La première marche a réveillé la douleur dans ma jambe. J'ai dû saisir la rampe pour conserver mon équilibre, et le métal froid m'a laissé une sensation désagréable dans la paume. Il était 6 h 33 lorsque j'avais pénétré dans l'immeuble. Je savais qu'Evan devait être réveillé. Je voulais pourtant monter sans bruit, arriver devant lui avec un sourire et poser la nourriture sur la table avant qu'il remarque ma fatigue. C'était devenu un petit rituel auquel je tenais davantage que je ne l'aurais avoué.
La cage d'escalier sentait l'humidité, le vieux plâtre et le tabac froid. Une ampoule diffusait une lumière jaune entre deux étages. Les murs portaient des traces de réparations anciennes, et certains morceaux d'enduit s'effritaient près des plinthes. Je connaissais chaque défaut de cet escalier. La troisième marche du deuxième étage grinçait. La rampe devenait instable près du dernier palier. Je les avais si souvent empruntés que j'avançais presque automatiquement, même lorsque mon corps réclamait du repos.
Ce matin-là, pourtant, je devais m'arrêter plus souvent. Mon sac tirait sur mon épaule, et ma jambe refusait de soutenir tout mon poids pendant longtemps. J'ai essayé de déplacer les aliments pour équilibrer la charge. Le pain se trouvait au-dessus des deux boîtes que j'avais récupérées. La soupe était bien fermée. J'avais peur qu'un mouvement maladroit renverse quelque chose. Perdre ne serait-ce qu'une partie de ce repas m'aurait paru un gaspillage insupportable.
Au troisième étage, j'ai entendu une porte se fermer au-dessous de moi. Le bruit a résonné dans la cage d'escalier avant de disparaître. Je n'y ai pas prêté attention. Les habitants sortaient tôt pour travailler, et les allées et venues étaient fréquentes à cette heure. Je me suis concentrée sur les marches restantes. Je voulais atteindre notre appartement avant que la raideur de mon genou ne m'oblige à m'asseoir.
Sur le dernier palier, j'ai pris quelques secondes pour remettre mes vêtements en ordre. J'ai aplati ma veste sur mes hanches et essayé de faire disparaître les plis de mon uniforme. Une mèche de cheveux était restée collée contre ma joue. J'ai frotté mes mains pour les réchauffer. Si Evan me voyait entrer en boitant, il poserait immédiatement des questions. Il aurait raison de s'inquiéter, mais je n'avais pas de réponse qui puisse le rassurer.
La porte de notre appartement fermait mal. Il fallait la soulever légèrement avant de tourner la clé, puis pousser près de la serrure pour que le battant se dégage. J'avais pris l'habitude de vérifier deux fois qu'elle était correctement fermée lorsque je partais travailler. À cet instant, je me suis contentée de l'ouvrir en retenant mon sac contre moi. Une odeur de linge humide et de soupe ancienne flottait dans la pièce.
L'appartement était petit. Le mobilier avait été acheté d'occasion ou récupéré au fil du temps. Nous n'avions qu'un véritable lit, placé contre le mur où l'humidité apparaissait parfois après plusieurs jours de pluie. Une table modeste servait à la fois pour les repas et pour les papiers que je devais remplir. Les objets du quotidien occupaient les quelques surfaces libres. J'essayais de maintenir les lieux propres, même si le bâtiment semblait toujours reprendre ce que j'avais réparé ou nettoyé.
Evan était adossé à deux oreillers sur le lit. Son visage avait cette pâleur qui me préoccupait depuis quelque temps, et ses épaules semblaient trop étroites sous son vêtement. Il avait grandi rapidement, mais il restait très maigre. Son poignet était entouré d'un bandage médical. Lorsqu'il m'a vue entrer, son regard s'est d'abord posé sur mon visage, puis sur le sac que je portais. J'ai reconnu aussitôt cette façon de vérifier que j'allais bien sans me poser directement la question.
« Tu as réussi à rapporter quelque chose », a-t-il dit en voyant la forme du pain. Sa voix était encore un peu rauque. J'ai déposé le sac sur la table et répondu que les cuisines allaient jeter plusieurs aliments. Il a hoché la tête. Je connaissais déjà la suite de notre échange. Il allait me remercier, je prétendrais que cela n'avait rien d'important, puis nous déciderions comment répartir ce que j'avais apporté.
