PARTIE 4 – En quittant la salle avec la reine, je me suis souvenue des dernières paroles de ma mère et du regard du roi vers le coffret vide

Ma mère m'avait prévenue.

Je n'avais simplement pas compris de quoi elle essayait de me protéger.

Trois mois avant cette réception, j'étais auprès d'elle dans une chambre d'hôpital.

Je me souvenais du lit étroit.

De sa voix affaiblie.

De son prénom.

Claire.

Claire Bennett.

C'était étrange de penser à elle au milieu de cette salle de bal.

Tout semblait opposer ces deux endroits.

À l'hôpital, ma mère avait peu de forces.

Au palais, les lustres brillaient au-dessus de centaines d'invités.

À l'hôpital, je m'étais concentrée sur les mots d'une femme que je ne voulais pas perdre.

Au palais, je venais de découvrir un objet qui semblait relier mon existence à un secret royal.

Pourtant, les deux scènes se rejoignaient dans mon esprit.

Je revoyais ma mère.

Et j'entendais son avertissement.

« Quand tu connaîtras la vérité, ma chérie, ne crois pas que le premier à t'avoir menti soit forcément le pire. »

Je n'avais jamais oublié cette phrase.

Je l'avais gardée en moi sans savoir quoi en faire.

À l'époque, j'avais cru qu'elle parlait des nobles qui l'avaient détruite.

De ceux qui avaient sali son nom.

De ceux qui l'avaient traitée comme une personne indigne d'être crue.

Cette interprétation m'avait semblé évidente.

Je savais ce qu'elle avait subi.

Je savais aussi ce que les accusations avaient laissé derrière elles.

Alors j'avais associé ses paroles aux personnes qui nous avaient fait du mal.

Je n'avais pas imaginé qu'elles pourraient concerner autre chose.

Encore moins un bracelet caché dans un coffret de fer au palais de Valmont.

Mais ce soir-là, tout avait changé.

Le roi venait de me donner plusieurs raisons de douter de lui.

Il avait voulu récupérer le bracelet sans explication.

Il avait ordonné de faire surveiller les sorties.

Il avait exigé la confiscation des enregistrements.

Et, devant les questions de son propre fils, il avait choisi le silence.

Il aurait été facile de conclure que Gabriel était l'homme dont ma mère voulait me parler.

Facile.

Trop facile, peut-être.

Je me souvenais exactement de ce qu'elle avait dit.

Le premier à m'avoir menti.

Pas nécessairement le pire.

Cette nuance me troublait.

Je n'avais pas envie de la comprendre.

J'aurais préféré une vérité simple.

Un mensonge.

Un coupable.

Une explication.

Je voulais pouvoir montrer le bracelet à quelqu'un et entendre enfin une réponse claire.

Pourquoi mon nom était-il écrit dessus ?

Pourquoi se trouvait-il dans ce coffret ?

Pourquoi le document affirmait-il que la véritable lignée héritière n'était pas celle de Victor ?

Pourquoi Gabriel avait-il si peur ?

Et pourquoi ma mère avait-elle consacré ses dernières forces à me mettre en garde contre une vérité que je ne connaissais pas encore ?

Je n'avais aucune réponse certaine.

Je ne possédais que des faits.

Mon nom.

La signature du grand-père de Victor.

Les mots découverts.

La réaction du cristal.

La peur du roi.

Je les répétais mentalement pour ne pas les déformer.

Je me connaissais.

Lorsque j'avais peur, mon esprit cherchait à remplir les silences.

À inventer des raisons.

À relier trop rapidement les choses.

Cette fois, je ne voulais pas commettre cette erreur.

Trop de personnes semblaient déjà avoir décidé qui était ma mère sans lui permettre de répondre.

Je refusais de faire la même chose avec ce que je venais de trouver.

Je gardais les yeux sur le bracelet.

La petite étiquette était vieille.

Mais mon nom restait lisible.

Sofia Claire Bennett.

Ces trois mots avaient toujours désigné la même personne.

Moi.

Une fille élevée par Claire Bennett.

Une femme qui travaillait depuis deux ans au service de la famille royale.

Une employée que Victor avait si souvent traitée avec mépris.

Je ne savais pas encore si cette découverte allait modifier quelque chose à mon identité.

Je savais seulement qu'elle ne pouvait plus être ignorée.

J'avais envie de demander à ma mère ce qu'elle savait.

Cette envie m'avait traversée si vivement que j'en avais presque mal.

Puis je m'étais souvenue qu'elle n'était plus là.

C'était le plus cruel.

Au moment précis où j'avais le plus besoin de lui poser une question, je ne pouvais plus entendre sa réponse.

