Le SMS de Béatrice est arrivé à 15 h 12, alors que j’étais encore dans la Twingo de Nathalie, garée devant le Leclerc, moteur allumé.
« Mets-toi à côté de moi à table. Et garde ton sac avec toi, ma chérie. »
Je l’ai relu deux fois. À l’arrière, les garçons se disputaient un Kinder Bueno, et je me suis dit que Béatrice avait toujours eu des manies avec les sacs.
Maintenant, dans le jardin, je tenais ce sac contre ma hanche et deux feuilles dans l’autre main.
La seconde avait un en-tête que je connaissais par cœur : Centre Saint-Martin, Bourges, assistance médicale à la procréation. En dessous, en gras, une seule ligne.
« Demande d’arrêt volontaire de prise en charge. »
Je l’ai lue à voix haute sans l’avoir décidé. Deux ou trois invités se sont retournés.
« Je soussignée, Madame Céline Beaumont, née Bernard, demande l’arrêt de mon protocole. Fait à Bourges, le 9 septembre 2020. »
Et en bas à droite, mon nom. Céline Beaumont, à l’encre bleue, bien droit, bien appliqué. Sous la signature, il y avait une ligne en tout petits caractères que je n’ai pas lue. Mes yeux ne voulaient pas descendre plus bas que mon nom.
Mon C à moi, depuis mes quinze ans, finit par un long trait qui file sous tout le reste. Celui-là s’arrêtait net. Rond, fermé, dessiné plus qu’écrit.
« C’est pas moi », j’ai dit. « J’ai jamais écrit ça. »
Personne n’a répondu. J’ai essuyé mes paumes sur mon jean, une fois, deux fois. Elles sentaient encore le savon de ma tournée du matin, et j’avais peur de laisser une trace sur le papier, comme si c’était moi qu’on allait accuser de l’avoir abîmé.
Des papiers, j’en avais signé des dizaines à Bourges. Consentements, fiches de suivi, chèques de dépassement à trente euros sortis du chéquier pendant que je pliais ma blouse sur mon bras. Je les reconnaissais tous. Celui-là, jamais vu.
En septembre 2020, on ne m’avait fait signer aucun papier. On m’avait dit une phrase, une seule, dans un parking : « Le centre arrête. Il n’y a plus rien à faire. » J’avais hoché la tête. Et je n’avais plus parlé de bébé à personne, jusqu’à Julien.
« Donne-moi ça, Céline. »
Guillaume avait retrouvé sa voix douce, celle qu’il prenait avec ses clients. Il a fait deux pas dans l’herbe.
« C’est de la vieille paperasse. Du coup tu me la rends, et on en parle après, tous les deux, tranquillement. »
« Tranquillement ? Y a quarante personnes, Guillaume. »
« Justement. »
Il m’a pris le poignet. Pas fort. Il ne l’avait jamais fait fort.
« Lâchez-la », a dit l’homme en chemise rose.
Guillaume a ouvert la main.
Béatrice s’est avancée, son sac serré contre la poitrine comme tout à l’heure.
« Elle la garde, Guillaume. »
« Maman, tu sais pas ce que tu fais. »
« Si. » Elle a avalé sa salive. « Je l’ai trouvée dans ta mallette, en 2021, sous tes dossiers de Saint-Pierre. »
Elle s’est tournée vers moi. Son mascara avait coulé jusqu’au menton.
« Je savais que c’était pas ton écriture, Céline. Je l’ai gardée dans mon sac pendant des années, comme un caillou dans une chaussure. Et j’ai rien dit. »
« Alors pourquoi tu m’as fait venir ? »
« Pour ça. Je t’ai appelée jeudi pour ça. Je voulais que tu la lises devant lui. » Sa voix s’est cassée en deux. « Pardon, ma chérie. »
Elle s’est baissée en se tenant les reins pour ramasser l’enveloppe kraft, là où Apolline l’avait laissée tomber. Elle l’a frottée contre sa manche, puis elle l’a glissée dans mon sac, entre ma blouse roulée et mon carnet de comptes.
« Elle est à toi, maintenant. »
Mon carnet de comptes. Tout est dedans : chaque piqûre, chaque jour sans solde, chaque euro, écrits au crayon, avec un ticket Leclerc plié en deux pour marque-page. Je l’avais pris le matin comme on prend ses clés.
Apolline s’était assise sur une chaise de jardin, les mains à plat sur son ventre. Elle ne regardait ni Béatrice ni moi. Elle regardait Guillaume.
Autour de nous, le jardin s’était mis à chuchoter. Une femme en robe verte a repris son sac. Quelqu’un a reposé une assiette de petits fours sur la table, très doucement, comme si le moindre bruit allait tout casser.
Au bout de l’allée, Nathalie me cherchait des yeux, Théo sur la hanche. J’ai fait non de la tête. Pas maintenant. Reste là-bas.
« Mes amis », a dit Guillaume, les paumes ouvertes. « C’est un malentendu de famille. Rien de grave. »
Sa voix a tremblé sur « grave ».
C’est là que le portail a grincé.
Nathalie s’est écartée pour laisser entrer un homme grand, en veste de lin beige, une boîte blanche ficelée dans les bras. Le genre de boîte qu’on rapporte de chez le pâtissier un samedi, avec le ticket scotché dessus. J’ai reconnu la ficelle rouge et blanche : la même pâtisserie que pour mon propre mariage.
Hubert. Le père d’Apolline. Le patron de Guillaume chez Saint-Pierre Matériaux.
Il a regardé les invités figés, Béatrice en larmes, sa fille toute blanche sur sa chaise, la main de Guillaume encore ouverte dans le vide.
« Qu’est-ce qui se passe ici ? »
« Elle l’a signé, Hubert. Elle l’a signé de sa main, et aujourd’hui elle vient se venger devant ta fille. »
Guillaume n’avait même pas attendu qu’on l’accuse de quelque chose. Il avait répondu à une question que personne n’avait posée, et il avait choisi les mots qui font le plus de bruit.
« Signé quoi ? » a dit Hubert.
Il a posé la boîte de la pièce montée sur la table des petits fours. Il a sorti ses lunettes de la poche de sa veste, sans se presser, comme on le fait en réunion quand un chiffre ne colle pas.
« Un papier de la clinique. Elle a arrêté ses soins en 2020, elle l’a écrit noir sur blanc. Et maintenant elle est jalouse. Elle a toujours été jalouse, de moi, d’Apolline, du bébé. Elle ment, Hubert. »
« Je suis venue une heure », j’ai dit. « C’est ta mère qui m’a appelée. »
« Elle ment. »
Il le répétait comme on enfonce un clou. Il ne parlait plus à Hubert mais aux invités, les paumes ouvertes, avec la voix des réunions de chez Saint-Pierre. Une dame a hoché la tête. Une seule.
Puis il s’est approché d’Hubert et il a baissé le ton, mais pas assez.
« Pas ici, je t’en supplie. Lundi, on signe. Tu veux vraiment qu’on gâche ça pour une histoire de bonne femme ? »
« Lundi, on verra », a dit Hubert. « Madame, vous permettez ? »
Il tendait la main vers moi. Il m’avait croisée deux fois en sept ans, à des mariages, et il m’appelait encore « Madame ».
J’ai posé la deuxième feuille à plat sur la table, entre une corbeille de pain et sa boîte blanche. Avec mon téléphone, je l’ai photographiée. L’écran est fendu depuis deux ans. La fissure passait en plein sur la signature, alors j’ai recommencé trois fois, jusqu’à ce que le nom soit net. Ensuite seulement j’ai tendu la première à Hubert.
« Celle-là, c’est le compte rendu. L’autre, je la garde. »
Il a lu debout, le papier tenu loin des yeux. Il a mis longtemps. Trop pour deux lignes.
« Numération : zéro », a-t-il dit tout bas. Puis plus fort : « Azoospermie complète. Guillaume, c’est quoi, ça ? »
« Un vieux résultat de 2017. Un labo qui s’est planté. J’en ai refait un depuis, tout est normal. Du coup je vois pas pourquoi on… »
« Il n’en a pas refait. »
Béatrice avait parlé fort. Pas pour Hubert. Pour le jardin entier, pour les quarante invités, pour la dame en vert et pour l’homme en chemise rose.
« Mon fils est stérile depuis 2017. Il l’a su le 14 mars. Il m’a montré la feuille dans ma cuisine et il m’a fait jurer de me taire. Et pendant tout ce temps, on a laissé croire à cette petite que c’était elle qui ne pouvait pas. »
« Maman, arrête. »
« Non. »
Derrière moi, quelqu’un a lâché un « Oh là là ». Une chaise a raclé les graviers. Un type près du barbecue sortait son téléphone.
« Rangez ça », a dit Hubert, sans même tourner la tête. Le type l’a rangé.
« Et mon bébé ? »
C’était Apolline. Elle n’avait pas bougé de sa chaise, et on l’entendait à peine. Mais tout le monde s’est tu, comme à l’église quand le prêtre lève les mains.
Guillaume s’est tourné vers elle.
« C’est le tien, c’est le nôtre, chérie. Regarde-moi. Les résultats se trompent tout le temps, c’est une erreur, un miracle, j’en sais rien… »
« Zéro, Guillaume. » Elle a répété le mot comme je l’avais vue faire un peu plus tôt, tout bas, pour voir s’il tenait. « Zéro, c’est zéro. »
Hubert a replié la feuille en deux, puis en quatre. Il avait des mains très propres, des ongles bien coupés, qui tremblaient à peine.
« Tout à l’heure, tu as dit quoi, devant ma fille ? Sept ans à attendre qu’elle te fasse un enfant. » Il a levé les yeux. « Et pendant ces sept ans, tu savais. »
Guillaume a ouvert la bouche. Rien n’est sorti.
« Madame, cette demande d’arrêt, c’est bien vous qui l’avez signée ? »
« Non. Jamais. Je l’ai vue pour la première fois il y a dix minutes, comme vous. »
« Elle ment », a répété Guillaume, beaucoup plus bas.
« Tais-toi », a dit Hubert. Je ne l’avais jamais entendu tutoyer quelqu’un sur ce ton. Même les livreurs de chez Saint-Pierre, Guillaume m’en parlait, avaient droit à un « s’il vous plaît ».
Au portail, Théo finissait ce qui restait de son Kinder Bueno, du chocolat jusqu’aux oreilles, et il me regardait comme on regarde la télé chez quelqu’un d’autre. J’ai eu envie de pleurer pour ça. Pour du chocolat sur une joue.
Je ne sais pas ce que j’attendais, à ce moment-là. Que quelqu’un crie, peut-être. Que quelqu’un me demande pardon, que Guillaume dise enfin une phrase vraie. Rien de tout ça n’est arrivé.
Apolline s’est levée. Elle a ouvert la bouche pour répondre à Hubert, ou à Guillaume, je ne sais pas. Elle n’a rien dit. Elle s’est pliée en deux, une main sur le dossier de la chaise, l’autre à plat sur son ventre, et elle a fait un bruit que je connaissais.