J'ai sorti le demi-pain avec précaution. La croûte avait été légèrement écrasée dans mon sac, mais l'intérieur était encore tendre. J'ai posé ensuite les deux boîtes de nourriture, puis la soupe. Evan s'est redressé pour mieux regarder. Une expression de soulagement a traversé son visage avant qu'il ne la masque. Je me suis concentrée sur les emballages pour ne pas lui montrer que je l'avais remarquée.
« Il y en a plus que d'habitude », a-t-il observé. J'ai répondu que j'avais eu de la chance et que certains plats n'avaient pas été utilisés. Il m'a demandé si cela ne posait pas de problème avec les responsables de la cuisine. Je lui ai répété que ces aliments étaient destinés à être jetés. C'était la vérité. Pourtant, j'éprouvais chaque fois une gêne étrange à devoir expliquer pourquoi nous pouvions manger ce que d'autres n'avaient plus l'intention de garder.
J'ai sorti enfin la petite boîte de pansements. « J'ai aussi trouvé ce qu'il te fallait », ai-je dit en la posant près de lui. Evan a pris l'emballage et l'a retourné pour lire les indications. Il n'a pas souri. Il savait trop bien ce que représentait ce genre d'achat dans notre budget. Il a posé la boîte sur le lit et m'a regardée plus attentivement.
« Et pour ta jambe ? » Sa question m'a arrêtée au milieu d'un geste. J'avais commencé à chercher une casserole pour réchauffer la soupe. J'ai répondu que je pouvais encore attendre un peu. Evan a baissé les yeux vers mon sac ouvert. Il n'avait pas besoin d'en examiner davantage le contenu. Il avait compris que je n'avais pas acheté mes médicaments. Je lui ai dit que ce n'était pas grave, mais ma manière de déplacer mon poids d'une jambe à l'autre contredisait déjà mes paroles.
Il est resté silencieux pendant quelques secondes. Puis il a repoussé légèrement la couverture. « Tu aurais dû prendre quelque chose pour toi. » J'ai essayé de sourire. « Ton poignet a besoin de pansements propres. » Il a serré les lèvres, manifestement contrarié. Je savais qu'il n'aimait pas être la raison de mes renoncements. Je n'aimais pas davantage l'obliger à les constater. Nous nous sommes regardés sans trouver de phrase capable de rendre la situation moins injuste.
J'ai détourné la conversation en lui demandant s'il avait réussi à dormir. Il m'a répondu que oui, un peu. J'ai senti qu'il minimisait sa fatigue, exactement comme je minimisais la mienne. Je lui ai demandé de rester assis pendant que je préparais le repas. Il a protesté, affirmant qu'il pouvait au moins m'aider à débarrasser la table. Je lui ai tendu le pain en lui disant que le partager serait déjà un service appréciable.
Il a pris un morceau et commencé à le couper avec application. Son poignet le gênait, et j'ai fini par lui demander de me laisser faire. « Adeline, je peux encore couper du pain », a-t-il répondu, avec cette irritation adolescente que j'étais presque heureuse d'entendre. J'ai levé les mains pour lui montrer que je renonçais. Nous avions besoin de ces petites disputes. Elles nous permettaient, pendant quelques instants, de retrouver quelque chose qui ressemblait à une vie ordinaire.
J'ai posé la soupe près de la source de chaleur et commencé à préparer deux portions. Mes mouvements étaient lents. Chaque fois que je me penchais, une douleur remontait le long de ma jambe. Je faisais attention à garder le visage détendu lorsque je me tournais vers Evan. Mais il avait déjà remarqué ma démarche en entrant. Je savais que mes efforts pour le tromper ne servaient plus à grand-chose.
« Tu as encore pris des heures supplémentaires ? » a-t-il demandé. J'ai répondu que quelques tâches avaient demandé plus de temps. Ce n'était pas entièrement faux. J'avais accepté de prolonger mon service parce que chaque heure comptait. Evan a secoué légèrement la tête. Il n'a pas insisté. Il savait que je n'avais pas envie d'entendre les arguments que j'aurais moi-même employés à sa place.
