PARTIE 2 – Le prince qui m’avait humiliée pendant deux ans a soudain contesté son père, et j’ai compris que notre découverte le menaçait aussi

J'avais toujours pensé que le prince Victor et son père appartenaient au même monde.

Un monde où l'on commandait.

Où l'on obtenait.

Où personne n'avait besoin de se justifier devant une employée des cuisines.

Je n'avais jamais imaginé assister à une dispute entre eux.

Encore moins à cause de moi.

Pourtant, c'était bien ce qui se produisait.

Le roi Gabriel se tenait devant moi.

Son attention restait fixée sur le bracelet.

Je savais qu'il voulait le récupérer.

Je savais aussi qu'il ne m'avait toujours pas expliqué pourquoi.

Puis Victor avait fait un pas vers lui.

Ce mouvement m'avait surprise.

J'avais imaginé qu'il allait soutenir son père.

Qu'il allait me reprocher mon insolence.

Peut-être même me rappeler que je n'étais qu'une domestique et que je n'avais pas à interroger le souverain.

C'aurait été conforme à ce que je connaissais de lui.

Mais il ne m'avait pas regardée.

Il regardait Gabriel.

« Elle a le droit de comprendre ce qui se passe. »

J'avais presque cru avoir mal entendu.

Victor venait de prendre ma défense.

Pas avec chaleur.

Pas avec tendresse.

Mais il avait reconnu que ma question méritait une réponse.

C'était déjà plus qu'il ne m'avait accordé pendant les deux années précédentes.

Son père avait tourné la tête.

Je n'oublierais pas ce regard.

Il n'avait rien eu de spectaculaire.

Aucun geste brusque.

Aucun éclat de voix.

Seulement une expression dure, accompagnée de quelques mots.

« Cela ne te concerne pas. »

Victor s'était immobilisé.

Et j'avais compris quelque chose.

Il connaissait cette manière de parler.

Je la connaissais aussi.

Mais je l'avais toujours entendue depuis le bas de l'échelle.

Victor, lui, l'entendait de son propre père.

Je n'avais jamais réfléchi à ce que cela pouvait signifier pour lui.

Pendant une seconde, j'avais retrouvé le prince que je connaissais.

Le dos droit.

Le visage fermé.

Cette hésitation avant de décider s'il allait répondre.

Je m'attendais à ce qu'il baisse la tête.

À ce qu'il retrouve sa place près du roi.

À ce qu'il fasse semblant de ne pas avoir entendu ma question.

Il ne l'avait pas fait.

« Tu m'avais assuré que cette femme mentait. »

Sa voix m'avait donné froid.

Cette femme.

C'était moi.

Il parlait de moi comme d'une personne dont la parole avait déjà été jugée.

Et il venait de révéler que son père et lui avaient parlé de mon histoire.

Je ne savais pas exactement quand.

Je ne savais pas ce qui avait été dit.

Mais j'avais compris que Gabriel lui avait présenté une version de ma situation.

Une version dans laquelle je n'étais pas digne de confiance.

« Tu m'avais aussi dit que sa mère avait trahi la Couronne. »

Mon cœur s'était serré.

Ma mère.

Claire Bennett.

Trois mois plus tôt, elle était allongée dans un lit d'hôpital.

Et maintenant, au milieu du jubilé royal, son nom venait d'être associé à une trahison.

Je savais qu'elle avait été frappée par les accusations des nobles.

J'avais vécu avec le poids de ces accusations.

Mais entendre Victor les répéter devant les invités avait réveillé quelque chose de pénible.

Une colère ancienne.

Une colère que je n'avais jamais vraiment pu exprimer.

Ma mère n'était pas là pour répondre.

Elle ne pouvait pas se défendre.

Et moi, je tenais un bracelet sur lequel figurait son nom de famille.

Je n'avais pas oublié les mots qu'elle m'avait confiés.

Je ne les comprenais pas encore.

Mais ils étaient toujours là.

Présents dans un coin de ma mémoire.

Je m'étais demandé si elle avait connu l'existence de ce bracelet.

Si elle avait su qu'il se trouvait ici.

Je n'avais aucun moyen de le savoir.

Je n'allais pas prétendre le contraire.

Pourtant, une question m'obsédait.

Pourquoi aurait-on conservé ce bracelet aussi longtemps ?

Il était ancien.

Il avait été protégé.

Et quelqu'un avait jugé nécessaire de le placer à l'intérieur d'un coffret de fer.

Je regardais sa petite étiquette.

Sofia Claire Bennett.

Il ne s'agissait pas d'un prénom ressemblant au mien.

Ni d'une coïncidence facile à écarter.

C'était mon nom entier.

Victor continuait de parler.

« Et maintenant, il y a ce document portant la signature de Grand-père. »

J'avais levé les yeux.

Le document.

L'affirmation sur la véritable lignée héritière.

La signature du grand-père de Victor.

Tout cela existait désormais au même endroit.

Dans la même pièce.

Devant les mêmes témoins.

Je m'étais rendu compte que Victor tentait de rapprocher les éléments.

Il avait reçu une explication de son père.

Cette explication reposait sur l'idée que ma mère avait trahi la Couronne et que je n'étais pas celle que je prétendais être.