Entre ses chaussures blanches, sur l’herbe, quelque chose coulait.
Ce n’était pas du champagne.
« Regardez-moi, Apolline. Pas lui. Moi. »
J’étais à genoux dans l’herbe avant d’avoir décidé quoi que ce soit. C’est le métier. Quand une dame de quatre-vingt-dix ans glisse de son fauteuil, on ne réfléchit pas, on est déjà par terre.
« Elle perd les eaux ! » a crié Béatrice. « Mon Dieu, Céline, elle perd les eaux ! »
« Je sais, Béatrice. Respire, et ouvre le portail en grand pour les secours. »
J’ai appelé le 15 moi-même. Mon téléphone fendu a composé le numéro tout seul, comme si mes doigts le connaissaient mieux que moi.
« SAMU, je vous écoute. »
J’ai donné l’adresse, 14 rue des Lilas, à Vierzon. Femme enceinte de huit mois, contractions toutes les quatre minutes, consciente, assise par terre. J’ai dit « je suis auxiliaire de vie » comme si ça rassurait quelqu’un. La régulatrice m’a répondu de ne surtout pas la laisser debout, de la garder allongée sur le côté, de rester en ligne.
« Je veux pas accoucher ici », a dit Apolline.
« Vous n’accouchez pas ici. Vous respirez avec moi. Par le nez. Voilà. »
Je comptais à voix haute entre deux contractions. Quarante secondes. Cinquante. Elle me broyait les doigts, et ma montre de tournée, celle à trois euros, me rentrait dans la paume. Autour de nous, les invités avaient reculé en demi-cercle, leurs assiettes en carton à la main, sans savoir où se mettre. Une femme a demandé si elle pouvait aider. Je lui ai demandé un verre d’eau, sans glaçons. Elle est partie en courant, presque contente d’avoir une mission.
J’ai calé les deux feuilles dans mon carnet de comptes, le carnet tout au fond du sac, la fermeture remontée jusqu’en haut. Puis j’ai sorti ma blouse. Je l’ai roulée en boudin et glissée sous la tête d’Apolline.
Guillaume a fait un pas vers mon sac. Hubert s’est mis entre nous, sans un mot. Il n’a pas eu besoin d’en dire.
« Ça sent quoi ? » a murmuré Apolline, le nez dans le tissu.
« Le savon de la maison de retraite. »
« C’est bien. Ça sent propre. »
Dix-sept minutes, à ma montre, avant que l’ambulance tourne dans la rue des Lilas. Un urgentiste en gilet orange est descendu avec une valise rouge.
« C’est vous, la famille ? »
« Non », j’ai dit.
« Si », a dit Apolline. « Elle vient avec moi. Pas lui. »
« Apolline, c’est mon… » a commencé Guillaume.
« Pas lui. »
Hubert a remonté ses lunettes sur son nez. « Je vous suis en voiture. Je ne vous lâche pas, ma chérie. »
Les portes se sont refermées sur le jardin. Par la vitre arrière, j’ai vu Nathalie devenir toute petite, un garçon dans chaque bras. Enzo n’avait toujours qu’une chaussure.
Dans le camion, il y avait un néon qui clignotait et une odeur de désinfectant que je connais par cœur, parce que c’est aussi celle des couloirs de l’EHPAD où je remplaçais. L’urgentiste réglait une perfusion à l’avant. Apolline m’a attrapé le poignet. Ses doigts étaient froids.
« Céline. »
« Je suis là. »
« C’est pas le sien. »
« Quoi ? »
« Le bébé. » Elle regardait le plafond. « Une nuit. Une seule, il y a sept mois. Aymeric, son témoin, après le séminaire de Saint-Pierre Matériaux. Je me suis dit que je comptais mal. Que c’était forcément Guillaume. J’ai fait semblant depuis. »
« Apolline, respirez. On parlera après. »
« Non, laisse-moi. Il m’a dit que c’était toi, le problème. Que vous aviez essayé pendant trois ans, qu’il avait tout fait pour toi, que tu pouvais pas. » Elle a serré plus fort. « Je l’ai cru, Céline. Pourquoi je l’aurais pas cru ? Même Bertrand l’a confirmé. »
« Bertrand qui ? »
« Son parrain. Bertrand Maillard. Au mariage, il m’a pris la main et il m’a dit que c’était courageux d’épouser un homme qui avait autant souffert à cause d’une femme qui ne pouvait pas. »
Moi aussi, on me l’avait dit. Pas avec ces mots-là. Avec une voix douce, après chaque échec, et toujours la même formule : « mauvaise qualité ovocytaire ». Je l’avais écrite dans mon carnet, sous la date, au crayon. Je l’avais crue.
Et pourtant, deux garçons de deux ans et demi se trouvaient au bout de l’allée, dans les bras de ma sœur, et ils n’avaient rien demandé à personne.
Je n’ai jamais fait ce calcul-là toute seule. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’on ne regarde pas un mur quand on vit dedans.
« Il était là, aujourd’hui », a dit Apolline. « Au fond, derrière les thuyas, avec les amis du père de Guillaume. Il est parti d’un coup quand les petits ont crié. »
J’ai revu un homme en veste grise, près des thuyas, une assiette de petits fours à la main. Il m’avait fait un signe de tête en arrivant. Je l’avais pris pour un vieil oncle.
Le docteur Maillard. Mon médecin pendant trois ans. Celui qui me serrait la main chaque mois, au bout du couloir du Centre Saint-Martin, et qui disait « courage » en me raccompagnant jusqu’à l’ascenseur.
Il avait mangé des petits fours au fond du jardin de mon ex-mari. Jusqu’à ce que mes fils crient « Maman ».
Dimanche matin, 6 h 40. Je n’avais pas dormi, et j’avais lu les deux feuilles quatorze fois.
Entre-temps, on avait gardé Apolline en observation à la maternité de Bourges. Les contractions s’étaient calmées sous perfusion. Hubert m’avait remerciée sur le parking, sans me regarder, en serrant ses clés dans son poing. Nathalie m’avait ramenée à 23 h passées, les garçons endormis à l’arrière, le front collé à la vitre.
Je m’étais assise à la table de la cuisine, dans notre F3 du troisième étage, sous la lampe qui grésille. Un bol de café noir. Du pain de la veille, grillé, sans rien dessus. Sur la toile cirée, l’enveloppe kraft, les deux feuilles, mon carnet de comptes.
« T’as pas dormi. »
Julien rentrait de sa nuit, son blouson d’ambulancier sur l’épaule, il sentait le gel hydroalcoolique et le café de distributeur. Il m’a embrassée sur le haut du crâne et il s’est assis en face de moi.
« Nathalie m’a tout raconté par SMS. Montre. »
Il a pris la deuxième feuille entre deux doigts, comme on prend une radio qu’on veut regarder à contre-jour. Nathalie est sortie du salon en peignoir, les cheveux dans tous les sens. Elle avait dormi sur le clic-clac, les garçons dans notre lit.
« Regardez l’enveloppe », elle a dit. « Le rabat, là. C’est trop épais. »
C’était vrai. Sous l’étiquette « Guillaume, mars 2017 », le papier gonflait d’un côté, comme un pansement mal collé. J’ai passé la lame du couteau à pain sous l’étiquette. Une feuille pliée en quatre, collée à plat avec un vieux scotch jauni, est tombée sur la toile cirée.
Une écriture ronde, penchée, que je connaissais pour l’avoir lue sur cinquante cartes d’anniversaire.
« Pour Céline. Avril 2021. À ne pas poster. »
J’ai lu à voix haute, parce que je n’arrivais pas à la lire autrement.
« Ma chérie. Je sais déjà en l’écrivant que je ne t’enverrai pas cette lettre. Guillaume a laissé sa mallette chez moi hier. Bertrand est venu, ils se sont enfermés dans le salon avec. Après, il y avait cette feuille dedans, avec ta signature. Je la connais, ta signature. Elle a une grande queue au C. Celle-là n’en a pas. Je n’ai pas eu le courage de te le dire, et demain je n’en aurai pas plus. Pardon. B. »
J’ai plié la lettre en quatre, comme elle l’était. J’ai bu mon café froid d’un trait.
« Elle savait », a dit Nathalie. « Depuis le début, elle savait. »
« Elle savait pour la feuille. Pas pour tout. » Je ne sais pas pourquoi je la défendais. « Elle a dit qu’elle l’avait trouvée en 2021. Elle l’a gardée pendant des années, du coup elle a dû la regarder tous les soirs. »
Mon téléphone, branché sur la prise du frigo, s’est rallumé tout seul à 6 h 40. Onze appels manqués. Un message vocal, laissé à 23 h 48.
J’ai mis le haut-parleur.
« Céline. C’est moi. Écoute-moi bien, parce que je le répéterai pas. Tu me rends tout avant lundi 10 h. Les feuilles, l’enveloppe, les photos si t’en as fait. Sinon, ce que t’as fait hier, ça s’appelle de la diffamation, et mon avocat te l’expliquera mieux que moi. Lundi, 10 h, j’ai rendez-vous chez le notaire. Je laisserai rien gâcher ça. Tu me connais. »
Le message s’est arrêté sur sa respiration.
« Il te menace », a dit Julien. Il ne l’a pas dit fort. Il a posé ses deux mains à plat sur la table, des mains qui avaient soulevé des brancards toute la nuit.
« Lundi 10 h, chez le notaire, il signe quoi ? »
« J’sais pas. Un truc avec Hubert, j’imagine. Le pacte pour sa société. »
« Alors c’est ça, son délai. »
Julien s’est levé, il a ouvert le classeur bleu, celui qui est coincé entre les factures EDF et les courriers de la CAF. Il en a sorti mon bail, signé en 2021. Il l’a posé à côté de la fausse feuille, sous la lampe, et Nathalie est venue lire par-dessus son épaule.
« Céline Bernard », a lu Nathalie. « Regarde le C, sur ton bail. Il file jusqu’au bout du nom. »
« Et sur l’autre, c’est un rond. »
« Même moi je vois la différence », a dit Julien. « Et j’ai pas fait de graphologie, moi, j’ai fait ambulancier. »
J’ai ouvert mon carnet de comptes sans bien savoir pourquoi, par habitude, à la page de septembre 2020. La dernière que j’avais remplie.
« 9 septembre. Bourges. Rdv 14 h. Parking : 2,40 €. Jour sans solde : 61 €. » Et dessous, en lettres plus serrées, écrites ce soir-là : « Ils arrêtent. »
Je suis restée sur la ligne. Le jour où on m’avait renvoyée chez moi avec un parking à payer, c’était le jour que quelqu’un avait choisi pour me faire signer, en mon absence, que je renonçais.
« Qu’est-ce que tu fais ? » a demandé Nathalie.
« Je compte. »
Julien a regardé la pendule du four.
« Lundi, 10 h. Ça fait à peu près vingt-sept heures. »
Vingt-sept heures pour mettre cette feuille dans les mains de quelqu’un qui ne s’appelait pas Guillaume.
