PARTIE 3 – Dans une pharmacie presque déserte, mon manque d’argent a commencé à fissurer les certitudes d’un homme habitué à ne faire confiance à personne

J'ai remis la grande boîte de pansements sur son étagère avec un soin absurde, comme si la replacer parfaitement pouvait effacer mon embarras. Le prix était imprimé sur une petite étiquette blanche. Je l'avais relu trois fois, espérant avoir mal compris. La somme ne changeait pas. J'ai gardé mon portefeuille ouvert dans la main gauche et regardé les autres formats, cherchant celui qui permettrait de soigner Evan sans utiliser tout l'argent qui me restait.

La plus petite boîte coûtait moins cher. Elle contenait peu de pansements, mais suffisamment pour remplacer celui qu'il portait et en garder quelques-uns propres. Je l'ai prise, puis j'ai comparé une dernière fois les deux emballages. Mes doigts étaient rouges à cause du froid. Les articulations tiraient lorsque je serrais quelque chose. J'aurais voulu pouvoir acheter sans hésiter un objet aussi ordinaire. Au lieu de cela, je calculais combien de jours chaque pansement devrait durer.

Je connaissais la réaction qu'aurait Evan s'il avait été à côté de moi. Il m'aurait dit de ne prendre que le nécessaire, que son poignet allait mieux et que je devais plutôt acheter mes médicaments. Il avait développé cette façon de présenter ses besoins comme secondaires. Je la reconnaissais immédiatement, parce qu'elle ressemblait beaucoup à la mienne. Nous avions appris à faire attention l'un à l'autre jusqu'à transformer la moindre dépense en discussion.

J'ai regardé les produits antidouleur disposés un peu plus loin. La douleur dans ma jambe ne diminuait pas. Chaque nuit, elle devenait plus difficile à ignorer, surtout lorsque je devais rester longtemps debout ou monter les escaliers avec du matériel. J'avais envisagé de prendre une boîte avant de quitter le manoir, puis je m'étais rappelé les pansements d'Evan. Le choix me semblait évident tant que je n'avais pas à le faire devant les rayons.

Une employée passait derrière le comptoir. Elle rangeait des articles sans prêter une attention particulière à mes hésitations. J'en étais reconnaissante. Je détestais avoir à expliquer pourquoi je retirais quelque chose de mon panier. L'argent manquant était une réalité assez pénible sans devoir devenir le sujet d'une conversation avec une inconnue. J'ai refermé mon portefeuille, puis l'ai rouvert pour vérifier une dernière fois la somme disponible.

La différence entre les deux boîtes représentait peu de chose pour beaucoup de clients. Pour moi, elle pouvait décider de ce que nous mangerions le lendemain. J'ai remis les médicaments antidouleur à leur place, en prenant garde de ne pas faire tomber les autres emballages. La douleur resterait. Je pouvais encore marcher, travailler et rentrer chez moi. Cela suffisait pour aujourd'hui. Cette conclusion ne me rendait pas courageuse ; elle me permettait simplement d'avancer.

Quand j'ai rejoint la caisse, l'employée a passé la petite boîte devant le lecteur. Le signal sonore m'a semblé particulièrement net dans la pharmacie presque vide. J'ai sorti les billets nécessaires et compté la monnaie. Il me restait juste assez pour ne pas me sentir complètement démunie pendant les heures à venir. J'ai glissé les pansements dans mon sac, à côté des aliments récupérés au manoir.

« Vous voulez un sachet ? » a demandé la caissière. J'ai secoué la tête. « Non, merci, j'ai de la place. » Elle m'a tendu le reçu avec un sourire fatigué. Je l'ai pris sans regarder le montant. Nous étions deux femmes éveillées trop tôt, occupées à accomplir des gestes ordinaires. Rien dans cet échange ne méritait d'être remarqué, et c'était précisément ce que je souhaitais.