Puis le cristal avait réagi.

Le coffret avait été ouvert.

Le bracelet était apparu.

Et le document contredisait ce qu'il croyait savoir sur sa propre lignée.

Victor n'avait pas l'air de comprendre davantage que moi.

Mais lui aussi voyait les contradictions.

Le roi avait interrompu son fils.

« Victor. »

Un seul mot.

Une menace familière.

J'avais aperçu une tension dans les épaules du prince.

Il avait hésité.

Puis il avait repris.

« Et c'est ce bracelet qui t'inquiète ? »

Sa voix s'était légèrement cassée.

Je l'avais remarqué malgré moi.

Pendant deux ans, Victor avait paru tellement sûr de lui.

Il savait comment marcher dans une salle.

Comment se faire servir.

Comment obtenir le silence.

Je ne l'avais jamais vu perdre ses moyens.

Ce soir-là, pour la première fois, quelque chose lui échappait.

Ce n'était pas seulement son père qui refusait de répondre.

C'était aussi la possibilité que tout ce qu'il avait cru sur sa place dans la famille royale soit faux.

Je ne ressentais pas encore de sympathie pour lui.

Je n'allais pas effacer deux années d'humiliations parce qu'il avait prononcé quelques phrases justes.

Les choses ne fonctionnaient pas ainsi.

Je me souvenais trop bien du plateau tombé.

De l'escalier.

De son rire.

Je savais combien il était facile pour lui de blesser quelqu'un sans avoir ensuite à en supporter les conséquences.

Pourtant, je ne pouvais pas ignorer ce que je voyais.

Il souffrait.

Pas de la même manière que moi.

Mais il souffrait.

Et le roi semblait incapable de lui offrir autre chose qu'un ordre de se taire.

J'avais baissé les yeux vers mes mains.

Le bracelet était toujours là.

Je l'avais pris avant Gabriel.

Si j'avais été plus lente, il aurait pu le récupérer.

Cette pensée m'avait troublée.

Je ne savais pas ce qu'il en aurait fait.

Je ne savais même pas s'il aurait tenté de cacher son existence.

Mais son empressement m'empêchait désormais de le considérer comme une simple pièce d'archive.

Il le voulait.

Il le voulait immédiatement.

Et il semblait plus inquiet de le voir entre mes mains que de voir son propre fils contester sa parole devant toute la cour.

Je trouvais cela difficile à comprendre.

Victor était son fils.

Le prince.

L'homme que tout le monde connaissait comme son héritier.

Pourtant, l'affirmation inscrite sur le document semblait avoir créé entre eux une distance immense.

J'avais pensé aux six mots découverts.

Ils désignaient directement la lignée de Victor.

Ils n'affirmaient pas simplement qu'un détail de l'histoire royale avait été oublié.

Ils remettaient en question quelque chose de fondamental.

L'héritage.

La succession.

Le droit de transmettre la Couronne.

Et mon nom figurait à proximité.

J'avais essayé de ne pas aller trop loin dans mes suppositions.

C'était difficile.

Une partie de moi voulait croire que je venais enfin de découvrir pourquoi ma mère avait souffert.

Une autre me répétait de ne pas confondre une énigme avec une réponse.

Je ne possédais pas la vérité entière.

Pas encore.

Je possédais un bracelet.

Un document.

Et le souvenir d'une mère qui m'avait prévenue avant sa mort.

Je regardais Gabriel.

Il n'avait toujours rien expliqué.

Son silence était devenu plus révélateur que les paroles de son fils.

Je l'avais vu régner par l'autorité.

Je l'avais vu entouré de gens prêts à lui laisser la première place.

Je savais qu'il dirigeait Valmont depuis vingt ans.

Et je n'avais jamais imaginé qu'une femme en uniforme de service pourrait lui faire perdre cette assurance.

Pourtant, je me trouvais devant lui.

Sans titre.

Sans protection évidente.

Avec un vieux bracelet entre les doigts.

Et il ne parvenait pas à m'en donner une explication.

Victor avait détourné brièvement le regard.

Je ne savais pas ce qu'il pensait.

Je ne pouvais pas lire dans son esprit.

Mais je voyais qu'il ne regardait plus les choses comme quelques minutes auparavant.

Il avait voulu faire de moi un spectacle.

Maintenant, il se retrouvait au milieu de ce spectacle.

Sans savoir comment en sortir.

Je me suis souvent demandé, depuis, quel moment avait réellement changé la soirée.

Était-ce lorsque j'avais touché la Main de Cristal ?

Lorsque la lumière était devenue verte ?

Lorsque j'avais découvert mon nom ?

Ou lorsque Victor avait décidé de ne pas obéir immédiatement à son père ?

Je n'ai jamais trouvé une seule réponse.

Ces événements appartenaient à la même découverte.

Ils se rejoignaient.

Et aucun de nous ne pouvait les séparer.

Le cristal brillait encore.

Les invités ne bougeaient presque pas.

Le roi gardait le silence.

Victor attendait.

Moi aussi.

Puis la reine Madeleine avait quitté sa place.

Elle s'était avancée entre son mari et moi.

Et j'avais compris, à sa manière de se tenir, qu'elle n'avait aucune intention de laisser Gabriel décider seul de la suite.


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