Le 9 septembre 2020, parking du Centre Saint-Martin, à Bourges. Guillaume tenait ma fiche de rendez-vous comme un ticket de caisse.
« Ils arrêtent, Céline. »
Il l’a dit sans me regarder, en cherchant ses clés. Moi, j’avais la blouse sur le bras et deux euros quarante à payer avant la barrière. J’ai payé. C’est tout ce que j’ai su faire.
Dimanche, 15 h. Deuxième étage sans ascenseur, rue Jean-Jaurès. J’ai posé la main sur la sonnette, et la porte s’est ouverte avant que j’appuie. Béatrice m’attendait derrière, en gilet gris, les cheveux pas coiffés. J’avais pris la Clio, Julien gardait les garçons.
« Entre, ma chérie. J’ai fait du café. J’ai que des Petit Beurre, par contre. »
La boîte LU était posée sur la toile cirée, à côté de deux tasses déjà servies. Je me suis assise sur la chaise qui grince. Elle m’a regardée longtemps. Elle a fini par parler à la toile cirée plutôt qu’à moi.
« C’était un dimanche, le 19 mars 2017. Tu faisais un remplacement à l’EHPAD, tu m’avais dit. Il est arrivé à midi avec une baguette. Il n’a pas mangé. »
« Béatrice… »
« Laisse-moi. Il a posé la feuille entre le sel et le pain. Il pleurait, Céline. Mon grand garçon, qui pleurait comme à six ans. Il m’a fait jurer sur la tête de son père de ne rien dire. Surtout pas à toi. Il disait : si elle sait, elle part, maman. Une femme, ça veut un enfant. »
« Et tu as juré. »
« J’ai juré. »
J’ai pris ma tasse pour avoir quelque chose à tenir. Le 14 mars, la feuille. Le 19, la cuisine de Béatrice. Le 3 avril, ma première ponction, à jeun, avec Guillaume qui me tenait la main dans le couloir.
Il savait depuis trois semaines, ce matin-là. Il m’a tenu la main trois semaines après.
Et avant la ponction, il y avait eu dix jours de piqûres dans le ventre, en cachette, assise sur le couvercle des toilettes de l’EHPAD. Mes stylos dans un Tupperware au fond du frigo de la salle du personnel, avec un post-it collé dessus : « Céline, ne pas jeter ». Les collègues croyaient que c’était de l’insuline. Je les laissais croire.
« Bertrand, il savait aussi ? » j’ai demandé.
« Il est passé le soir même. Il a bu un verre avec Guillaume, ils sont restés dans le salon. Il m’a dit : Béatrice, je m’en occupe, tu ne dis rien, c’est pour le bien de ton fils. Je l’ai cru. Il avait été le meilleur ami de mon mari pendant trente ans. »
« Il me serrait la main tous les mois, Béatrice. »
« Je sais. »
Elle a ouvert la boîte LU, sans rien en sortir. Ses doigts avaient la même tremblote que dans le jardin.
« Le jour du parking, en septembre 2020. Il m’a appelée à 14 h 40. Il avait la voix légère, comme quand il gagnait au tennis. Il m’a dit : « C’est réglé, maman. » Réglé. Comme pour une facture. »
« Et tu as dit quoi ? »
« Rien. J’ai dit rien. J’ai fait mes courses. J’ai acheté du saucisson, Céline. »
Elle a ri, un petit rire qui s’est étranglé tout de suite. Je n’ai pas ri. J’ai regardé mes mains. J’avais encore une trace de stylo sur l’index, d’une note écrite à la hâte dans la voiture.
« Il y a quelqu’un d’autre qui sait », a repris Béatrice. « Madame Chantal. Tu connais ? La secrétaire de Bertrand, au Centre. Vingt-cinq ans qu’elle est avec lui. Elle était à l’enterrement de mon mari, c’est comme ça que j’ai gardé son numéro. »
« Je l’ai vue. Une dame en cardigan, avec des lunettes sur une chaîne. »
« C’est elle. Je l’ai eue au téléphone il y a deux ans, après la mallette. Je lui ai demandé si elle savait. Elle a mis longtemps à répondre. Elle m’a dit : Madame Beaumont, c’est moi qui ai tout tapé. Je sais ce que j’ai tapé. Et elle a raccroché. »
« Tout tapé. »
« C’est ce qu’elle a dit. »
J’ai senti mes épaules se relâcher et se resserrer en même temps. Quelqu’un avait tout tapé. Quelque part à Bourges, un dossier existait, avec des lignes que je n’avais jamais lues, écrites par une femme à cardigan qui avait dû les relire deux fois.
« Béatrice. Pourquoi tu me le dis maintenant ? »
« Parce que hier, quand tu t’es accroupie pour tes garçons, ils t’ont dit « Maman » et ils ont tous les deux ton menton. » Elle a pris ma main, la même main que Guillaume avait attrapée dans le jardin. « Je les ai regardés, et j’ai su que j’avais volé sept ans à quelqu’un. »
Elle n’a pas dit « pardon » cette fois. Je crois que c’est ça qui m’a fait pleurer.
C’est là que j’ai entendu le bruit dans le couloir.
Pas la sonnette. Une clé. Une clé qui entre dans la serrure, qui tourne deux fois, tranquillement, comme chez soi.
Béatrice a lâché ma main. « Il en a gardé un double », a-t-elle chuchoté.
La porte s’est ouverte.
Guillaume.
Vingt minutes plus tard, Guillaume était sur le palier sans sa clé, et Béatrice serrait le double dans son poing.
Mais pour que ça se comprenne, il faut revenir à la porte qui s’ouvre.
Il portait sa mallette en cuir. Celle de la fête, celle de la feuille. Il l’a posée sur la toile cirée, entre la boîte LU et ma tasse, comme un huissier pose son dossier.
« Bonjour, Céline. Je me doutais que je te trouverais ici. »
Sa voix était légère, la même que sur le parking du Centre, en 2020, quand il cherchait ses clés.
« Tu aurais pu me prévenir, maman. »
« Pour que tu arrives plus tôt ? » a dit Béatrice.
Il a souri. Il a sorti de sa mallette une feuille dactylographiée et un chèque de banque dans une pochette transparente, qu’il a alignés devant moi au millimètre.
« Quarante mille euros, à ton nom. Il est déjà fait, tu vois. Et ça, c’est une attestation. Tu reconnais que les documents t’ont été remis par erreur, que tu les rends, et que ce que tu as dit samedi, c’était sous le coup de l’émotion. Tu signes, tu me donnes les feuilles, et on n’en parle plus. »
« Sous le coup de l’émotion. »
« C’est une formule, Céline. Ça n’engage à rien. Elles sont où, les feuilles ? »
« Chez moi. »
« Chez toi. Avec ton ambulancier. » Il a posé un stylo à capuchon doré à côté du chèque. « Lundi, 10 h, je veux que ce soit réglé. »
Quarante mille euros. J’ai fait le calcul comme je le fais devant chaque chiffre, en SMIC. Presque vingt-neuf mois de salaire net, sans un seul jour sans solde.
J’ai pris le stylo. Je ne sais pas pourquoi. J’avais encore la trace bleue sur l’index, celle de la voiture, et je regardais la ligne en pointillés. Je me suis revue sur le couvercle des toilettes de l’EHPAD, un stylo d’une autre sorte dans la main, la porte verrouillée, quatre minutes pour finir avant que quelqu’un frappe.
« Pose ça, Céline », a dit Béatrice.
Je l’ai posé.
« Maman, assieds-toi. » Guillaume a changé de ton, comme on change de vitesse. « Tu mesures ce que tu fais ? Tu sais très bien que l’appartement est à mon nom. Papa l’a mis à mon nom pour la succession, tu te rappelles. Tu y vis parce que je ne t’ai jamais rien demandé. »
« Répète. »
« Je dis juste que… »
« Répète-le devant elle, Guillaume. »
Il n’a pas répété. Il a regardé la boîte LU, puis la fenêtre, puis ses chaussures, qu’il avait cirées.
« Donne-moi la clé », a dit Béatrice.
Elle s’était levée. Elle ne tremblait plus. C’est lui qui a fouillé dans sa poche, et il l’a posée sur la toile cirée, un petit bruit sec.
« J’ai juré sur la tête de ton père, et j’ai tenu sept ans. J’ai plus rien à tenir. Dehors. Emporte ton chèque. »
« Maman… »
« Dehors ! »
Il a rangé le chèque, l’attestation, le stylo doré. Sur le seuil, il s’est retourné vers moi.
« Lundi, 10 h, Céline. Réfléchis bien à qui tu fais du mal. »
Béatrice a refermé la porte, mis la chaîne, et elle a glissé la clé dans la boîte LU, sous les Petit Beurre, avant de remettre le couvercle. Ses mains ont mis du temps à lâcher la boîte.
La sonnette a retenti à 15 h 52.
On s’est regardées. Béatrice a collé son œil au judas, puis elle a ouvert très vite, comme pour ne pas changer d’avis.
« Madame Beaumont. » Le cardigan, les lunettes sur leur chaîne, le visage que j’avais croisé trois ans dans un couloir du Centre. Madame Chantal tenait un sac Leclerc par les anses, une baguette posée dessus. « J’ai pris le TER de 14 h 12. Vous m’avez dit au téléphone ce matin qu’elle serait là. »
« Je lui ai pas dit que tu venais », a soufflé Béatrice, pour moi. « J’avais peur qu’elle se dégonfle. »
« Je me suis dégonflée deux fois dans le train », a dit Madame Chantal.
Elle s’est assise sur la chaise qui ne grince pas. Elle a soulevé la baguette. Sous le pain, une chemise cartonnée grise, des feuilles couvertes de tampons.
« Ce sont les originaux de votre dossier, Madame Bernard. Je les ai sortis du classeur vendredi soir. Le Centre n’en a plus que des copies retouchées, et ça, vous n’en avez jamais lu une ligne. Je dois les remettre demain, avant l’ouverture, sinon on s’en apercevra. Vous avez le temps de photographier ? »
J’ai sorti mon téléphone fêlé. La fissure passait en travers de chaque page.
Compte rendu de la ponction du 3 avril 2017. Une ligne tapée à la machine : « Ovocytes : 14 matures, très bonne qualité. » Et dessous, en marge, au stylo rouge, d’une écriture que je n’avais jamais vue : « NE PAS COMMUNIQUER À MME (demande de M. B.) ».
Quatorze. La lettre que le Centre m’avait envoyée disait « mauvaise qualité ovocytaire », et je l’avais lue assez de fois pour la réciter.
« Il y en a combien, comme celle-là ? » j’ai demandé.
« Une par ponction. » Madame Chantal regardait ses mains, pas moi. « J’ai tout tapé, c’est vrai. Sauf une feuille. »
J’ai fait défiler mes photos jusqu’à celle de samedi. La demande d’arrêt volontaire, le 9 septembre 2020, ma signature sans queue.
« Celle-là. »
Elle l’a lue à deux centimètres de l’écran, les lèvres serrées.
