PARTIE 3 – LES VOITURES TOURNAIENT DEVANT NOTRE PORTAIL PENDANT QUE LES EMPLOYÉS DU MANOIR NOUS RÉVÉLAIENT CE QU’ANDRÉS AVAIT TENTÉ D’EFFACER

Je ne savais pas encore qui se trouvait dans les véhicules.

Je savais seulement qu’ils n’avaient rien à faire devant notre grille à ce moment-là.

Le garde du portail m’a décrit leurs mouvements.

Ils ralentissaient.

Puis repartaient.

Aucune tentative d’entrée.

Aucune explication.

J’ai demandé à nos hommes de rester à leurs postes.

Je ne voulais pas que quelqu’un sorte de la propriété pour les provoquer.

Nous avions déjà assez de problèmes à l’intérieur.

Je suis retourné à la salle de contrôle.

Les écrans montraient encore la route.

Les véhicules avaient disparu.

Mais leur passage m’avait dérangé.

Je pensais à Andrés, assis derrière la porte blindée.

Je pensais aux dix-huit minutes pendant lesquelles notre surveillance avait été coupée.

Et je pensais au dîner de la veille.

Andrés était resté assis à la droite de Vicente.

J’avais vu les deux frères parler.

J’avais vu Andrés lever son verre.

Je n’avais rien remarqué d’inhabituel.

Cette pensée m’a mis en colère.

Contre moi.

Pas contre les hommes qui n’avaient rien vu.

Contre celui qui était censé voir pour tous les autres.

Je suis allé chercher le sommelier.

Il travaillait pour la famille depuis vingt ans.

Il connaissait les préférences de Vicente.

Il connaissait celles d’Andrés.

Il passait des heures près de gens qui ne faisaient plus attention à sa présence.

Je me suis rendu compte que je ne lui avais presque jamais posé de questions sur ce qu’il observait.

« Vous étiez au dîner hier soir ? »

Il a acquiescé.

« Comme toujours, monsieur. »

« Racontez-moi le moment où Andrés a quitté la table. »

Le sommelier m’a regardé avec surprise.

Je n’avais pas encore dit qu’Andrés était impliqué.

« Il est sorti avant le dessert », a-t-il répondu.

« Pourquoi ? »

« Il disait ne pas se sentir bien. Un mal de tête, je crois. »

J’ai attendu.

L’homme a hésité avant d’ajouter qu’Andrés était revenu environ une heure plus tard.

« Vous êtes certain de la durée ? »

« À peu près, monsieur. »

Je lui ai demandé s’il avait remarqué autre chose.

Il a fixé ses mains.

Puis il a relevé les yeux.

« Sa chemise n’était plus la même. »

Je me suis arrêté d’écrire.

« Expliquez-moi. »

Il m’a décrit la tenue portée au début de la soirée.

Puis celle avec laquelle Andrés avait repris sa place.

Il avait remarqué le changement parce qu’il servait les mêmes personnes depuis des années.

Je lui ai demandé pourquoi il n’en avait parlé à personne.

Sa réponse m’a fait honte.

« Monsieur, je ne pensais pas qu’un homme comme moi devait poser des questions à Don Andrés sur sa chemise. »

Je connaissais cette maison.

Je connaissais les distances entre ceux qui donnaient les ordres et ceux qui les recevaient.

Je les avais moi-même fait respecter.

Ce jour-là, j’ai compris ce que ces distances nous avaient coûté.

Le sommelier avait vu quelque chose.

Il n’avait rien dit.

Pas parce qu’il était indifférent.

Parce qu’il ne se croyait pas autorisé à parler.

Je lui ai demandé de rédiger sa déclaration.

Il l’a fait.

J’ai ensuite convoqué le majordome.

L’homme avait lui aussi une longue expérience du manoir.

Il s’est présenté avec sa retenue habituelle.

Je lui ai parlé de la chemise.

Il a baissé les yeux.

« Je sais ce qu’elle est devenue. »

J’ai senti mon attention se resserrer.