Le silence qui a suivi n'était pas hostile. Il était rempli de choses que nous connaissions tous les deux. Depuis la mort de Daniel, les journées avaient perdu leur souplesse. Nous devions organiser les courses, les soins, le travail et les factures sans pouvoir nous permettre beaucoup d'erreurs. J'avais appris à cacher ma fatigue pendant qu'Evan apprenait à cacher sa peur. Nous faisions de notre mieux, mais nos efforts ne suffisaient pas toujours à préserver la légèreté que Daniel apportait autrefois dans notre maison.
Près du lit se trouvait un cadre photographique. Je le voyais chaque jour sans avoir besoin de m'en approcher. On y distinguait Daniel en uniforme militaire, le bras passé autour de mes épaules. Nous souriions tous les deux. Le cliché avait été pris avant sa mort, à une époque où je ne savais pas encore quelle importance cette image prendrait pour nous. J'aimais le conserver près d'Evan, parce que mon petit frère pouvait ainsi garder le visage de Daniel dans son champ de vision.
Ce matin-là, la lumière grise qui traversait la fenêtre se posait directement sur le verre du cadre. J'ai aperçu notre reflet mêlé à celui de Daniel en passant devant le lit. Pendant une seconde, j'ai eu envie de lui parler. Je voulais lui dire qu'Evan grandissait, qu'il essayait de me protéger à son tour et que j'avais parfois du mal à savoir si je prenais les bonnes décisions. Mais je n'ai rien dit. Je suis retournée à la soupe, parce que le repas devait être préparé.
Evan m'a demandé si l'ambiance avait été calme au manoir. Je me suis souvenue des deux hommes pressés dans le corridor et de leurs voix tendues. Je lui ai répondu que la nuit avait été un peu agitée, sans entrer dans les détails. Je ne voulais pas lui raconter les affaires d'Elias Baron. Elles ne nous concernaient pas, et je craignais qu'il s'inquiète pour mon emploi. Il m'a demandé si j'avais croisé mon patron. J'ai secoué la tête. « Pas vraiment. »
Je croyais sincèrement que cette réponse mettait fin à la question. Je ne savais pas qu'Elias Baron avait suivi mon trajet jusqu'à Chelsea, qu'il avait vu l'immeuble dans lequel je vivais et qu'il avait décidé de monter les quatre étages derrière moi. Il s'attendait encore à trouver une preuve de trahison. Peut-être des documents dissimulés, une rencontre secrète ou un indice reliant mon appartement aux renseignements volés. Au lieu de cela, il approchait d'une porte qui fermait mal, derrière laquelle deux membres d'une même famille partageaient leur maigre repas.
Je me suis penchée pour poser la casserole lorsque le plancher a émis un craquement derrière moi. Ce n'était pas le bruit habituel du bâtiment. Il venait de l'entrée, assez près pour que je sente immédiatement une présence. Evan a levé les yeux. Je me suis redressée avec difficulté, le cœur soudain accéléré. Notre porte n'était pas correctement fermée.
Dans l'embrasure, un homme se tenait parfaitement immobile. Son manteau sombre contrastait avec les murs usés de l'appartement. Je l'ai reconnu avant même de distinguer clairement son visage. Elias Baron, l'homme dont les employés craignaient les colères et dont les affaires ne devaient jamais être discutées, se trouvait devant notre unique pièce. Je n'avais aucune idée de la raison de sa présence.
« Monsieur Baron ? » ai-je murmuré. Ma voix semblait venir de très loin. J'ai fait un pas instinctif vers Evan, sans savoir si je devais expliquer les aliments, les heures de travail ou simplement demander à mon employeur pourquoi il m'avait suivie. Mais Elias ne regardait plus mon sac. Son attention venait de quitter la table pour se fixer sur quelque chose près du lit.
C'était la photographie de Daniel. Le visage de mon patron avait changé d'une manière que je ne lui connaissais pas. Toute la dureté que j'avais observée chez lui semblait brusquement traversée par une émotion incompréhensible. Il ne prononçait pas un mot. Son regard restait attaché au cadre, comme si l'homme en uniforme appartenait à un passé qu'il venait de retrouver sans s'y attendre. J'ai compris alors que sa venue ne se terminerait pas par une simple explication sur mon travail.