« Je ne l’ai jamais vue passer. Je l’ai trouvée dans votre dossier en mars 2021, déjà rangée. Quelqu’un a signé à votre place, Madame. » Elle a levé les yeux, enfin. « Et ce quelqu’un, c’est le docteur Maillard. »
Lundi, 9 h 52. J’avais huit minutes d’avance et la blouse sur le dos, parce que ma collègue avait pris ma première visite de la matinée sans poser de question.
L’étude se trouvait à deux rues de la mairie de Vierzon, plaque en cuivre, porte lourde, sonnette qui dit son nom à tout le monde. J’avais dans mon sac une pochette plastique avec la deuxième feuille, l’original, et le carnet de comptes, avec le ticket Leclerc coincé à la page de septembre.
« Je dois voir Monsieur Beaumont et Monsieur Hubert avant leur signature. C’est urgent. »
La jeune femme du comptoir a regardé ma blouse, puis son écran.
« Ils sont en salle depuis 9 h 30, Madame. Vous avez rendez-vous ? »
« Non. »
« Alors je ne peux pas vous laisser entrer. Asseyez-vous, si vous voulez. »
Je me suis assise sur un fauteuil en cuir qui sentait la cire. À travers la porte vitrée dépolie, derrière la jeune femme, on voyait des silhouettes. Une debout, une assise, une troisième qui parlait avec les mains.
J’ai attendu. Une minute. Deux.
À 10 h 02, la silhouette assise s’est penchée en avant. Je n’ai pas besoin qu’on m’explique le geste de quelqu’un qui signe.
Je me suis levée. La jeune femme s’est levée aussi, plus vite que moi, les deux mains sur le comptoir.
« Madame, non. »
La porte s’est ouverte. Hubert est sorti le premier, déjà en train de boutonner sa veste. Je me suis plantée devant lui avec la pochette.
« Monsieur, il y a une pièce que vous devez voir… »
« Pas ici, Céline. » Il parlait bas, sans me regarder, les yeux sur la pochette. « J’ai lu votre feuille samedi. Je sais ce qu’elle dit. »
« Et vous avez signé quand même ? »
« Une signature, ça se conteste. Une photo, ça ne prouve rien. » Il a hésité. « Il me faut autre chose. »
Derrière lui, Guillaume est apparu, un stylo dans la main, souriant comme un homme qui vient de gagner au tennis.
« Dix heures deux, Céline. Tu as raté de deux minutes. »
Il m’a contournée en laissant un peu d’eau de toilette derrière lui.
À 11 h 30, j’étais à la brigade de gendarmerie de Vierzon. Le gendarme a tapé ma plainte avec deux doigts, pendant une heure dix. Faux et usage de faux. Il a relu à voix haute « ma signature sans la queue du C », il n’a pas souri, il a demandé : « Vous avez des témoins ? »
« Une belle-mère. Une secrétaire du Centre. Je peux pas vous dire si elles voudront. »
« Je l’enregistre, Madame. Mais pour la signature, il faut une expertise. Un expert judiciaire, une réquisition. Comptez des mois. »
Il m’a donné un récépissé, un petit papier plié en deux, que j’ai glissé dans le carnet de comptes à côté du ticket Leclerc. Deux marque-pages, maintenant.
À 14 h 05, mon téléphone. La directrice de l’association.
« Céline, il faut que je te parle. J’ai reçu deux courriers ce matin. Une lettre anonyme, qui dit que tu fouilles chez les personnes que tu accompagnes, que tu emportes des papiers. Et une lettre d’avocat, de l’avocat de ton ex-mari. Il parle de “comportement diffamatoire” et de “responsabilité de l’employeur”. »
« C’est faux. Tout est faux. »
« Je te crois, moi. » Elle a respiré. « Mais la fédération m’impose de te mettre à pied à titre conservatoire. Dès ce soir. Tu me rapportes ton badge et les clés des domiciles demain matin. »
« À titre conservatoire, ça veut dire sans salaire ? »
« Je ne sais pas. Je me renseigne, Céline. Je me renseigne. »
Elle a raccroché la première. Je suis restée dans la Clio, garée devant le Lidl, avec mon trousseau à treize pochettes sur les genoux. Une clé par domicile, chacune dans son petit sachet plastique avec une étiquette au feutre : « rue Pasteur, 2e gauche », « résidence des Tilleuls, porte 14 ». Treize vieux messieurs et vieilles dames qui m’attendraient mardi à 7 h 30 pour se lever. Qui allait se pencher pour leur mettre leurs chaussettes ?
J’ai compté les clés. Deux fois. Il y en avait treize.
Vers 19 h, Julien a pris les garçons et m’a dit : « Va. »
À 19 h 40, j’étais à Saint-Doulchard. Madame Chantal m’avait laissé, dimanche, son numéro et sa rue sur un coin de chemise cartonnée : rue des Acacias. Son téléphone sonnait dans le vide depuis 15 h. Un pavillon crépi, un nain de jardin qui avait perdu son bonnet, la lumière d’un salon allumée.
J’ai sonné. Un monsieur en gilet et en pantoufles a entrouvert la porte, une télé qui parlait derrière lui. Soixante-quinze ans, peut-être. Un homme qui se tenait comme on se tient quand on a été longtemps sous les ordres de quelqu’un.
« Bonsoir. Je cherche Madame Chantal. Je suis Céline Bernard. »
« Je sais qui vous êtes. » Il n’a pas ouvert plus. « Elle n’est pas là. »
« Elle rentre quand ? »
« Elle est partie à Tours cet après-midi, chez notre fille. Elle est partie avec une valise. »
« Elle avait promis de remettre le dossier ce matin au Centre, avant l’ouverture. Est-ce qu’elle l’a fait ? Parce que la gendarmerie va… »
« Elle l’a remis. À 7 h 50. Il l’attendait sur le parking. »
« Qui ? »
Il a regardé le nain de jardin. Il n’a pas répondu.
« Monsieur. C’est important. Je dois lui parler. Juste une fois. »
« Elle m’a dit de vous dire une chose, c’est tout. » Il a passé la main sur sa figure. « Elle ne dira rien. À personne. Ni à vous, ni aux gendarmes. Elle m’a dit de bien vous le répéter : rien du tout. »
La porte s’est refermée. À travers la vitre dépolie, j’ai vu sa silhouette retourner vers la télé, et la lumière du salon s’éteindre.
C’est Nathalie qui parle, la sœur de Céline. Cette partie, c’est moi qui la raconte, parce que mardi soir Céline m’a dit : « Raconte-la, toi. Moi je sais plus par où commencer. »
Mardi, 7 h 10. J’ai garé la Twingo au bout de la rue, moteur coupé cette fois, avec trois pains au chocolat dans un sachet. Julien m’avait envoyé un SMS à minuit : « Elle dort pas. Passe si tu peux. »
La lampe de la cuisine grésillait. Céline était assise à la même place que dimanche, dans le même pull, devant trois bols de café noir alignés, tous froids. Le carnet de comptes était ouvert à plat, la calculette de son téléphone fêlé posée dessus.
« T’as dormi ? »
« Un peu. » Elle n’a pas levé la tête. « Je fais les comptes. »
« Quels comptes ? »
« Les miens. »
Elle m’a poussé le carnet. Je n’avais jamais lu ce carnet. Je le connaissais, je l’avais vu cent fois sur le frigo, sur l’étagère, dans son sac, mais je ne l’avais jamais ouvert, comme on n’ouvre pas le courrier de quelqu’un.
Des lignes au crayon à papier, puis au stylo quand le crayon s’effaçait. Des colonnes serrées, une écriture d’écolière appliquée.
« Piqûres, boîte de six : 117,80 €. Non remboursé. »
« Parking Bourges : 2,40 €. Jour sans solde : 61 €. »
« Parking Bourges : 2,40 €. Jour sans solde : 61 €. »
« Parking Bourges : 2,40 €. Jour sans solde : 61 €. »
La même ligne, page après page, des dizaines de fois. Sur la dernière page de chaque année, un total souligné deux fois. En bas de la dernière, au stylo bille : « Total, trois ans : 11 480 € ».
Le ticket Leclerc qui servait de marque-page, c’était un paquet de couches, taille 5, 6,45 €. Elle l’avait glissé là un jour des garçons, sans y penser.
« Onze mille quatre cent quatre-vingts euros », j’ai dit. Ma voix a fait un bruit bizarre.
« Je sais, je les ai comptés quatre fois. »
On a sonné à la porte à 8 h 05.
Un monsieur en veste grise, une sacoche, un badge sur la poche.
« Madame Céline Bernard ? »
« Oui. »
« Je suis commissaire de justice. J’ai un acte à vous remettre en main propre. »
Elle a signé sur son écran, du bout du doigt. Le monsieur a dit « bonne journée » et il est parti en descendant l’escalier comme quelqu’un qui a douze autres actes dans la sacoche.
On a lu l’acte ensemble, debout, à la lumière de la lampe. Une mise en demeure, au nom de Guillaume. Restitution sous huit jours de « l’ensemble des documents détenus sans droit », cessation de « tout propos diffamatoire », et paiement de quinze mille euros de dommages et intérêts pour « atteinte à l’honneur ». À défaut, plainte pour diffamation, recel et vol.
« Quinze mille. » Céline a regardé son carnet. « Trois mille cinq cent vingt de plus que ce que ça m’a coûté. Il a dû faire le calcul. »
« Il a pas pu savoir pour… »
« Il s’en fout, Nath. Dimanche c’était quarante mille euros pour que je me taise. Aujourd’hui c’est quinze mille euros que je lui dois pour avoir parlé. »
Elle a ri, une seconde. Un truc sec, qui n’était pas un rire.
Mon portable a sonné : un numéro fixe, 02 48. J’ai tendu l’appareil, parce qu’elle avait mis son téléphone en silencieux depuis hier soir.
« Madame Bernard ? Brigade de gendarmerie de Vierzon. » Une voix lasse. « Vous êtes convoquée jeudi à 14 h, pour compléter votre plainte. J’ai aussi un dépôt de Monsieur Beaumont. Je vous expliquerai sur place. »
« Un dépôt de quoi ? »
« Je vous expliquerai sur place, Madame. »
Il a raccroché. Elle a regardé le calendrier des pompiers accroché au frigo, celui qu’on reçoit à Noël. Elle a compté avec le doigt.
« Huit jours, ça nous mène à mercredi prochain. Et jeudi, d’abord. Jeudi. »
« Jeudi 14 h, ça veut pas dire que c’est mauvais. »
« Ça veut dire qu’il a déposé avant moi. »
Elle a repoussé sa chaise.