À l'extérieur, l'air froid s'est engouffré sous ma veste. J'ai remonté mon col et commencé à marcher vers l'immeuble. Le trajet depuis la pharmacie n'était pas particulièrement long lorsqu'on allait bien. Ce matin-là, chaque portion de trottoir me paraissait interminable. Je cherchais les endroits où m'arrêter sans attirer l'attention, les murs contre lesquels m'appuyer quelques secondes. Je refusais pourtant de m'asseoir, craignant que ma jambe ne se raidisse davantage.

Pendant ce temps, Elias Baron essayait de comprendre ce qu'il venait d'observer. Il avait suivi une employée qu'il soupçonnait d'avoir renseigné ses ennemis. Il s'attendait à découvrir un échange discret ou une rencontre clandestine. Or je m'étais rendue dans une pharmacie pour acheter une petite boîte de pansements, après avoir renoncé à un format plus grand. Rien ne prouvait mon innocence, mais cette scène ne ressemblait pas à ce qu'il avait imaginé.

Elias était habitué à interpréter les actes des autres en fonction de ce qu'ils pouvaient cacher. Dans son environnement, une erreur d'appréciation avait souvent des conséquences sérieuses. Il connaissait les méthodes de ceux qui tentaient d'obtenir des renseignements, d'approcher ses hommes ou de fragiliser ses opérations. Pour cette raison, il ne considérait jamais une apparence inoffensive comme une garantie. Il continuait donc de me suivre, malgré le trouble provoqué par cet arrêt.

La question des trois itinéraires demeurait entière. Des informations confidentielles avaient atteint une bande rivale. Quelqu'un les avait transmises ou laissées accessibles. Elias devait découvrir qui. Que je manque d'argent ne signifiait pas que je ne pouvais pas être impliquée. Mais si j'étais une employée corrompue, il devenait plus difficile d'expliquer la pauvreté manifeste de mes achats et ma manière de compter quelques billets devant un rayon de pharmacie.

Je n'avais conscience d'aucune de ces réflexions. Mes préoccupations étaient beaucoup plus proches de moi. Mon sac glissait de mon épaule, et je devais régulièrement le remettre en place. La bandoulière frottait contre mon cou. Une couture de ma veste s'était légèrement ouverte près du poignet. J'avais prévu de la réparer, mais je remettais toujours cette tâche au lendemain. Il y avait des choses plus importantes à faire, et la fatigue prenait le reste du temps.

Je me suis arrêtée devant une vitrine éteinte pour reprendre mon souffle. Mon reflet m'a surprise. Sous la lumière d'un réverbère, mon visage semblait plus pâle que d'habitude. Mes cheveux, attachés avant le service, s'échappaient de leur élastique. Je ressemblais à ce que j'étais : une femme qui venait de travailler toute la nuit et souhaitait rentrer chez elle. J'ai remis une mèche derrière mon oreille sans chercher à arranger davantage mon apparence.

Mon regard s'est porté sur le sac. J'ai pensé au pain, aux deux boîtes de nourriture et à la soupe que je transportais. Evan serait content, même s'il ferait semblant de ne pas être surpris. Il avait cette façon de regarder la nourriture avant de me regarder moi, comme s'il vérifiait d'abord que j'en avais prévu suffisamment pour nous deux. Je lui dirais que j'avais déjà mangé au travail. Il soupçonnerait probablement que ce n'était pas vrai.

Je n'aimais pas lui mentir. Pourtant, je supportais encore moins l'idée de le voir se priver pour me laisser une portion supplémentaire. Nous n'avions qu'un vrai lit, et je lui en avais laissé l'usage. Il avait protesté au début, affirmant que nous pouvions trouver un arrangement. J'avais refusé. Son état nécessitait du repos, et je pouvais dormir sur un couchage de fortune après mon service. Ces décisions n'étaient pas toujours équitables. Elles correspondaient à ce que je pouvais faire pour lui.