Je ne pouvais plus lui montrer le bracelet.

Je ne pouvais plus lui demander si elle avait déjà vu cette étiquette.

Je ne pouvais plus savoir si son dernier avertissement avait été prononcé en pensant à cette découverte.

Il me restait seulement sa voix dans ma mémoire.

Une voix fatiguée.

Une phrase courte.

Et le sentiment qu'elle avait essayé de m'aider avec ce qu'il lui restait de forces.

Je n'avais pas pleuré.

Pas là.

Pas devant le roi.

Pas devant Victor.

Pas devant les invités.

Mais je sentais quelque chose de lourd dans ma poitrine.

J'avais cru que la vérité me soulagerait.

Je découvrais qu'elle pouvait commencer par me rendre encore plus seule.

La reine Madeleine s'était approchée de moi.

Elle avait attendu que je lève les yeux.

Je me souvenais de son regard.

Je ne pouvais pas affirmer qu'elle connaissait toute l'histoire.

Je ne pouvais pas prétendre deviner ce qu'elle pensait.

Mais elle venait de me protéger contre les ordres de son mari.

Et elle n'avait pas tenté de me retirer le bracelet.

C'était important.

Je m'accrochais à ce détail.

Depuis le début de la soirée, presque tous les gestes importants avaient été imposés par d'autres.

Victor m'avait forcée à toucher le cristal.

Gabriel avait exigé que je lui rende ce que j'avais trouvé.

Le roi avait ensuite voulu empêcher les invités de partir.

Mais Madeleine avait placé une limite.

Elle avait dit que personne ne prendrait le bracelet.

Elle avait rappelé que les invités possédaient des droits.

Et maintenant, elle venait vers moi.

« Venez avec moi, Sofia. »

J'avais regardé dans la direction du couloir privé.

J'avais envie de quitter cette salle.

J'avais envie de ne plus sentir trois cents regards peser sur mes mains.

J'avais envie de pouvoir réfléchir sans entendre les murmures autour de moi.

Mais je n'étais pas certaine que partir avec la reine soit possible.

Gabriel était encore là.

Et je savais qu'il ne voulait pas me voir emporter le bracelet.

J'avais hésité.

La reine n'avait pas tendu la main pour prendre l'objet.

Elle m'avait simplement invitée à la suivre.

Cette différence m'avait aidée à décider.

J'avais commencé à avancer.

Alors Gabriel avait fait un pas.

« Elle ne sortira pas d'ici. »

Je m'étais arrêtée.

La peur m'était revenue immédiatement.

J'avais pensé aux portes.

Aux gardes.

À l'ordre de les faire surveiller.

Je m'étais demandé si tout allait recommencer.

Si Gabriel allait reprendre le contrôle de la salle maintenant que le capitaine avait rappelé la loi.

Je ne savais pas ce qu'il pouvait faire.

J'étais seulement certaine de ne pas pouvoir lutter seule contre lui.

Madeleine s'était retournée.

Je m'attendais à une autre dispute.

À de longues explications.

À une discussion sur l'autorité du roi.

Mais elle n'avait prononcé qu'une réponse.

« Si vous voulez la retenir, il faudra me retenir avec elle. »

J'avais baissé les yeux.

Je ne savais pas pourquoi cette phrase me touchait autant.

Peut-être parce que je n'avais plus l'habitude que quelqu'un prenne un risque pour moi.

Peut-être parce que la reine venait d'associer son propre sort au mien.

Ou simplement parce que, pendant deux années, j'avais été celle à qui l'on donnait des ordres.

Cette fois, quelqu'un disait au roi qu'il ne pourrait pas disposer de moi librement.

Je n'avais jamais demandé à Madeleine de faire cela.

Je n'avais même pas pensé qu'elle pourrait le faire.

Gabriel avait regardé son épouse.

Elle ne s'était pas écartée.

Je n'avais rien dit.

Je tenais le bracelet devant moi, avec la peur de le laisser tomber.

Le roi était resté immobile.

Puis il avait fini par se déplacer.

Il nous laissait passer.

Ce n'était pas une explication.

Ce n'était pas un aveu.

Ce n'était pas non plus une résolution.

Mais c'était la première fois, depuis que j'avais découvert le bracelet, que Gabriel renonçait à m'empêcher d'avancer.

J'avais suivi Madeleine.

Mes pas me semblaient étrangement lourds.

Je portais toujours mon uniforme de service.

La broderie était visible sous la lumière émeraude.

Je n'avais pas changé de vêtements.

Je n'avais pas changé de nom.

Et pourtant, je ne me sentais plus exactement comme la femme qui avait traversé cette même réception avec un plateau de champagne.