« On lui rend tout, Nath. »
« Pardon ? »
« Les feuilles. Je signe son attestation. Je prends pas son chèque, mais je signe. Les garçons ont besoin que je sois à la maison, pas dans un tribunal. Hier j’ai rendu treize clés à l’association, et ce mois-ci je sais même pas si je serai payée. J’y arrive pas. »
« T’as noté chaque euro pendant trois ans, Céline ! Pour que ça serve à quoi, sinon à ça ? »
« À rien. C’est ça, le problème. Ça sert à rien. »
J’ai eu envie de la secouer. Je lui ai pris le poignet, pas fort, comme on retient un enfant au bord du trottoir. Elle ne s’est pas dégagée. Elle n’a rien dit non plus.
À 8 h 40, elle a sorti la planche à repasser du placard de l’entrée. Elle a installé le fer, mis de l’eau dedans. Elle a repassé sa blouse d’auxiliaire de vie, celle qu’on lui avait demandé de ne plus porter. Le col, deux fois. Les manches, une fois. Elle a plié le tout en trois, comme on plie un drap pour quelqu’un qu’on va visiter à l’hôpital.
« Pourquoi tu fais ça ? »
« J’sais pas. »
Je suis restée à la regarder. Dans la chambre, Théo a appelé « Maman » d’une petite voix, puis Enzo, qui n’aime pas qu’on commence sans lui. Elle a posé le fer sur son socle. Elle est allée les chercher.
Moi, j’ai mangé les trois pains au chocolat, debout, sans les goûter, devant l’acte de l’huissier et le carnet de comptes côte à côte sur la toile cirée.
Huit jours pour tout rendre, et un téléphone qui avait déjà dit jeudi 14 h.
« Il dit qu’il a signé à ta place, Céline. »
C’est la première chose qu’Apolline m’a dite, mercredi, 6 h 04, avant bonjour, avant mon prénom, huit mois de ventre appuyés au chambranle de ma porte. Elle avait un sac de voyage au bout du bras et ses cheveux étaient mal attachés.
« Qui dit ça ? »
« Bertrand Maillard. Laisse-moi entrer, s’il te plaît. J’ai le taxi qui attend en bas. »
Je l’ai fait passer. Julien finissait sa nuit à l’autre bout de Vierzon, les garçons dormaient encore, et l’appartement sentait le pain de la veille. J’ai pris mon sac à main.
« Combien tu lui dois ? »
« Vingt-trois cinquante. Je suis partie avec juste mon téléphone et ça, je… j’ai rien d’autre sur moi. Excuse-moi. »
J’avais un billet de vingt dans mon portefeuille. Pour les trois cinquante, j’ai vidé le pot de confiture où je mets les pièces, sur le frigo, celles que je garde pour le caddie. Sept pièces de cinquante centimes, qui ont sonné contre le fond du pot. Je suis descendue en pyjama et en chaussons, j’ai tendu ça au chauffeur par la vitre, qui a recompté à la lumière du plafonnier sans un mot, et j’ai remonté les trois étages en me tenant à la rampe.
Quand je suis rentrée, Apolline était assise sur la chaise de Julien, les deux mains à plat sur la toile cirée, comme si elle attendait qu’on lui serve quelque chose. Je lui ai donné un verre d’eau. Elle l’a bu en entier.
« Je suis partie de chez papa à cinq heures. Il dort pas. Il y a de la lumière sous sa porte depuis lundi. »
« Il a signé, lundi. »
« Je sais. Il a rien dit. Il m’a juste dit : mange. » Elle a tourné le verre vide entre ses doigts. « Je peux pas lui donner ça. Pas à lui. Il traite Guillaume comme un fils. »
« Donner quoi ? »
« Vendredi soir. La veille de la fête. »
Elle a sorti son téléphone de la poche de son gilet. Il avait une coque rose pâle, avec un autocollant de maternité qui commençait à se décoller.
« Guillaume gonflait les ballons blancs dans le garage. Une quarantaine. Il avait les mains prises, du coup il a appelé Bertrand en haut-parleur, et il a posé son téléphone sur l’établi. Moi, j’étais dans le couloir, derrière la porte. »
« Pourquoi tu… Pourquoi tu l’as enregistré ? »
« Parce que depuis que Guillaume m’avait dit “Bertrand l’a confirmé”, ça tournait dans ma tête. Tu comprends ? Un médecin du Centre qui confirme à mon futur mari que sa femme ne peut pas avoir d’enfants. Un médecin, ça dit pas ça à quelqu’un d’autre que la patiente. Ça se fait pas. » Elle a pris une inspiration courte. « J’ai un dictaphone dans mon téléphone. Celui que j’utilise pour les rendez-vous à la maternité, pour pas oublier ce que dit la sage-femme. Je l’ai mis en route et je l’ai posé par terre contre la porte. »
« Combien de temps ? »
« Onze minutes cinquante-deux. Je l’ai écouté une seule fois, hier soir, dans la salle de bain de papa, le robinet ouvert. »
Je n’ai pas touché le téléphone. J’ai regardé son ventre, puis son visage. Elle avait des cernes de quelqu’un qui a déjà beaucoup pleuré cette semaine, et qui s’est dit qu’il fallait faire autre chose.
« Qu’est-ce qu’il dit, Maillard ? »
« Il dit : “C’est moi qui ai signé.” Il le dit comme on dit qu’on a payé le gaz. Il dit : “J’ai fait vite, le C, j’ai pas fait la queue.” Et à un moment Guillaume lui demande “et le reste ?”, et Bertrand répond : “Détruit.” Les comptes rendus de 2017, je crois. Il dit aussi qu’il y a quelqu’un qui est de son côté, une dame, qui parlera pas. »
« Madame Chantal. »
« Je sais pas son nom. »
« Moi si. »
On est restées sans rien dire. Dans le couloir, un parquet a craqué, puis plus rien. J’ai pensé à Théo, qui parle dans son sommeil.
« Pourquoi tu me le donnes à moi, Apolline ? Tu as un père. Tu as un avocat, ou tu pourrais en trouver un. »
« Parce que c’est ton nom, qu’il a pris. » Elle a eu du mal à avaler. « Et parce que samedi, tu m’as tenu la main dans l’ambulance, alors que tu avais toutes les raisons de me laisser sur le trottoir. »
« J’étais auxiliaire de vie avant d’être autre chose, c’est mon boulot. »
« Je sais. » Elle a presque souri. « Moi, c’est pas mon boulot, d’être honnête. J’apprends. »
Je me suis assise en face d’elle. La lampe grésillait. Entre nous, le carnet de comptes, encore ouvert sur 11 480 €, et l’acte du commissaire de justice, plié en quatre sous la boîte à sucre.
« Il m’a donné huit jours pour tout rendre, tu sais ? Il demande quinze mille euros. »
« Il m’a dit de pas te parler. Dimanche soir, au téléphone. Il m’a dit : “Elle est dangereuse, Apolline, elle est instable.” » Elle a secoué la tête. « Je l’ai laissé parler. J’ai dit oui à tout. »
« Tu as bien fait. »
« J’ai envoyé le fichier à mon adresse mail, aussi, avant de partir. Au cas où il me prendrait le téléphone. » Elle a posé l’appareil sur la toile cirée, entre la lampe et le carnet. « Il y a Bertrand, il y a Guillaume. Et on entend un ballon qui crisse, derrière. Parce que Guillaume les noue pendant qu’il parle. »
J’ai regardé l’heure sur le four. 6 h 31.
Dans la chambre des garçons, un lit a grincé. Ils se réveillaient. Dix minutes, peut-être. Je me suis passé la main sur le visage, j’ai senti la trace de stylo sur mon index, la même depuis dimanche, qui ne partait pas.
« Tu veux que je le mette ? » a demandé Apolline.
« Je suis pas sûre de vouloir l’entendre. »
« Moi non plus. »
Elle a appuyé sur le triangle.
Un grésillement. Un ballon qui crisse sous des doigts. Puis une voix d’homme, tout près du micro, la voix que j’avais entendue dire « chérie » pendant sept ans.
« Bertrand ? C’est Guillaume. »
Pendant tout l’enregistrement, un ballon a crissé sous des doigts. C’est ça que j’entendais en premier, plus que les mots.
« Je sais, ton nom s’affiche. Tu es en haut-parleur ? »
« J’ai les mains prises, je gonfle les ballons. Dis-moi que ça va aller. »
« Qu’est-ce qui doit aller ? »
« La nouvelle directrice. Elle a rappelé le Centre. Elle veut revoir les dossiers d’AMP de 2020. Beaumont, Céline. »
« Elle verra une demande d’arrêt volontaire, datée du 9 septembre, signée par ta femme. »
« Mon ex-femme. Et si jamais elle ressort la feuille, tout est de sa main, tu m’entends ? Sa demande, sa signature, sa date. Tout est de sa main. »
« Guillaume. » Un silence, un ballon qui couine. « Entre nous, c’est moi qui ai signé. »
« Je sais qui a signé, Bertrand. Je te dis ce qu’on répond si on nous pose la question. »
« Je sais. J’ai fait vite. Le C, j’ai pas fait la queue. Si un expert se penche dessus… »
« Il n’y aura pas d’expert. Et le reste ? »
« Détruit. Les comptes rendus de 2017, les bilans, tout ce qui disait quatorze ou autre chose. Ma secrétaire a vingt-cinq ans de maison. Elle tapera ce que je lui dirai de taper. »
« Et elle, Céline ? »
« Elle est partie avec sa certitude. Laisse-lui, elle n’a que ça. »
Guillaume a ri. Je connais ce rire, c’est celui qui fait lever la tête aux invités au fond du jardin.
« Samedi, tu viens ? »
« Je serai au fond, derrière tes thuyas. Je ne reste pas longtemps. Dors, mon grand. »
Le ballon a éclaté. L’enregistrement s’est arrêté sur le sursaut de Guillaume et un juron qu’Apolline n’a pas laissé finir.
Elle a appuyé sur la pause. Je n’ai pas bougé. La lampe grésillait, le four affichait 6 h 44, et tout ce que j’ai pu penser, c’était : « le C, j’ai pas fait la queue. »
Quatorze. Il l’avait dit lui-même.
Une porte a claqué dans le couloir. Enzo est apparu en pyjama, les cheveux debout, suivi de Théo, qui avait un Kinder Bueno écrasé dans le poing depuis la veille. Ils se sont arrêtés au bord de la cuisine, devant cette dame qu’ils ne connaissaient pas, avec son énorme ventre.
« Bébé dort ? » a demandé Théo.
« Il dort pas. Il donne des coups de pied. »
Théo a réfléchi. Puis il s’est approché, a ouvert son poing et déposé la moitié du Kinder Bueno dans la paume d’Apolline. Du chocolat sur sa main, un bout de papier collé dessus.
Elle l’a mangé en entier. Elle pleurait sans bruit, en mâchant. Théo la regardait faire avec le plus grand sérieux.
Julien est rentré à 7 h 20. Il a écouté l’enregistrement debout, son blouson d’ambulancier sur l’épaule, jusqu’au bout, sans m’interrompre. Il a dit une seule chose, en rangeant les clés de sa voiture dans le bol.
« Appelle Leroy. »
Maître Leroy, c’est l’avocate qui avait signé mon divorce, quatre ans plus tôt, au-dessus de la boulangerie de la rue de la République. Six cents euros. Je me rappelle chaque centime, parce que j’avais payé en deux fois.