« Dites-moi. »

Il m’a expliqué qu’un valet avait porté un vêtement à l’incinérateur du personnel à l’aube.

Le valet avait reçu un ordre écrit.

Cet ordre portait l’autorisation d’Andrés.

J’ai demandé à voir le valet.

Son récit correspondait à celui du majordome.

Il avait exécuté la consigne.

Il n’avait pas examiné la chemise.

Il l’avait brûlée.

Je lui ai demandé pourquoi.

Il a répondu presque la même chose que le sommelier.

« L’ordre était signé, monsieur. »

Signé.

Ce simple mot était devenu une excuse suffisante pour ne plus réfléchir.

Je ne pouvais pas exiger que les employés devinent les intentions des Castellanos.

Mais je devais reconnaître que notre manière de fonctionner avait rendu leur silence presque obligatoire.

J’ai fait examiner les résidus de l’incinérateur.

Je ne m’attendais pas à retrouver un vêtement entier.

Le feu avait fait son travail.

Mais les cendres contenaient encore un bouton en nacre.

Il portait les initiales de la famille.

L’objet était petit.

Il aurait pu passer inaperçu.

Les techniciens ont vérifié son origine.

Il correspondait aux boutons utilisés sur certaines chemises formelles des Castellanos.

Je l’ai fait placer sous scellés.

Je savais que ce bouton ne racontait pas à lui seul ce qui s’était passé.

Mais il confirmait la disparition d’un vêtement.

Et cette disparition avait été ordonnée par Andrés.

J’ai ajouté les déclarations au dossier.

Le nom écrit par Vicente se trouvait toujours dans mon esprit.

À chaque nouvelle pièce, il devenait plus difficile de croire à un malentendu.

Je suis ensuite retourné vers les objets saisis lors de l'interpellation d'Andrés.

Son téléphone en faisait partie.

Les messages retrouvés ont donné une autre dimension à l’affaire.

J’avais déjà envisagé qu’Andrés ait voulu prendre la place de son frère.

Je n’avais pas encore mesuré jusqu’où il était allé.

Les échanges révélaient un accord avec un cartel rival.

Il devait aider ces hommes à pénétrer dans le manoir pendant la nuit.

La porte de service nord avait été choisie.

La maison devait être surprise alors que ses occupants dormaient.

En retour, Andrés devait obtenir une part considérable des routes contrôlées par Vicente.

La moitié.

Et une reconnaissance comme chef auprès de ceux que la famille avait longtemps combattus.

J’ai relu les messages.

J’aurais voulu avoir mal compris.

Mais les détails étaient là.

L’accès.

L’heure prévue.

La contrepartie.

Ce n’était plus seulement l’acte d’un frère contre un autre.

Andrés avait exposé toute la maison.

Les employés.

Les médecins.

Les gardes.

Camila.

Adelaida.

J’ai ressenti un froid que je ne connaissais pas.

J’avais passé des années à imaginer comment empêcher des ennemis d’entrer.

Et un homme assis à la table familiale leur avait promis de leur ouvrir lui-même la porte.

J’ai convoqué les responsables des accès.

Je leur ai ordonné de renforcer la surveillance.

Je n’ai donné les détails de l’accord qu’aux personnes qui devaient les connaître.

Chaque information supplémentaire représentait un risque.

Je voulais que personne ne confonde urgence et panique.

Il fallait protéger Vicente.

C’était la priorité.

La docteure Morales m’a rejoint dans le couloir médical.

Elle venait de vérifier ses constantes.

« Il est toujours dans un état préoccupant », m’a-t-elle dit.

Je lui ai expliqué que nous devions le déplacer.

Elle m’a regardé.

« Dans son état, ce n’est pas une décision à prendre légèrement. »

« Je le sais. Mais nous avons découvert une menace contre la maison. »

Elle est restée silencieuse.

Puis elle m’a demandé combien de personnes connaîtraient le nouvel emplacement.

« Vous, Camila et moi. »

Elle a réfléchi.

« Alors il faut préparer le transfert avec soin. »

Nous avons utilisé la chambre médicale secrète du manoir.