Quelques minutes plus tôt, on ne me regardait presque pas.

Maintenant, je quittais la salle avec la reine.

Je savais que les invités nous observaient.

J'aurais préféré être invisible.

C'était l'un des réflexes que deux années de service m'avaient laissés.

Ne pas attirer l'attention.

Ne pas déranger.

Ne pas poser de questions.

Mais j'avais déjà posé la question la plus importante.

Et le roi ne m'avait pas répondu.

Avant d'atteindre le couloir privé, j'avais tourné la tête.

Je ne sais pas exactement pourquoi.

Peut-être voulais-je regarder le cristal une dernière fois.

Peut-être cherchais-je à voir si les gardes avaient quitté les portes.

Mais mon regard s'était arrêté sur Victor.

Il était resté près du socle ouvert.

Il ne me regardait pas.

Il ne regardait pas non plus le bracelet que j'emportais.

Il fixait son père.

J'avais reconnu la même expression que quelques instants plus tôt.

Une expression déstabilisée.

Presque douloureuse.

Ce n'était plus le prince qui s'était amusé à m'humilier.

Ce n'était plus l'homme qui avait ri d'un plateau tombé.

C'était un fils qui venait d'entendre son père contredit par un document portant la signature de son grand-père.

Un fils qui avait appris que sa propre lignée n'était peut-être pas celle qu'on lui avait toujours présentée.

Et un fils qui attendait toujours une explication.

Je ne savais pas s'il regrettait ce qu'il m'avait fait.

Je ne savais pas s'il comprenait ce que sa cruauté avait provoqué.

Je ne savais même pas si, une fois le choc passé, il me traiterait autrement.

Je n'allais pas lui prêter des intentions que je ne pouvais pas connaître.

Mais je voyais une chose.

Il ne regardait plus Gabriel comme auparavant.

Moi non plus.

C'était peut-être notre seul point commun.

Je m'étais ensuite tournée vers le roi.

Gabriel se trouvait toujours près du socle.

Il avait régné sur Valmont pendant vingt ans.

Jusque-là, je ne l'avais jamais vu paraître intimidé par qui que ce soit.

Mais son visage avait changé.

La peur était toujours présente.

Et elle ne semblait pas entièrement dirigée vers moi.

J'avais suivi la direction de son regard.

Le coffret.

Le petit coffret de fer dans lequel j'avais trouvé le bracelet.

Il était ouvert.

Son compartiment était vide.

J'avais observé le roi encore une seconde.

Il fixait cet espace avec une inquiétude que je ne parvenais pas à expliquer.

J'avais d'abord pensé qu'il regrettait simplement que j'aie pris le bracelet avant lui.

Mais son expression semblait traduire autre chose.

Comme s'il s'était attendu à trouver davantage dans ce coffret.

Comme si l'absence de quelque chose lui faisait plus peur encore que ce que j'avais découvert.

Je n'avais aucune preuve.

Aucune explication.

Seulement ce regard.

Et le vide du compartiment.

J'avais senti une nouvelle question se former dans mon esprit.

Je ne l'avais pas posée.

Il y avait déjà trop de questions sans réponse.

Madeleine avançait vers le couloir.

Je l'avais suivie, en gardant le bracelet serré contre ma paume.

Je pensais aux six mots.

À la signature du grand-père de Victor.

À ma mère.

Et à ce que le roi avait peut-être espéré trouver dans ce coffret.

J'avais cru, au début de la soirée, que Victor était l'homme dont je devais me méfier.

Puis j'avais vu son père.

J'avais commencé à comprendre la peur que ma mère avait essayé de m'enseigner.

Les mensonges ne se présentaient pas toujours seuls.

Et la première personne prise à mentir n'était pas nécessairement celle qui avait tout commencé.

Je ne connaissais toujours pas la vérité sur mes origines.

Je ne savais pas ce que Madeleine allait pouvoir m'expliquer.

Je ne savais pas pourquoi la Main de Cristal avait réagi à mon contact.

Mais j'avais pris une décision.

Je ne remettrais pas ce bracelet à Gabriel simplement parce qu'il me l'ordonnait.

Pas avant de comprendre.

Pas avant de savoir pourquoi mon nom avait été conservé dans le coffret de fer.

Pas avant d'avoir découvert ce que ma mère avait essayé de me dire.

J'avais traversé l'entrée du couloir privé derrière la reine.

Et, pour la première fois depuis le début de cette réception, je n'avais pas baissé la tête.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : La reine m’a conduite dans ses appartements privés, mais les réponses qu’elle détenait sur ma mère ont bouleversé tout ce que je croyais savoir