« Il y avait du sang dans la cuisine. »
Les mots d’Owen traversèrent la pièce d’interrogatoire avec une simplicité presque obscène. Sur l’enregistrement que l’inspectrice Cho nous avait autorisés à entendre, personne ne répondit immédiatement. Même l’enquêteur assis en face d’Owen semblait vouloir s’assurer qu’il avait bien compris.
Puis il demanda : « Combien de sang ? »
Owen regarda la table. « Assez pour que je sache que quelqu’un avait été blessé. Pas… pas une flaque énorme. Des gouttes près de l’évier. Une trace sur le bord du comptoir. Et une marque sur le sol, comme si quelque chose avait été essuyé trop vite. »
Noah était assis à ma droite. Ses mains étaient serrées si fort que les jointures avaient blanchi. Brooke se trouvait de l’autre côté de moi, le bras maintenu contre elle. Elle n’aurait probablement pas dû assister à cela, mais chaque fois qu’un adulte suggérait qu’on lui épargne un détail, elle répondait de la même manière : « On m’a déjà trop protégée en me cachant des choses. »
Cho ne la contredisait plus.
Sur l’enregistrement, l’enquêteur demanda à Owen pourquoi il n’avait pas appelé la police.
« Parce qu’Adrian m’a téléphoné avant que j’arrive. »
« Il vous avait déjà dit qu’il avait retrouvé Rachel. »
« Oui. »
« Qu’a-t-il dit d’autre ? »
Owen passa ses paumes sur son visage. « Que je devais me rappeler ce que Rachel avait essayé de faire dix-huit ans auparavant. Que si je recommençais à jouer au héros, il sortirait tout sur Sentinel. Les faux rapports. Les installations non déclarées. »
L’enquêteur ne bougea pas. « Vous étiez impliqué. »
« Oui. »
Le mot tomba sans défense.
Owen expliqua qu’au début de sa carrière chez Sentinel, il avait accepté de modifier des fiches techniques. Il croyait couvrir de petites irrégularités de facturation. Puis Adrian lui avait demandé d’installer une caméra supplémentaire chez un client sans la déclarer. Ensuite un microphone. Après cela, la frontière entre le travail ordinaire et le chantage était devenue impossible à retrouver.
« Pourquoi Rachel vous faisait-elle confiance ? »
Owen eut un sourire fatigué. « Elle ne me faisait pas vraiment confiance. Elle savait seulement que j’avais encore honte. »
Noah détourna les yeux.
« Et vous avez quand même abandonné ma mère », murmura-t-il.
Cho posa une main légère sur son avant-bras, non pour l’empêcher de parler, mais pour lui rappeler que l’homme sur l’écran ne pouvait pas l’entendre.
L’interrogatoire continua.
Owen avait trouvé la maison de Prescott vide. La porte arrière était entrouverte. Un verre cassé se trouvait près de l’évier. Il avait appelé Rachel par son faux prénom, puis par son vrai nom.
Personne n’avait répondu.
« Vous avez cherché dans toute la maison ? »
« Oui. »
« Chambre ? »
« Oui. »
« Salle de bains ? »
« Oui. »
« Garage ? »
Owen hésita.
L’inspecteur releva immédiatement la tête.
« Monsieur Blake ? »
« Le garage était verrouillé. »
« Vous ne l’avez pas ouvert ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
Owen se tut si longtemps que Cho arrêta momentanément la lecture.
Elle regarda Noah.
« La suite est difficile. »
Il répondit : « Continuez. »
L’enregistrement reprit.
« Parce qu’Adrian m’avait dit de ne pas aller dans le garage. »
L’enquêteur resta parfaitement immobile.
« Quand ? »
« Lors de son appel. »
« Vous venez de dire qu’il vous avait seulement donné l’adresse et demandé de choisir votre camp. »
« J’ai menti. »
Noah ferma les yeux.
Owen expliqua enfin qu’Adrian avait ajouté une phrase : « Si tu arrives après moi, ne touche pas au garage. »
« Et vous avez obéi. »
« Oui. »
« Même après avoir vu du sang ? »
« Oui. »
L’enquêteur se pencha légèrement en avant.
