PARTIE 14 – On m’a annoncé qu’une fortune gigantesque portait mon véritable nom, mais j’ai refusé de devenir riche grâce à l’argent volé aux habitants de Valmont

Je n'avais jamais vu autant de chiffres.

Les relevés étaient étalés sur la table de la bibliothèque.

Certaines pages concernaient des immeubles.

D'autres, des placements financiers.

D'autres encore, des comptes ouverts dans cinq pays différents.

Je reconnaissais mon nom de naissance sur plusieurs documents.

Alexandra Madeleine de Valmont.

Je l'avais découvert quelques minutes auparavant.

Et maintenant, il apparaissait comme bénéficiaire d'une fortune qui dépassait tout ce que j'avais imaginé.

J'ai regardé Thomas.

« Vous êtes en train de me dire que tout cela m'appartient ? »

Il a secoué la tête.

« Pas comme vous l'entendez. »

J'ai baissé les yeux vers les dossiers.

Je voulais comprendre.

Mais chaque page semblait ajouter une difficulté.

Thomas a expliqué que mon identité avait servi à enregistrer des avoirs dont les véritables propriétaires voulaient rester dissimulés.

Alexander avait utilisé les règles d'une ancienne loi sur les fiducies de la Couronne.

Certains biens ne pouvaient être placés dans ces structures qu'au nom d'un bénéficiaire royal reconnu.

À l'époque de leur création, je remplissais cette condition.

J'étais la fille de Claire.

La petite-fille d'Alexander.

Une enfant dont l'existence avait été enregistrée avant que les documents officiels soient modifiés.

Je regardais mon certificat.

Il avait l'air tellement ordinaire.

Un prénom.

Une date.

Deux parents.

Et pourtant, ce papier avait permis à des hommes puissants de déplacer des sommes immenses.

« Pourquoi ne pas avoir choisi un faux nom ? »

Thomas a fait glisser un document vers moi.

Il m'a expliqué que les anciennes règles imposaient une filiation royale authentique.

Un nom inventé aurait pu rendre certaines opérations invalides.

En revanche, mon identité existait officiellement dans les registres de naissance.

Même si Alexander avait ensuite essayé de l'effacer des documents de succession.

Je commençais à comprendre.

Ils avaient utilisé une vraie enfant.

Puis ils avaient veillé à ce que cette enfant ne puisse jamais se présenter pour réclamer des explications.

Je n'étais pas seulement la descendante qu'ils voulaient faire disparaître.

J'avais aussi servi de couverture à leurs affaires.

Cette découverte m'a donné envie de repousser les dossiers.

Je pensais à Claire.

À notre petite maison.

Aux hivers difficiles.

Au chauffage qu'elle hésitait parfois à augmenter.

Je revoyais ses mains réparer un manteau usé.

Elle disait que le tissu pouvait encore tenir une saison.

Je me souvenais des repas où nous partagions une soupe en conserve.

Elle essayait toujours de présenter ces soirées comme quelque chose de simple et de chaleureux.

Je la croyais.

Ou plutôt, je faisais semblant de ne pas remarquer qu'elle aurait aimé nous offrir davantage.

Pendant tout ce temps, des centaines de millions étaient cachés derrière mon nom.

Je me suis appuyée contre le dossier de ma chaise.

« Est-ce que ma mère savait ? »

Helen Marsh a répondu avec prudence.

Claire avait soupçonné l'existence d'une partie de ces fonds.

Elle connaissait certaines sociétés.

Elle avait identifié plusieurs opérations suspectes.

Mais elle n'avait pas découvert l'ensemble de la structure avant de devoir disparaître.

J'ai baissé la tête.

Je ne savais pas pourquoi cette réponse me soulageait légèrement.

Peut-être parce que je ne voulais pas imaginer Claire sachant qu'une immense fortune était placée sous mon nom pendant que nous comptions chaque dépense.

Mais je savais aussi qu'elle n'aurait pas utilisé cet argent sans en connaître l'origine.

C'était précisément ce qui l'avait opposée à Alexander.

Elle avait refusé de considérer les détournements comme de simples arrangements nécessaires au pouvoir.

J'ai refermé le dossier.

« Je ne veux pas de cette fortune. »

Thomas m'a regardée.

Il n'a pas paru surpris.

« Alors vous n'êtes pas obligée de l'accepter. »

J'ai pris une inspiration.

« Peut-on la rendre ? »

Helen Marsh a échangé un regard avec lui.

La réponse n'était pas simple.

Une partie des sommes provenait d'organismes caritatifs.

Une autre avait été prélevée sur des fonds publics.

Certaines opérations concernaient des activités politiques clandestines.

Et une partie de l'argent avait ensuite été investie légalement.

Les placements avaient produit des bénéfices.

Les propriétés avaient changé de valeur.

Les sociétés avaient été réorganisées.

Il ne suffisait pas de rendre un seul chèque.

Il fallait établir à qui chaque somme appartenait.

J'ai pensé aux personnes lésées.