À 9 h, nous étions dans son bureau, Apolline et moi, un gobelet de la machine à café pour chacune. Maître Leroy, la cinquantaine, les lunettes relevées sur le front, a écouté la bande avec les yeux fermés. Puis elle a posé les mains sur son sous-main.
« Faux et usage de faux. Atteinte au secret médical. Complicité, pour monsieur Beaumont. » Elle comptait sur ses doigts. « Je vous préviens, cet enregistrement a été fait à l’insu des deux personnes. Dans son propre garage, mais tout de même. Un juge peut le refuser. Vous le gardez, Madame, vous en faites trois copies, et vous ne le diffusez pas. Ni à Hubert, ni sur les réseaux. »
« Sur les réseaux, jamais », a dit Apolline.
« Maître, je suis suspendue sans salaire. Je peux pas… »
« Vous avez droit à l’aide juridictionnelle, on verra. Ce matin, c’est offert. » Elle a pris l’acte du commissaire de justice, l’a parcouru, l’a laissé retomber. « Vous ne rendez rien. Vous gardez tout, et jeudi à 14 h, vous venez avec moi à la brigade. J’y serai. »
Mon téléphone a vibré sur son bureau. Un numéro en 02 47.
J’ai décroché, en haut-parleur, sans réfléchir.
« Madame Bernard ? C’est Madame Chantal. » Une voix très basse. « Je vous appelle de chez ma fille. Je retire. Je n’ai rien dit à personne, vous m’entendez ? Rien. »
« Madame Chantal, qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Lundi, à 7 h 50, le docteur m’attendait sur le parking du Centre. Il m’a parlé de la retraite complémentaire de mon mari. Elle dépend du conseil du Centre, vous comprenez. Il m’a dit : “Ce serait dommage.” C’est tout ce qu’il a dit. » Elle a avalé sa salive, on l’a entendue. « Mon mari a quarante ans de maison. Je peux pas. »
« Madame… »
Elle a raccroché. Maître Leroy avait déjà un stylo à la main.
« Notez l’heure : 10 h 27. Ne l’effacez pas, ne la rappelez pas. Une pression sur un témoin, c’est une infraction à elle seule. »
« Alors vous avez… »
« Alors on a un deuxième délit, Madame Bernard. Et un médecin qui a peur. Ça change tout. »
Elle l’a dit sans sourire, comme on lit une ordonnance.
J’ai ramené Apolline chez Julien, qui l’avait installée dans le canapé avec une couverture. Le soir, les garçons couchés, on a mangé des pâtes à trois. Nathalie a appelé. J’ai dit « jeudi, 14 h » et elle a répondu « j’arrive », et on a raccroché.
À 21 h 40, on a sonné.
Pas un coup de sonnette d’abord. Des roues. Une valise à roulettes qui monte trois étages, marche par marche, avec une respiration qui s’arrête à chaque palier.
J’ai ouvert.
Béatrice, en manteau, le chignon défait, la valise à ses pieds. Entre ses doigts, la boîte LU.
« Je viens témoigner », a-t-elle dit.
Jeudi, 13 h 52, Béatrice serrait sa boîte LU contre son manteau, sur le trottoir de la brigade.
Elle avait dormi sur le matelas gonflable du couloir, entre la chambre des garçons et la salle de bains. Je l’avais entendue se lever trois fois. À chaque fois, elle était allée vérifier que la boîte était toujours là.
Nathalie a garé la Twingo en double file, a coupé le moteur, l’a rallumé, l’a recoupé. Maître Leroy attendait devant la porte vitrée, un dossier cartonné sous le bras.
« Vous avez tout ? »
« Le carnet, l’acte du commissaire de justice, mes photos des feuilles de Madame Chantal. Et la clé avec la bande. »
« Trois copies ? »
« Trois. Julien en garde une dans la boîte à gants de l’ambulance. »
« Très bien. On entre. »
À l’accueil, il y avait une affiche sur les cambriolages d’été et un distributeur de café avec un papier scotché dessus : « Hors service ». Une gendarme d’une trentaine d’années est venue chercher Béatrice la première. Elle a dit « Madame Beaumont ». Béatrice a répondu « C’est moi », comme on répond à l’appel, à l’école.
Puis elle s’est retournée et m’a mis la boîte LU entre les mains.
« Tiens-la-moi. J’ai plus la force de la porter. »
Elle pesait presque rien. J’ai senti des papiers glisser à l’intérieur, d’un côté, puis de l’autre.
Nathalie a sorti un sandwich jambon-beurre de la poche de son manteau, dans du papier alu, et l’a posé sur mes genoux, sur la boîte.
« Mange. »
« J’ai pas faim. »
« Je t’ai pas demandé si t’avais faim. Tu as mangé quand, la dernière fois ? »
« Mardi. Un yaourt. »
J’ai mangé la moitié. Le pain était encore tiède de sa poche. Je l’ai tenu longtemps dans mes mains avant de mordre dedans, et personne n’a rien dit.
Béatrice est ressortie à 15 h 20, avec cinq pages photocopiées, paraphées en bas, une par une.
« Je lui ai tout dit, Céline. Le 19 mars, la cuisine, le serment. Il m’a fait jurer sur la tête de son père. » Elle s’est assise à côté de moi, sans reprendre sa boîte. « Elle m’a demandé pourquoi j’avais attendu aussi longtemps. J’ai pas su quoi répondre. »
« Moi non plus, je sais pas quoi te répondre. »
« Alors on est quittes sur ça. »
À 15 h 30, l’adjudant m’a fait entrer dans un bureau avec un cactus sur le rebord de la fenêtre. Maître Leroy s’est assise à ma droite. J’ai posé le carnet de comptes sur le bureau, et entre deux pages de février 2021, sous le ticket de caisse Leclerc qui me sert de marque-page, j’ai trouvé le papier rose plié en quatre.
« Lettre recommandée du 17 février 2021, a lu l’adjudant. Demande de communication de mon dossier médical complet. Avis de réception, tampon du Centre Saint-Martin, 19 février. Vous avez eu une réponse ? »
« Jamais. »
« Pas un courrier, pas un appel ? »
« Rien. J’ai attendu deux mois, comme la loi le dit. Après, j’ai plus osé. »
Maître Leroy a posé un doigt sur le tampon.
« Réfléchissez, mon adjudant. Si le Centre avait en main une demande d’arrêt signée de ma cliente en septembre 2020, la réponse la plus simple du monde, c’était de la lui renvoyer. “Vous avez vous-même mis fin à la prise en charge, voici votre signature.” Ils n’ont rien renvoyé du tout. »
« On a requis le laboratoire Bioval ce matin, à 9 h, a dit l’adjudant. Les archives de 2017 sont conservées vingt ans. Le résultat du 14 mars est là. Prescripteur : docteur Bertrand Maillard. »
« Il prescrivait les examens de son filleul. »
« Le résultat est parti chez le prescripteur, pas chez le patient. Il savait le 14 mars. »
« Et moi, le 3 avril, je faisais ma première ponction. »
Il n’a pas répondu. Il a tapé la phrase telle que je l’avais dite.
À 16 h 10, la porte du couloir s’est ouverte sans que personne ait sonné. Madame Chantal. Le même sac Leclerc que la dernière fois, un foulard noué sous le menton, le visage gris. Derrière la vitre, sur le parking, une Renault avec un homme au volant qui ne descendait pas.
« Je l’ai appelée hier soir, a dit Béatrice. Trois fois. On a le même âge, Chantal et moi. On a tu les mêmes choses. »
« Mon mari m’a dit : “Quarante ans de maison, d’accord. Mais toi, tu en as vingt-cinq à taper leurs mensonges. Tu y retournes.” » Madame Chantal a posé son sac sur le bureau. « Ils sont là, les originaux. Je les avais ramenés à Tours dans ma valise. »
L’adjudant a enfilé des gants. Un par un, il a glissé les feuilles dans des pochettes plastique. « Ovocytes : 14 matures, très bonne qualité. » Puis la note au stylo rouge, dans la marge. « NE PAS COMMUNIQUER À MME (demande de M. B.) ».
« C’est de qui, l’écriture ? »
« De moi, a dit Madame Chantal. Le docteur me l’a dicté. »
Ils ont aligné les pochettes sur la table de la salle d’à côté, pour les photocopies. La feuille du 9 septembre 2020 était au bout, avec le C sans queue de ma fausse signature.
À 16 h 40, la porte de l’accueil a claqué. Hubert est entré avec sa veste Saint-Pierre Matériaux sur les épaules et de la poussière de plâtre sur les mains. Apolline lui avait envoyé l’adresse à midi, je l’ai su plus tard.
« Monsieur, vous ne pouvez pas… » a commencé la gendarme.
Il ne l’a pas regardée. Il a regardé la table, les pochettes, puis moi.
« C’est celle-là ? »
Personne n’a eu le temps de répondre. Il a pris la feuille, a sorti de sa poche une paire de lunettes en plastique, et il l’a lue debout, jusqu’en bas de la page. Il n’a rien dit.
Moi, c’est Hubert, le père d’Apolline, et ce passage-là, Céline m’a laissé l’écrire. Elle n’a vu que mon dos, dans cette salle. Moi, j’ai vu la feuille.
Je l’ai lue debout parce que je savais que si je m’asseyais, je ne me relèverais pas. Des lunettes de lecture en plastique, trois euros, que je traîne dans ma veste depuis des années et que Geneviève me reproche.
« Demande d’arrêt volontaire de prise en charge. » Puis : « Je soussignée Céline Beaumont, née le… » Le texte était court. Une phrase pour dire qu’elle renonçait à tout, une pour dire qu’elle n’avait pas de reproches à faire au Centre. Date : 9 septembre 2020.
J’ai pensé à Guillaume à vingt-six ans, dans mon bureau, qui ne savait pas lire un devis. Je lui avais appris. Je l’avais invité à Noël. Je lui avais confié ma fille.
« Vous le saviez, pour le reste ? » a demandé Céline.
Elle me regardait. Elle avait l’air d’une femme qui s’attend à ce qu’on lui mente encore une fois.
« Pour Aymeric, oui. Depuis dix jours. »
Le silence a duré le temps que Maître Leroy se retourne.
