Je pensais qu'un mariage pouvait traverser une mauvaise période sans que l'amour disparaisse.
C'était ce que je me répétais chaque fois qu'Elon rentrait tard.
Chaque fois qu'il répondait sèchement à une question.
Chaque fois que je me retrouvais seule avec notre petite Sophie dans les bras.
Je me disais que nous étions fatigués.
Que nous avions besoin de temps.
Que tout finirait par s'arranger.
Je n'avais jamais imaginé qu'un simple appel téléphonique allait me faire regarder notre mariage autrement.
Elon et moi étions mariés depuis deux ans.
Deux années qui, dans mon esprit, représentaient encore le début de notre vie ensemble.
Nous avions une maison.
Des habitudes.
Et maintenant, nous avions Sophie.
Notre petite fille venait de naître, et j'étais en congé de maternité pour m'occuper d'elle.
Je l'aimais d'une manière que je n'aurais jamais su expliquer avant de devenir mère.
Je pouvais rester longtemps à regarder ses petits doigts se refermer autour du mien.
Je reconnaissais ses différents pleurs.
Je savais quand elle avait faim, quand elle avait sommeil et quand elle voulait simplement être portée.
Mais je dois reconnaître quelque chose.
J'étais épuisée.
Pas seulement un peu fatiguée.
Épuisée au point d'oublier parfois si j'avais déjeuné.
Certaines journées, je ne remarquais l'heure qu'en voyant la lumière changer derrière les fenêtres.
Les nuits étaient encore plus difficiles.
Sophie se réveillait régulièrement.
Je sortais du lit en essayant de ne pas faire de bruit.
Je préparais ce dont elle avait besoin.
Je changeais sa couche.
Je la nourrissais.
Puis je marchais doucement avec elle contre moi jusqu'à ce qu'elle se rendorme.
Il m'arrivait de regarder Elon pendant ces moments-là.
Il était couché de son côté du lit.
Souvent, il ne bougeait même pas.
Je ne voulais pas lui en vouloir.
Il travaillait toute la journée, et je savais qu'il avait besoin de repos.
C'était du moins l'explication que je lui trouvais.
Quand je lui demandais un peu d'aide, sa réponse ressemblait presque toujours à la précédente.
« J'ai eu une journée compliquée. »
Ou bien :
« Je suis vraiment crevé. »
Parfois, il parlait d'une réunion importante.
D'autres fois, d'une échéance impossible à repousser.
Je finissais par lui dire de se reposer.
Puis je retournais vers Sophie.
Je croyais faire ce qu'une épouse compréhensive devait faire.
Aujourd'hui, je trouve cette pensée bien triste.
Parce que je n'avais jamais demandé qu'il fasse tout à ma place.
Je voulais seulement ne pas avoir l'impression d'être seule.
Les tâches s'accumulaient sans attendre que je retrouve des forces.
Il y avait les biberons à préparer.
Les vêtements minuscules à laver.
Les couches à changer.
Les rendez-vous médicaux à organiser.
Les repas à prévoir.
Les draps à remplacer quand Sophie régurgitait pendant la nuit.
Et tout ce qu'on ne remarque pas tant que quelqu'un d'autre s'en charge.
Elon continuait sa vie professionnelle.
Moi, j'essayais de maintenir la nôtre à la maison.
Je ne pensais pas que l'un de nous travaillait plus que l'autre.
Je pensais simplement que nous étions censés former une équipe.
Mais depuis quelque temps, quelque chose avait changé.
Elon ne rentrait presque plus à l'heure habituelle.
Au début, ses retards étaient occasionnels.
Une réunion qui se prolongeait.
Un dossier urgent.
Un problème à régler avant le lendemain.
Puis les soirées tardives étaient devenues fréquentes.
Finalement, elles semblaient presque normales.
Je regardais souvent l'horloge pendant que je préparais le dîner.
Je me demandais si je devais mettre deux assiettes sur la table.
Ou seulement une.
Certaines fois, je gardais sa portion au chaud.
D'autres fois, je finissais par la mettre au réfrigérateur.
Quand il rentrait, il avait rarement envie de parler.
Il déposait ses affaires.
Regardait parfois son téléphone.
Puis me demandait si Sophie avait été sage.
Je répondais qu'elle allait bien.
Il souriait quelques secondes.
Et la soirée continuait.
Je n'aurais pas su dire exactement quand nous avions cessé de discuter comme avant.
Ce n'était pas arrivé en une seule fois.
Il n'y avait pas eu de grande dispute qui aurait tout changé.
Seulement une succession de petites distances.
Des conversations écourtées.
Des repas pris séparément.