« Pendant onze ans, vous avez cru qu’une femme pouvait être morte derrière cette porte et vous n’avez rien dit. »
Owen éclata soudainement : « Vous croyez que je ne me le suis pas répété chaque jour ? »
« Je ne vous demande pas si vous culpabilisez. Je vous demande ce que vous avez fait. »
Owen baissa la tête.
« Rien. »
La pièce où nous écoutions resta silencieuse.
Diane, assise près de la fenêtre, pleurait sans bruit.
Je pensai à toutes les façons dont un homme comme Adrian avait survécu si longtemps. Pas seulement grâce à ses mensonges. Grâce à des personnes ordinaires qui, chacune à un moment décisif, avaient choisi de ne pas ouvrir une porte.
Cho nous informa que les autorités de Prescott avaient obtenu l’autorisation d’examiner l’ancienne maison.
Le garage avait évidemment été vidé depuis longtemps. Les propriétaires suivants avaient remplacé le sol et repeint les murs. Pourtant, les techniciens avaient découvert une petite zone derrière une étagère où l’ancienne surface avait été conservée.
Un test préliminaire indiquait la présence possible de sang.
Noah releva brusquement la tête.
« Celui de ma mère ? »
« Nous ne savons pas encore. »
La réponse fut rapide cette fois. Cho ne voulait pas laisser l’espoir ou la peur prendre la place des faits.
Les anciens dossiers de location révélèrent aussi un détail inattendu.
Rachel, sous le nom de Rebecca Lane, avait payé trois mois de loyer d’avance.
Mais elle avait rendu les clés officiellement deux jours après la visite supposée d’Adrian.
« Elle a rendu les clés elle-même ? » demanda Brooke.
Cho sourit légèrement.
C’était exactement la question qui comptait.
« Le propriétaire de l’époque est mort. Mais sa fille gérait parfois les locations. Nous l’avons retrouvée ce matin. »
La femme, aujourd’hui âgée de soixante-dix ans, se souvenait de Rebecca.
Très discrète.
Toujours polie.
Elle avait rendu les clés en personne.
Noah resta sans voix.
« Après le sang ? »
« Apparemment. »
« Donc elle était vivante. »
« À ce moment précis, probablement oui. »
Pour la première fois depuis Prescott, ses épaules descendirent légèrement.
La fille du propriétaire se souvenait aussi d’une blessure.
Rebecca portait un pansement près de la tempe.
Elle avait expliqué être tombée contre un placard en faisant ses bagages.
Encore une chute.
Mais cette fois, Rachel avait peut-être choisi elle-même le mensonge.
Pour disparaître.
Cho présenta ensuite une photocopie du registre de caution.
Rachel avait demandé que le remboursement soit envoyé à une boîte postale.
Dans le Nevada.
Cette nouvelle adresse n’avait jamais été examinée à l’époque.
Les enquêteurs remontèrent rapidement la piste.
La boîte postale avait été ouverte sous le nom de Rebecca Lane, puis fermée six mois plus tard.
Plusieurs courriers avaient été transférés vers une autre adresse.
Reno.
Noah s’appuya contre sa chaise.
« Elle n’était pas morte à Prescott. »
« Rien ne l’indique », répondit Cho.
Brooke demanda : « Alors pourquoi Adrian a-t-il laissé le sang et fait peur à Owen ? »
Cho prit quelques secondes.
« Peut-être parce qu’il voulait qu’Owen croie au pire. La peur est parfois plus utile qu’une certitude. »
Je regardai Diane.
Elle comprit immédiatement.
Marcus avait fait cela avec nous aussi.
Il n’avait pas besoin de frapper chaque jour.
Il suffisait que tout le monde sache qu’il pouvait le faire.
Dans l’après-midi, une autre équipe examina les dossiers financiers trouvés dans le coffre de Rachel.
Un transfert attira l’attention.
Onze ans auparavant, quelques jours après Prescott, un compte appartenant à l’une des sociétés écrans d’Adrian avait envoyé quinze mille dollars vers un compte inconnu.
Le bénéficiaire était « R. Lane ».
Diane fronça les sourcils.
« Il lui a payé de l’argent ? »
Cho répondit : « Peut-être. »
Noah secoua la tête.
« Ma mère ne lui aurait jamais demandé d’argent. »
« À moins qu’elle ne l’ait forcé. »
Cette possibilité changea tout.
Brooke fut la première à la formuler.