En avançant, j'ai senti la fatigue se transformer en une sorte de vertige léger. Je n'avais pas assez dormi les jours précédents. Le rythme nocturne rendait difficiles les repas réguliers, les démarches administratives et les soins. Les heures supplémentaires amélioraient notre budget, mais elles me laissaient moins de temps pour récupérer. J'aurais aimé trouver une solution plus durable. Pour le moment, je savais seulement qu'il fallait tenir jusqu'au prochain salaire.

Un souvenir de Daniel m'est revenu avec une netteté inattendue. Il se tenait dans l'embrasure d'une porte, vêtu de son uniforme, et me demandait pourquoi je refusais de m'asseoir alors que je venais de passer la journée debout. Il souriait, mais son inquiétude était réelle. Je lui avais répondu que je me reposais très bien. Il avait levé les yeux au ciel. À l'époque, cette petite dispute n'avait aucune importance. Trois ans après sa mort, je me souvenais encore du son de sa voix.

Daniel avait été notre point d'appui. Même absent pendant certaines périodes de service, il trouvait une manière de nous faire sentir qu'il restait proche. Evan lui posait des questions sur son travail, et je surveillais discrètement leurs conversations, heureuse de les entendre rire. Lorsque Daniel était mort, j'avais eu l'impression que plusieurs choses s'effondraient à la fois. Le deuil avait commencé avant même que je comprenne comment payer les dépenses qui nous attendaient.

Je ne savais pas grand-chose des circonstances qui avaient conduit à sa mort, au-delà de ce qui nous avait été annoncé. Il avait perdu la vie trois ans auparavant, et cette certitude occupait une place immuable dans notre histoire. J'avais fini par accepter que certaines questions resteraient sans réponse. Je conservais ses photographies et les souvenirs que nous avions partagés. L'un des cadres se trouvait près du lit d'Evan, là où nous pouvions le voir chaque jour.

Ce matin-là, cette photographie n'était pas dans mes pensées lorsque j'ai repris ma marche. J'étais trop occupée à mesurer la distance jusqu'à notre rue. Pourtant, au même moment, Elias Baron suivait une femme dont le passé contenait une réponse qu'il n'aurait jamais imaginé trouver. Il connaissait les itinéraires compromis, les soupçons portés contre moi et les images enregistrées dans son manoir. Il ne connaissait ni Evan, ni notre logement, ni le visage de mon frère aîné.

J'ai traversé une dernière rue en attendant patiemment que les voitures passent. Le froid avait engourdi mes doigts. J'ai changé mon sac d'épaule pour soulager les muscles endoloris de mon dos. La silhouette de notre immeuble se dessinait déjà un peu plus loin. Ses murs vieillissants et ses fenêtres mal isolées n'avaient rien d'accueillant pour un étranger. Pour moi, c'était l'endroit où Evan m'attendait. Malgré les difficultés, cette seule pensée suffisait à me faire poursuivre mon chemin.

À mesure que j'approchais, j'ai commencé à compter mentalement les marches qu'il me faudrait monter. Quatre étages. Aucun ascenseur. J'avais déjà gravi cet escalier dans des états de fatigue bien pires, mais ma jambe me préoccupait. Je savais qu'Evan me demanderait pourquoi je marchais lentement si je ne faisais pas attention en entrant. J'ai décidé de m'arrêter quelques instants sur le palier pour reprendre une démarche plus régulière.

À 6 h 33, j'ai atteint enfin l'entrée de notre immeuble. J'ai poussé la porte, qui résistait toujours légèrement dans son cadre, et l'odeur de plâtre humide m'a accueillie. Je croyais avoir laissé derrière moi le manoir, ses couloirs silencieux et les conversations inquiétantes de la nuit. Je ne savais pas qu'Elias Baron avait décidé de ne pas s'arrêter au seuil de notre quartier. Il allait entrer dans cet immeuble et découvrir ce que son enquête n'avait jamais prévu.