Aux hôpitaux qui auraient pu recevoir davantage de moyens.

Aux familles qui avaient subi les conséquences des opérations menées au nom de la Couronne.

Au procureur Samuel Hart.

À Jonathan Reed.

À Claire.

Je n'avais pas oublié qu'aucun montant ne pourrait réparer certaines pertes.

Mais cela ne signifiait pas que l'argent devait rester entre les mains de ceux qui l'avaient détourné.

« Que se passerait-il si ces comptes étaient rendus publics ? »

Thomas a expliqué qu'une juridiction pouvait ordonner leur gel.

Des administrateurs indépendants pourraient être désignés.

Ils examineraient les transferts.

Ils détermineraient les sommes à restituer.

Ils rechercheraient les victimes et les bénéficiaires légitimes.

Je l'écoutais attentivement.

C'était la première fois que cette fortune me semblait utile.

Non pas parce qu'elle pourrait me rendre riche.

Mais parce qu'elle pouvait enfin devenir une preuve.

Et peut-être permettre de réparer une partie des préjudices.

Puis j'ai posé une autre question.

« Et la monarchie ? »

Thomas est resté silencieux.

Il savait que les conséquences pouvaient être graves.

Les enquêtes risquaient de remettre en question l'autorité de la famille royale.

Des membres du gouvernement pourraient être impliqués.

La succession elle-même pourrait être contestée.

Il était impossible de garantir que l'institution sortirait intacte de ces révélations.

J'ai regardé les dossiers.

Je pensais à Gabriel.

À son inquiétude pour la Couronne.

À la manière dont il avait utilisé ce mot pour justifier presque toutes ses décisions.

La Couronne.

Toujours elle.

Comme si un objet pouvait souffrir.

Comme si une institution était plus importante que les personnes qu'elle était censée servir.

« Alors qu'elle soit examinée, elle aussi. »

Thomas m'a regardée.

J'ai poursuivi.

« Je ne veux pas détruire Valmont. »

Je pensais aux habitants du royaume.

Aux gens qui travaillaient.

Qui élevaient leurs enfants.

Qui payaient leurs impôts.

Ils n'avaient pas participé aux décisions d'Alexander.

Ils ne devaient pas devenir les victimes d'une nouvelle lutte pour le pouvoir.

« Je veux simplement que ceux qui ont utilisé le palais pour détruire des vies cessent de pouvoir le faire. »

Helen Marsh a acquiescé.

Elle a expliqué que nous avions besoin d'une aide juridique indépendante.

Je savais qu'elle avait raison.

Tous les documents du monde ne serviraient à rien si nous les remettions aux personnes chargées de les dissimuler.

Je ne voulais pas d'un conseiller choisi par Gabriel.

Ni d'un représentant dépendant de la Maison royale.

Je voulais quelqu'un capable de contester les décisions de la Couronne devant une juridiction.

Thomas a sorti une carte.

Un nom y figurait.

Evelyn Carter.

Avocate spécialisée en droit constitutionnel.

Je l'ai lue.

Puis j'ai regardé Thomas.

« Vous la connaissez ? »

Il a expliqué que Claire l'avait contactée plusieurs années auparavant.

Evelyn avait accepté d'examiner une partie des accusations.

Elle avait également refusé de se laisser intimider.

Je me suis souvenue de Samuel Hart.

Le procureur mort dans un accident suspect.

Je n'avais aucune envie d'exposer une autre personne au même danger.

« Est-elle toujours en exercice ? »

Thomas a acquiescé.

Elle avait continué à défendre des personnes opposées à des institutions puissantes.

Mais elle ignorait certains éléments essentiels.

Notamment mon identité actuelle.

Je regardais la carte.

Je me demandais pourquoi Claire n'avait pas pu saisir la justice avec son aide.

Thomas a répondu avant même que je pose toutes mes questions.

Ma mère ne possédait pas les documents originaux nécessaires pour démontrer certaines opérations.

Elle avait des copies.

Des indices.

Des témoignages.

Mais plusieurs pièces avaient disparu.

Et elle continuait de craindre pour ma sécurité.

Je pensais à son changement de nom.

Au certificat signé par Madeleine.

À l'ordre d'Alexander.

Elle savait que les personnes responsables étaient toujours capables de m'atteindre.

Je ne pouvais pas lui reprocher d'avoir voulu m'éloigner d'elles.

Mais je regrettais qu'elle ait dû porter seule cette peur.

J'ai pris mon téléphone.

« Alors Evelyn doit savoir que je suis vivante. »

Trois heures plus tard, nous nous trouvions dans un cabinet d'avocats sans luxe particulier.

J'étais assise devant une table recouverte de documents.

Thomas était à mes côtés.

Helen Marsh avait apporté les dossiers médicaux et les certificats.

Je regardais la porte.

J'avais peur de découvrir une nouvelle personne liée au passé de Claire.

Je me demandais combien d'adultes avaient connu mon histoire pendant que je grandissais sans rien savoir.