« Elle avait les documents. »
Cho acquiesça.
« Rachel possédait des preuves sur Sentinel et Adrian. Si elle a réussi à lui faire comprendre qu’une copie serait publiée ou remise à la police si quelque chose lui arrivait, elle a peut-être négocié sa fuite. »
Noah resta longtemps silencieux.
Puis il murmura :
« Elle aurait pu acheter du temps. »
« Oui. »
« Pourquoi ne pas revenir me chercher après ? »
La question n’était adressée à personne en particulier.
Renata, présente ce jour-là, répondit avec douceur : « Peut-être parce qu’elle croyait encore qu’il te surveillait. Peut-être parce qu’elle pensait qu’il finirait par te suivre jusqu’à elle. »
Noah hocha la tête, mais il n’était pas satisfait.
Il ne le serait probablement jamais sans l’entendre de Rachel elle-même.
Le soir, Holloway arriva avec un autre développement.
Eric Palmer avait demandé à négocier.
Il affirmait posséder d’anciens fichiers d’Adrian.
Pas des copies financières.
Des dossiers personnels.
« Sur qui ? » demandai-je.
Holloway posa une petite liste devant nous.
Carla Ruiz.
Owen Blake.
Rachel Mercer.
Dorothy Callaway.
Diane Callaway.
Et plusieurs autres noms.
Brooke parcourut la liste.
« Mon nom n’y est pas. »
« Ces fichiers sont antérieurs à ta naissance », répondit Diane.
Holloway ajouta : « Palmer dit qu’Adrian mettait à jour certains dossiers au fil des années, mais que les originaux remontaient à Sentinel. »
Je pointai mon propre nom.
« Pourquoi avait-il un dossier sur moi avant même de connaître Diane ? »
« Nous le saurons peut-être quand nous aurons les fichiers. »
Eric exigeait une protection juridique en échange d’un accès.
Cho ne commenta pas la stratégie.
Elle demanda seulement aux procureurs d’avancer rapidement.
Deux jours plus tard, les analyses du garage de Prescott revinrent.
Le sang retrouvé derrière l’étagère était trop dégradé pour obtenir un profil complet.
Mais le groupe sanguin correspondait à celui de Rachel.
Noah ferma les yeux.
Cho ajouta immédiatement :
« Cela ne change pas le fait qu’un témoin l’a vue rendre ses clés après l’incident. »
« Donc Adrian l’a blessée. »
« C’est possible. »
« Et elle est repartie quand même. »
« Oui. »
Brooke regarda Noah.
« Elle était plus forte qu’il ne le pensait. »
Noah répondit :
« Elle avait toujours été forte. Je ne le savais juste pas encore. »
Le soir même, les autorités du Nevada retrouvèrent un ancien dossier de permis de conduire.
Rebecca Lane avait renouvelé son permis à Reno neuf ans auparavant.
Puis à nouveau six ans auparavant.
La photographie était plus récente.
Noah la reconnut immédiatement.
Il posa ses doigts sur l’écran sans le toucher.
« C’est elle. »
Rachel avait donc vécu au moins douze ans après sa disparition officielle.
Puis Cho fit apparaître une autre page.
Le dernier renouvellement n’avait pas été effectué sous le nom de Rebecca Lane.
Rachel avait changé une nouvelle fois d’identité.
Cette fois légalement.
Nom actuel :
Rebecca Anne Carter.
Une adresse figurait au dossier.
Oregon.
Noah ne bougea plus.
Cho leva les yeux vers lui.
« Nous avons demandé aux autorités locales de vérifier avant de vous donner de faux espoirs. »
Il avala difficilement.
« Et ? »
« Une femme de cinquante-neuf ans appelée Rebecca Carter vit toujours à cette adresse. »
Noah se leva si brutalement que sa chaise recula.
« C’est elle ? »
Cho répondit :
« Nous ne savons pas encore. »
Puis son téléphone vibra.
Elle lut le message.
Son expression changea.
« Maintenant, peut-être que si. »
Elle releva les yeux.
« La police locale vient de parler à Rebecca Carter. Quand ils lui ont demandé si elle avait autrefois porté le nom de Rachel Mercer, elle a demandé une seule chose. »
Noah avait cessé de respirer.
« Quoi ? »
Cho répondit :
« “Est-ce que Noah est vivant ?” »