« J’avais payé un enquêteur de Bourges, mille huit cents euros, pour vérifier les gens à qui je m’associe. Les amis aussi. Il m’a rendu onze pages. Dans les onze pages, il y avait un reçu d’hôtel à Saint-Amand, une nuit, deux personnes, réglé par Aymeric. Et une date que je n’ai pas voulu additionner. »
« Vous m’avez dit : “Il me faut autre chose.” Samedi. »
« Un reçu d’hôtel, ça vaut pas un tampon. Je voulais pas détruire ma fille sur un papier. » J’ai posé la feuille. « Maintenant, j’ai le tampon. »
« Et le pacte ? a dit Maître Leroy. Signé lundi à 10 h 02. »
« Article 14. Clause de moralité. Je l’ai fait écrire moi-même par le notaire, en 1998, après un associé qui piquait dans la caisse. Toute condamnation pénale, tout fait de nature à ternir la société : je rachète ses parts à la valeur nominale. Onze mille euros, pour lui. »
« Il faut une condamnation. »
« Ou un fait. Et un faux dans un dossier médical, c’est un fait. Mon notaire le sait depuis ce matin. »
Je n’avais pas dormi non plus. Dans la poche intérieure de ma veste, je portais depuis mardi un sachet de quatre vis de berceau, celles qui me restaient à serrer. J’avais monté le lit de ma petite-fille la nuit d’avant, jusqu’à la dernière vis, et je n’avais pas pu. Je serrais le sachet dans ma main droite pendant que je lisais.
C’est à ce moment-là qu’une femme à foulard s’est approchée de la table.
« Monsieur, vous me permettez ? »
Madame Chantal. Je ne la connaissais pas. Elle avait un sac de courses, des mains de dactylo, ongles courts. Elle a demandé la feuille d’un geste, sans me regarder, comme on tend la main pour qu’on vous passe le sel.
Elle l’a retournée, l’a remise à l’endroit, a mis le doigt en bas à gauche, dans la marge.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Quoi ? »
« Ça. En tout petit. “Rév. 03/2021”. »
L’adjudant s’est penché. Maître Leroy a remonté ses lunettes. Céline est restée sur sa chaise, les deux mains sur le carnet.
« C’est le numéro de révision du formulaire, a dit Madame Chantal. Mois, année. Le Centre a changé de modèle au printemps 2021, avec le logiciel neuf et le nouveau logo. C’est moi qui ai classé les anciens dans le placard. Les anciens, en bas à gauche : “Rév. 09/2019”. Celui-ci, vous voyez ? Il n’existait pas le 9 septembre 2020. Il n’existait pas encore. »
Personne n’a rien dit. J’entendais le néon de la salle d’à côté.
« Février 2021, a dit Céline, très bas. Ma lettre. »
« Vous avez écrit le 17 février, a repris Maître Leroy. Ils ont reçu le 19. Et en mars, une feuille de septembre sort d’un tiroir avec le formulaire de mars. Elle a été fabriquée après votre courrier. Pour vous répondre, si vous insistiez. »
« Pour dire que c’était vous, a ajouté l’adjudant. »
J’ai regardé Céline. Elle avait la mâchoire serrée, un petit tremblement dans le pouce. Elle a sorti son carnet, l’a ouvert à la page d’un 17 février, et elle a posé son doigt sur une ligne que je n’ai pas lue.
« Je l’ai écrit le jour même, a-t-elle dit. “Lettre envoyée, 6,40 €.” Je l’ai notée parce que c’était cher. »
J’ai eu envie de lui dire que je payerais ses six euros quarante, tous ses euros. J’ai pas dit ça, évidemment. J’ai dit :
« Madame Bernard, je vais vous demander quelque chose de pas très joli. »
« Dites. »
« La bande d’Apolline. Je veux pas l’entendre ici. Je veux l’entendre quand un juge me dira de l’entendre. Parce que si je l’écoute maintenant, demain matin je vais dans son bureau, et je fais une bêtise. Et là, c’est moi qui perds. »
« Vous avez raison. »
« Je sais. » J’ai remis mes lunettes dans ma poche. « C’est comme ça qu’une boîte tient quarante ans. »
Ça l’a presque fait sourire.
Le soir, j’ai appelé Geneviève depuis le parking de la brigade, la tête appuyée sur le volant. Elle m’a demandé : « Alors ? » J’ai dit : « Alors rien. Je rentre. » Elle a dit : « Tu as mangé ? » J’ai dit non. Elle a dit : « Moi non plus. »
Vendredi, 7 h 10, je me suis garé sur le parking de l’avenue du Général-de-Gaulle, à Bourges, en face du Centre Saint-Martin, avec mon thermos et un reste de pièce montée rapporté dans le coffre depuis samedi, les choux durcis, la crème tournée. Je ne sais pas pourquoi j’avais fait ça. Je voulais voir.
À 7 h 40, un fourgon gris est entré sur le parking. Quatre gendarmes en sont descendus, un huissier de justice aussi, avec une serviette sous le bras.
Ils sont entrés par la porte vitrée. Dix minutes plus tard, ils ressortaient avec des cartons gris, un par un, et les posaient dans le coffre du fourgon.
Je les ai comptés à voix haute, dans la voiture, comme on compte des palettes.
Le docteur Maillard a avoué un mercredi, à 4 h 15 du matin. Maître Leroy me l’a appris à 8 h 05, pendant que je brossais les dents d’Enzo.
« Il a parlé, Madame Bernard. Deuxième nuit de garde à vue. Son avocat lui avait conseillé de se taire, il a dit qu’il n’en pouvait plus. »
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
« Je vous lis ce que la gendarme m’a dicté. “Je ne pouvais pas annoncer à ce garçon que le fils de mon meilleur ami ne serait jamais père. Je lui avais promis de veiller sur lui. Alors j’ai veillé.” »
Enzo recrachait son dentifrice dans le lavabo, les yeux sur moi. J’ai fermé le robinet.
« Il l’a dit comme ça ? »
« Plus ou moins. Il a écrit le formulaire lui-même, en mars 2021, juste après votre lettre. Il a imité votre signature depuis votre dossier d’inscription. Il a dit : “J’ai fait vite.” Et pour le reste, ce que Madame Chantal avait déjà, il n’a rien contesté. »
« Et moi ? »
« Il a dit que vous finiriez par aller mieux. »
Je n’ai rien répondu. Enzo a tiré sur ma manche. J’ai raccroché, et je lui ai rincé la bouche avec le gobelet Pat’Patrouille.
Il y a eu une semaine entre le vendredi du fourgon et ce mercredi-là. Je la raconte dans l’ordre où elle m’est revenue.
Le vendredi, à 10 h, Hubert avait réuni Guillaume dans la cour du dépôt Saint-Pierre Matériaux, devant les palettes de parpaings. C’est Apolline qui me l’a dit le soir, assise sur le bord du canapé, les mains autour d’un verre de tisane.
« Il lui a dit : “Tu me rends les clés de l’Audi.” Guillaume a répondu : “Papa…” Mon père a dit : “Je suis pas ton père, je suis le grand-père d’un enfant qui n’est pas de toi.” »
« Il a dit ça devant les employés ? »
« Devant le chef de dépôt et deux chauffeurs. Pas un n’a bougé. Guillaume a posé les clés sur le comptoir de l’accueil. Mon père a appelé le notaire avant même qu’il soit sorti de la cour. »
Le pacte d’associés a été annulé le lundi suivant, à la valeur nominale, par la clause de moralité. Onze mille euros. Guillaume les a pris, d’après Maître Leroy, en regardant ses chaussures.
Apolline est rentrée chez ses parents le dimanche. Hubert a monté les trois étages avec son sac, essoufflé, et il a posé sur ma toile cirée une boîte de petits-beurre.
« C’est pour les garçons, a-t-il dit. Et pour vous. »
Il n’a pas dit autre chose. Théo a ouvert la boîte tout de suite.
Le lundi à 7 h, des gendarmes en civil se sont présentés au domicile du docteur Maillard, à Bourges. Garde à vue. L’Agence régionale de santé a ouvert une inspection du Centre Saint-Martin. Le conseil départemental de l’Ordre des médecins du Cher a reçu la plainte de Maître Leroy le jour même, recommandé avec accusé de réception. J’ai pensé à mon papier rose, dans le carnet.
Et le dimanche soir, Nathalie m’a tendu son téléphone sans rien dire. Le groupe des quarante invités du baby shower, celui que personne n’avait osé quitter. Un message d’Aymeric, 21 h 12.
« Je suis le père probable du bébé d’Apolline. Je me cacherai pas. Je la reconnaîtrai à la mairie, ou je ferai le test, comme elle voudra. Je m’excuse auprès de Céline. J’aurais dû parler avant. »
Il y a eu douze réactions. Un pouce levé, d’abord, de quelqu’un qui n’avait pas lu. Puis plus rien. Personne n’a écrit.
« Il l’a dit devant tout le monde », a murmuré Nathalie.
« Ça lui a coûté. »
« Ça lui a coûté combien, à toi, depuis sept ans ? »
Je n’ai pas répondu à celle-là non plus.
Ce mercredi soir, après les pâtes, je suis allée chercher le courrier. Un avis de ma banque, enveloppe à fenêtre : découvert autorisé dépassé de 38,12 €. Je l’ai plié en quatre et glissé dans le carnet, à côté du ticket de caisse Leclerc, comme tout le reste. Béatrice, assise au bout de la table, m’a regardée faire.
« Tu veux que je te prête de l’argent ? »
« Non. »
« Je te le donne, alors. »
« Béatrice. C’est trente-huit euros. »
« C’est pas trente-huit euros que je te dois, Céline. »
Elle avait raison, et on le savait toutes les deux, et aucune des deux n’a dit combien. Elle a repris son tricot, une petite brassière blanche pour le bébé d’Apolline, qu’elle avançait depuis jeudi à raison d’un rang par heure, parce qu’elle ne savait pas si elle aurait le droit de la donner.
Julien finissait de coucher les garçons, la voix basse derrière la porte de leur chambre. À 20 h 41, mon téléphone s’est allumé sur la toile cirée, contre le pot de confiture.
« Céline ? C’est Geneviève. » Une voix de femme qui court dans un couloir. « Les contractions sont toutes les cinq minutes. Hubert chauffe la voiture, on part pour la maternité de Bourges. Elle voulait que je vous le dise. Elle a dit : “Dis-le à Céline.” »
« Merci. Dites-lui que… »
« Attendez. Il faut que je vous dise autre chose. » Elle a pris une inspiration. « Guillaume a sonné chez nous à 19 h. Il pleurait. Il ne tenait plus debout. Il m’a demandé votre adresse, il voulait vous demander pardon. Je lui ai donné, Céline. Je croyais bien faire. »
« Quand est-il parti ? »
« Il y a vingt-cinq minutes. »
Pour traverser Vierzon à cette heure-là, il en faut quinze. Il avait dû rester dix minutes dans sa voiture, en bas.
Béatrice a posé son tricot. Elle avait entendu. Elle a regardé la porte d’entrée, puis moi, sans bouger.
Au rez-de-chaussée, la porte de l’immeuble s’est refermée.
« Julien, tu fermes derrière moi. Quoi que tu entendes, tu ouvres pas. »
Il m’a regardée, une main sur la tête de Théo, sorti de son lit en pyjama, l’autre sur la poignée. Il a hoché la tête. Je suis passée sur le palier en chaussettes, et la porte s’est refermée dans mon dos avec un petit clac.
La minuterie de l’immeuble dure quatre-vingt-dix secondes. J’ai appuyé sur le bouton. J’ai entendu les pas monter, un étage à la fois. Le deuxième. Un arrêt. Puis le troisième.