Puis Evelyn Carter est entrée.

Elle avait cinquante-huit ans.

Les cheveux courts.

Un regard attentif.

Elle portait une pile de dossiers contre elle.

Je me suis levée.

Elle m'a observée quelques secondes.

Puis ses yeux se sont arrêtés sur mon visage.

Je ne savais pas ce qu'elle cherchait.

Une ressemblance avec Claire, peut-être.

Je n'ai pas osé lui demander.

Nous nous sommes installés.

Thomas lui a expliqué que nous avions retrouvé plusieurs documents originaux.

Je lui ai tendu mon certificat de naissance.

Alexandra Madeleine de Valmont.

Evelyn l'a pris.

Elle a examiné les signatures.

Le sceau.

La date.

Puis elle est restée parfaitement immobile.

J'ai senti ma gorge se serrer.

« Est-ce qu'il est authentique ? »

Elle a levé les yeux vers moi.

« Claire avait réussi à préserver la preuve de votre existence. »

Je n'ai pas répondu.

J'ai regardé Thomas.

Il avait baissé la tête.

Evelyn semblait comprendre ce que ce certificat représentait.

Pas seulement une identité.

La preuve que les ordres d'Alexander n'avaient pas réussi à tout effacer.

Je lui ai demandé si elle avait connu personnellement ma mère.

Elle a acquiescé.

Elle l'avait représentée lors des premières procédures confidentielles.

Avant que les accusations de trahison soient rendues publiques.

Je me suis penchée.

« Vous saviez pour Adrian Vale ? »

« Oui. »

« Et pour Alexander ? »

Elle a pris une inspiration.

Elle avait fini par comprendre son rôle.

Je pensais à Gabriel.

« Est-ce que Claire croyait que Gabriel allait la défendre ? »

Evelyn a secoué la tête.

Ma mère pensait qu'il choisirait la Couronne plutôt que sa sœur.

Elle avait eu raison.

J'ai baissé les yeux.

Je connaissais désormais cette décision.

Mais l'entendre confirmée par une autre personne me faisait toujours mal.

Evelyn a ouvert son ordinateur.

Elle a commencé à examiner les documents.

Nous lui avons montré les relevés bancaires.

Les transferts vers les sociétés privées.

La lettre de Claire.

Les certificats de naissance.

Et la déclaration retrouvée dans la Main de Cristal.

Elle prenait des notes.

Posait des questions.

Demandait les originaux lorsque nous possédions seulement des copies.

Je commençais à comprendre la différence entre une vérité personnelle et une preuve judiciaire.

Je savais ce que j'avais vécu.

Je savais ce que Claire avait écrit.

Mais pour convaincre une juridiction, nous devions établir l'origine des documents.

Leur authenticité.

La manière dont ils avaient été conservés.

Et les personnes qui pouvaient confirmer leur validité.

Evelyn a regardé la déclaration.

Elle m'a expliqué qu'elle pourrait soutenir une requête constitutionnelle.

J'ai senti un espoir prudent.

Puis elle a ajouté qu'une preuve essentielle manquait encore.

La confirmation indépendante que la déclaration avait été signée et authentifiée selon les règles en vigueur.

J'ai immédiatement pensé à Madeleine.

« Elle était présente. »

Evelyn a acquiescé.

Mais son témoignage serait probablement contesté.

Elle avait elle-même participé à certaines opérations de dissimulation.

Gabriel pourrait affirmer qu'elle cherchait maintenant à échapper à ses responsabilités.

Adrian Vale pourrait tenter de la discréditer.

Et nous ne pouvions pas fonder toute la procédure sur une personne dont les actes devaient également être examinés.

J'ai regardé la déclaration.

Je pensais au coffret.

À la lumière émeraude.

À la signature d'Alexander.

Nous possédions le document.

Mais cela ne suffisait pas encore.

« Alors qui peut confirmer son authenticité ? »

Evelyn a regardé Thomas.

Elle a évoqué une ancienne fonction royale.

Le gardien officiel des sceaux.

Thomas a lentement relevé la tête.

Puis il a prononcé un nom.

Arthur Bellamy.

Je ne le connaissais pas.

Evelyn a expliqué qu'il avait quitté ses fonctions après la disparition de Claire.

La plupart des gens pensaient qu'il était mort.

J'ai senti mon cœur accélérer.

Encore un homme que l'histoire officielle avait fait disparaître.

Je pensais à Thomas.

À sa fausse mort.

À la facilité avec laquelle une personne pouvait être effacée des récits publics.

« Est-il réellement mort ? »

Evelyn a secoué la tête.

Arthur Bellamy était toujours vivant.

Et, pour la première fois depuis la découverte du bracelet, une personne indépendante de Gabriel pouvait peut-être confirmer la validité de la déclaration.

J'ai regardé mon certificat.

Puis la carte d'Evelyn.

Je n'avais pas besoin d'une nouvelle promesse royale.

J'avais besoin d'un témoin.

Et nous venions d'apprendre où le chercher.


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