Cet espace n’était pas connu de la plupart du personnel.

Il avait été prévu pour des situations exceptionnelles.

Je n’avais jamais souhaité avoir à m’en servir.

La docteure Morales a organisé le déplacement.

Je suis resté à proximité tout le temps.

Camila nous a rejoints avec Adelaida.

Lorsqu’elle a aperçu Vicente sur le lit, la petite a cessé de parler.

Elle s’est serrée contre sa mère.

« Il dort encore ? »

Elena a répondu d’une voix douce.

« Oui. Il a besoin de repos. »

Adelaida a regardé les appareils médicaux.

Elle semblait surtout chercher le visage de Vicente.

Camila m’a demandé si elle devait emmener sa fille ailleurs.

J’ai regardé Elena.

La docteure a vérifié les indications affichées sur les appareils.

Puis elle a dit que la présence calme de l’enfant ne posait pas de problème tant qu’elle ne gênait pas les soins.

J’ai demandé à Camila de rester.

Elle a accepté.

Je savais que je lui demandais beaucoup.

Elle avait déjà assez peur pour sa fille.

Mais elle avait choisi de ne pas abandonner Vicente.

Adelaida s’est installée près du lit.

Son crocodile reposait sur ses genoux.

Elle a commencé à parler.

Tout doucement.

Elle racontait encore sa grenouille.

Je n’ai pas retenu tous les détails.

Il y avait l’étang.

Le jardin.

Le soleil.

Et cette petite voix qui continuait comme si Vicente pouvait l’entendre.

J’ai regardé les appareils.

Son pouls semblait se calmer lorsqu’elle parlait.

Je ne pouvais pas affirmer que sa voix en était la cause.

Elena non plus.

Mais nous l’avons tous remarqué.

La fillette ne cherchait pas à obtenir une réaction.

Elle racontait simplement une histoire à quelqu’un qu’elle aimait bien.

C’était peut-être cela qui me bouleversait le plus.

Vicente avait vécu entouré d’hommes capables de lui promettre leur fidélité à genoux.

Et la présence qui semblait apporter un peu de paix à sa chambre venait d’une enfant avec un crocodile en peluche.

Je suis resté près du lit jusqu’au début de la soirée.

Puis quelque chose a changé.

Vicente a bougé légèrement.

Elena s’est approchée aussitôt.

Ses paupières ont tremblé.

Il a ouvert les yeux pendant quelques secondes.

Je me suis penché.

« Patron, vous êtes en sécurité. »

Son regard a cherché quelque chose.

Sa main s’est déplacée faiblement.

J’ai cru qu’il voulait prendre la mienne.

Puis j’ai compris.

Le papier.

Celui où il avait écrit le nom de son frère.

Je lui ai dit que je l’avais conservé.

J’ai fait apporter le document depuis mon coffre.

Je le lui ai montré.

Sans le lui laisser prendre.

Il a fixé les lettres.

Son visage n’a presque pas changé.

Mais je l’ai vu essayer de parler.

Je me suis rapproché.

« Vous voulez me dire quelque chose ? »

Il a murmuré un mot.

Un seul.

« Conseil. »

Puis ses yeux se sont refermés.

Elena a vérifié son état.

Elle m’a demandé de le laisser se reposer.

Je me suis éloigné du lit.

J’avais compris.

Vicente voulait que le conseil familial se réunisse.

Il voulait que l’affaire soit examinée.

Et probablement que le sort de son frère soit décidé selon les règles qu’il avait lui-même établies.

Je n’ai ressenti aucune satisfaction.

Le plus difficile n’était pas terminé.

Car je savais une chose sur les anciens Castellanos.

Certains auraient préféré cacher un crime plutôt que voir un membre de leur famille comparaître devant un tribunal.

Et le vote devait avoir lieu à minuit.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : À L’APPROCHE DU VOTE DE MINUIT, JE TENais LE DOSSIER DU TRAÎTRE ENTRE MES MAINS ET IGNORAIS ENCORE SI LES ANCIENS CHOISIRAIENT LA VÉRITÉ