Guillaume est apparu au bout de la rampe. Chemise sortie du pantalon, barbe de trois jours. Dans la main, un bouquet de chrysanthèmes de la station-service, cellophane froissée, étiquette à 7,99 € encore collée.
« Ce sont les fleurs des cimetières, Guillaume. »
« C’était la seule chose d’ouverte. »
Il a fait un pas. Je n’ai pas bougé. Il s’est arrêté à une marche de moi, et il s’est assis sur le carrelage, d’un coup, comme quelqu’un à qui on a coupé les genoux. Le bouquet est tombé à côté de lui.
La lumière s’est éteinte. J’ai rappuyé sur le bouton sans le regarder.
« Je voulais que le sang soit le mien », a-t-il dit.
Il l’a dit au sol. Pas à moi.
« En septembre 2020, Bertrand m’a parlé du don. Un donneur anonyme, un bébé qui aurait mes yeux à peu près, mon groupe, tout. Il me l’a expliqué comme un plan de chantier. Et moi, j’imaginais un enfant à table le dimanche chez ma mère. Devant mes clients. Un enfant qui ressemblerait à personne. »
« Et tu as préféré qu’il n’y en ait pas du tout. »
« Je me disais que tu finirais par arrêter. Que tu acceptais. »
« J’ai arrêté, Guillaume. Tu m’as aidée. »
Il a levé la tête. Dans la lumière jaune, il avait le visage de celui qu’on réveille.
« Tu m’as dit : “Les miens, c’est bon, chérie. Le médecin me l’a dit.” Tu me l’as dit en me tenant la main, le matin de la première ponction. » J’ai senti ma voix partir toute seule, très calme. « Moi, je me piquais dans les toilettes d’un EHPAD, à 6 h 50, avant la prise de poste. Mes stylos étaient dans un Tupperware, dans le frigo de la salle du personnel, sous un post-it. “Céline, ne pas jeter.” Trois ans. Et toi, tu savais où était la feuille. »
« Je savais. »
« Quatorze ovocytes matures, très bonne qualité. Tu l’as su en avril 2017. »
« Je l’ai su. » Il a fermé les yeux. « Et tu les as eus, tes garçons. Un soir. Sans rien demander à personne. »
Derrière la porte, quelqu’un a dit « Maman ? » d’une toute petite voix. Julien a répondu à voix basse : « Reste avec moi, bonhomme. Elle revient. » Un parquet a craqué.
Guillaume a regardé la porte.
« C’est eux ? »
« Ils s’appellent Enzo et Théo. »
« Ils ont quel âge ? »
« Deux ans et demi. C’est tout ce que tu as besoin de savoir. »
Il a hoché la tête. Il a posé la main sur le bouquet, comme pour le ramasser, puis il l’a laissée là.
Et il y avait un autre bruit derrière la porte. Très régulier, très fin. Deux aiguilles à tricoter qui s’entrechoquent, à la même cadence depuis le début. Béatrice était dans l’entrée, à trois mètres, et elle tricotait pour ne pas entendre. Ou pour entendre jusqu’au bout.
« Maman est là ? » a-t-il demandé.
« Elle est derrière la porte. Elle a tout entendu. »
« Elle m’a pris ma clé. »
« Oui. »
« Je l’ai jamais vue pleurer, ma mère. Sauf à l’enterrement. »
Je n’ai rien répondu. La lumière s’est éteinte. J’ai appuyé. Je ne sais pas combien de fois j’ai appuyé sur ce bouton. Dix, peut-être douze. À chaque fois, il y avait quelques secondes de noir, et dans le noir, je l’entendais respirer. J’ai pensé à la première ponction, aux couloirs du Centre qui sentaient le désinfectant, à la main de Guillaume sur la mienne, qui ne tremblait pas.
Il avait des mains qui ne tremblaient jamais.
Mon téléphone a vibré dans ma poche à 22 h 31. J’ai regardé. Geneviève.
« Une fille. 3 kg 150. Née à 22 h 26. Apolline va bien, la petite aussi. Aymeric est là, il est resté tout le temps. Il a coupé le cordon. Elle vous embrasse. »
« Qu’est-ce que c’est ? » a demandé Guillaume.
« La petite est née. »
Il n’a pas bougé. Une seconde, j’ai cru qu’il n’avait pas entendu.
« Elle ressemble à qui ? »
« J’en sais rien. Elle fait trois kilos cent cinquante, et son père a pas quitté la salle. »
« Son père. »
« Oui. »
Il a répété le mot une deuxième fois, sans le dire. Je l’ai vu à ses lèvres. Il s’est frotté le visage, longtemps, avec la paume, comme un homme qui cherche une porte dans le noir. Et puis il a regardé le plafond de la cage d’escalier, la lampe, le fil de poussière qui pendait. Il avait dû compter les marches en montant.
« Céline. »
Je n’ai pas répondu.
« Il me reste une chose à te demander. Une seule. »
Je savais laquelle avant qu’il ouvre la bouche.
Six mois plus tard, un mardi de mars, à 13 h 30, la greffière a appelé mon nom dans la salle 2 du tribunal judiciaire de Bourges.
Guillaume m’avait demandé de retirer ma plainte. Je le dis maintenant, parce que ce soir-là, sur le palier, je n’ai pas eu à réfléchir. J’ai dit non, sans élever la voix, et il a hoché la tête, comme s’il avait déjà la réponse dans la poche.
Il est reparti sans ses chrysanthèmes. Julien les a mis dans un verre, par pitié pour les fleurs.
La salle sentait la cire et le radiateur. Des bancs en bois clair, une horloge en retard de quatre minutes. Maître Leroy, à ma gauche, avait relevé ses lunettes sur le front. Elle m’a glissé : « Vous ne dites que ce qui est vrai, et vous répondez à la question. »
Le docteur Maillard était sur le banc d’en face, avec son avocat et une canne que je ne lui connaissais pas. Il avait maigri. Il ne m’a pas regardée. Guillaume, au bout du banc, regardait la table.
Le président a lu les chefs de prévention. Faux et usage de faux en écriture, pour le docteur. Violation du secret professionnel. Complicité de faux et d’usage de faux, pour Guillaume.
L’expert en écritures est venu à la barre le premier. Il a projeté la feuille du 9 septembre 2020 sur un écran, à côté de ma vraie signature, celle du bail.
« Le C de Madame Bernard, a-t-il dit, présente une boucle terminale prolongée qui se retrouve sur toutes les pièces de comparaison. Celui-ci n’en a pas. Et le pied de page porte la mention “rév. 03/2021”. Ce modèle n’a été diffusé par le Centre qu’à compter de mars 2021. »
Madame Chantal est venue ensuite, avec son foulard et un sac Leclerc qu’elle n’a pas lâché. Son mari était au dernier rang, les bras croisés, le dos droit. Elle a dit : « J’ai tapé ce que le docteur me dictait pendant vingt-cinq ans. J’aurais dû me poser des questions la première fois. »
Puis le président a fait passer la bande. Onze minutes cinquante-deux. Dans la salle, on n’entendait que le ballon qui crissait sous les doigts, et la voix de Maillard : « Le C, j’ai pas fait la queue. »
Un juge assesseur a baissé les yeux. Hubert, au troisième rang, a posé ses lunettes en plastique sur ses genoux, et il n’a plus bougé.
Béatrice a été appelée en dernier. Elle s’est levée avec son sac et sa boîte LU, qu’elle a posée par terre à ses pieds, avec précaution.
« Madame, vous êtes la mère de monsieur Beaumont. Vous n’êtes pas tenue de prêter serment. »
« Je préfère. »
Elle a levé la main droite. Elle a dit son nom, son âge, son adresse. Puis :
« Le 19 mars 2017, mon fils est venu dans ma cuisine avec une feuille. Il m’a fait jurer de me taire. J’ai tenu parole bien trop longtemps. » Sa voix n’a pas tremblé. « Je voudrais que ce soit écrit quelque part que c’est moi qui me suis trompée de fidélité. »
Le président a hoché la tête. La greffière a tapé.
Le jugement est tombé à 19 h 40, après délibéré. Le docteur Maillard : dix-huit mois d’emprisonnement avec sursis, interdiction définitive d’exercer. L’Ordre des médecins du Cher l’avait déjà radié en janvier, un courrier avec accusé de réception que j’avais glissé dans le carnet, derrière l’avis de ma banque. Guillaume : douze mois avec sursis, dix mille euros d’amende. Au civil, trente-cinq mille euros de dommages et intérêts pour moi, dont onze mille quatre cent quatre-vingts remboursés à l’euro près.
J’ai regardé Maître Leroy.
« C’est le chiffre de mon carnet. »
« C’est pour ça que je l’ai demandé exactement comme ça. »
Dehors, sur les marches, il faisait déjà nuit. Apolline attendait avec la petite, dans un porte-bébé, endormie contre sa poitrine. Elle portait la brassière blanche que Béatrice avait terminée la semaine de la naissance. Aymeric l’avait reconnue à la mairie de Vierzon, un lundi matin, avec un stylo à bille. Il tenait le sac de couches, sans rien dire, un pas derrière elle.
Béatrice est arrivée la dernière. Elle a ouvert sa boîte LU sous le lampadaire.
« Des petits-beurre. C’est pour les garçons. »
« Ils vont tout manger avant que tu arrives. »
« Du coup, je viens dimanche, si tu veux bien. »
Elle a refermé la boîte. On a pris un café à la machine du hall, 1,20 €, dans des gobelets en plastique, debout, sans parler.
Je suis retournée à mes tournées le 6 janvier. L’association avait classé la lettre anonyme, et celle de l’avocat de Guillaume, sans me présenter d’excuses, sans me les refuser non plus. Mon sac, ma blouse roulée, les mains qui sentaient le savon. Une dame de quatre-vingt-sept ans, dans une rue que je connaissais par cœur, m’a demandé où j’étais passée.
« En congés. »
« Ça vous a fait du bien ? »
« Ça m’a fait du temps, Madame. »
Elle a ri. Elle m’a demandé de lui refaire sa tisane.
Ce soir-là, rentrée à 22 h, j’ai trouvé Julien à la table de la cuisine, sous la lampe qui grésille, un crayon à papier coincé derrière l’oreille. Deux feuilles bleues devant lui, une pour chaque garçon. Le dossier d’inscription pour la petite section de l’école maternelle du quartier.
« J’ai rempli les dates de naissance, l’adresse, le médecin. Il reste la case en bas. Représentant légal. »
Il m’a tendu un stylo, pas un crayon. Le stylo bille bleu des factures.
Dans la chambre, j’entendais Théo parler dans son sommeil. J’ai ouvert le carnet de comptes à la dernière page, j’ai écrit « Remboursé » sur la dernière ligne, puis je l’ai refermé sur le ticket Leclerc.
J’ai tiré la première feuille vers moi. J’ai signé. Puis la deuxième.
Le C est parti d’un seul geste, avec sa longue queue, et il est allé jusqu’au bout de la ligne.
