a déclaré que les enfants imaginaient souvent des choses. J’ai répondu que, dans ce cas, elles avaient remarqué quelque chose de bien réel. Je lui ai demandé s’il connaissait Mara d’une manière ou d’une autre. La question m’était venue presque naturellement, à force de chercher une explication. Harry a tourné la tête vers moi. Pendant quelques secondes, il m’a regardée sans parler.

Finalement, il a répondu qu’il trouvait simplement cette jeune fille trop immature pour la responsabilité que nous lui avions confiée. Je lui ai demandé pourquoi il ne m’avait pas fait part de cette inquiétude avant son embauche. Il a dit qu’il avait voulu me laisser décider. Je n’ai pas été convaincue. Harry n’avait jamais hésité à donner son avis sur nos choix familiaux, parfois même lorsque je ne le lui demandais pas. Son silence initial, suivi de critiques constantes, ne correspondait pas à son caractère habituel.

Je me suis tournée vers la fenêtre de notre chambre. La lumière d’un réverbère dessinait un rectangle pâle sur le rideau. À côté de moi, Harry respirait lentement, comme s’il dormait déjà. Je savais qu’il ne dormait pas. Il avait cette immobilité volontaire des gens qui attendent qu’une conversation s’éteigne. J’ai envisagé de lui poser de nouveau la question, puis j’ai renoncé. Il ne me donnerait rien de plus ce soir-là.

Je ne savais pas encore ce qu’il me cachait. Mais une certitude commençait à se former : le problème n’était pas la compétence de Mara. Quelque chose dans sa présence dérangeait profondément Harry, et les explications qu’il me fournissait ne suffisaient plus. Je m’étais promis de ne pas prendre de décision injuste concernant notre baby-sitter sans preuve concrète. Je n’imaginais pas qu’en refusant de céder à mon mari, je m’apprêtais à provoquer une confrontation bien plus grave que nos petites disputes habituelles.


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