Des questions auxquelles il répondait sans vraiment m'écouter.
Je faisais pourtant des efforts pour maintenir quelque chose entre nous.
Je lui envoyais parfois une photographie de Sophie.
Son visage pendant une sieste.
Sa petite main agrippée à une couverture.
Un sourire fugitif que j'avais réussi à saisir.
Je pensais que ces images lui feraient plaisir pendant ses journées de travail.
Elles me rendaient heureuse, moi.
Je voulais partager ces instants avec son père.
Il répondait quelquefois avec un petit message.
D'autres fois, il ne répondait pas.
Je me disais qu'il était occupé.
Je trouvais toujours une explication.
C'est étrange, la quantité de choses qu'on accepte quand on veut croire que tout va bien.
Je ne cherchais pas à le surveiller.
Je ne lui demandais pas de m'indiquer chacun de ses déplacements.
Je voulais savoir quand nous pourrions dîner ensemble.
Je voulais parfois lui raconter ma journée.
Même lorsqu'il ne s'était rien passé d'extraordinaire.
Surtout lorsqu'il ne s'était rien passé d'extraordinaire.
Parce que mes journées étaient faites de gestes répétés.
Nourrir Sophie.
La changer.
La calmer.
Nettoyer la cuisine.
Recommencer.
Et il y avait des moments où j'aurais aimé entendre une voix adulte me demander comment j'allais.
Pas seulement si tout allait bien avec le bébé.
Comment j'allais, moi.
Je n'avais pourtant pas décidé de lui parler de tout cela.
Je repoussais cette conversation.
Je me disais que nous retrouverions notre équilibre quand Sophie serait un peu plus grande.
Quand elle dormirait davantage.
Quand le travail d'Elon serait moins prenant.
Je reportais toujours nos difficultés à un moment supposé plus facile.
Un après-midi, Sophie s'était enfin endormie.
La maison était calme.
Je venais de ranger quelques affaires dans la cuisine.
Un biberon se trouvait sur le comptoir, près de mon téléphone.
J'ai regardé l'heure.
Puis j'ai pensé au dîner.
Je ne savais pas si Elon rentrerait.
J'ai décidé de l'appeler.
Ce n'était pas un appel important.
Je n'avais aucune mauvaise nouvelle.
Aucune demande particulière.
Je voulais simplement savoir combien de portions préparer.
J'ai attendu qu'il décroche.
Quand j'ai entendu sa voix, j'ai essayé de parler doucement pour ne pas réveiller Sophie.
« Tu crois que tu pourras rentrer pour dîner ? »
Il a laissé échapper un long soupir.
Je l'ai entendu très distinctement.
Avant même qu'il réponde, j'ai compris que ma question l'agaçait.
« Je ne pense pas. »
J'ai regardé le plan de travail.
« D'accord. Je voulais juste savoir pour le repas. »
Sa voix est devenue plus dure.
« Tu es obligée de vérifier tout ce que je fais ? »
Je n'ai rien répondu immédiatement.
Il a continué.
« Je suis au travail. Je te l'ai déjà dit. »
Je me souviens d'avoir baissé les yeux vers le biberon.
Comme si cet objet pouvait m'aider à trouver une réponse.
Je n'avais pas appelé pour provoquer une dispute.
J'essayais seulement d'organiser notre soirée.
« Je comprends. »
Il y a eu un silence.
Je ne savais plus quoi ajouter.
Alors j'ai prononcé les mots que je lui disais depuis des années.
« Je t'aime. »
J'ai attendu.
Une seconde.
Peut-être deux.
Elon n'a pas répondu de la même façon.
La conversation semblait terminée.
J'ai éloigné le téléphone de mon oreille.
Je l'ai posé à côté du biberon.
J'avais cette petite douleur familière dans la poitrine.
Celle qui apparaît quand on se sent rejetée pour une raison qu'on ne comprend pas.
Je voulais simplement reprendre mes occupations.
Sophie pouvait se réveiller à tout moment.
Mais en regardant mon téléphone, j'ai remarqué quelque chose.
L'écran indiquait toujours que l'appel était en cours.
Le compteur avançait.
Elon n'avait pas raccroché.
J'ai tendu la main pour mettre fin à la communication.
À cet instant, j'ai entendu un rire.
Un rire féminin.
Je me suis arrêtée.
Ce n'était pas un bruit lointain que j'aurais pu confondre avec autre chose.
J'avais clairement entendu une femme.
Puis la voix d'Elon est revenue.
Il ne me parlait plus.
Son ton avait changé.
Il semblait détendu.
Presque amusé.
Et il a commencé à parler de moi.